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samedi 05 avril 2025

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Antoine Blondin

Un singe en hiver

Le roman a été adapté par Henri Verneuil en 1962, avec Jean Gabin / Albert Quentin,

Jean-Paul Belmondo / Gabriel Fouquet, et Suzanne Flon, épouse de Quentin.

L’intrigue se déroule en 1959 dans le village de Tigreville, en Normandie.

En juin 1944, Albert avait promis à Suzanne de ne plus boire si leur hôtel était épargné par les bombardements des alliés.

Il avait, jusque là tenu sa parole.

Quinze ans plus tard, en 1959, Albert Quentin et sa femme Suzanne accueillent Gabriel Fouquet, qui vient d’Espagne pour voir sa fille Marie dans leur hôtel, '' Le Stella ''.

Les deux hommes ressassent leurs échecs qu’ils tentent d’oublier en se liant d’amitié et en partageant des périodes d’ivresse où ils se remémorent leurs passés chargés respectifs.

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Extraits du roman de Antoine Blondin

... C'est alors qu'il lui raconta celle du singe en hiver ...

‘’ Elle est vraie, dit-il, mon ami de tout à l'heure me l'a apprise, il n'y a pas longtemps, aux Indes, ou en Chine, quand arrivent les premiers froids, on trouve un peu partout des petits singes égarés là où ils n'ont rien à faire. Ils sont arrivés là par curiosité, par peur ou par dégoût.

Alors, comme les habitants croient que même les singes ont une âme, ils donnent de l'argent pour qu'on les ramène dans leurs forêts natales où ils ont leurs habitudes et leurs amis, et des trains remplis d'animaux remontent vers la jungle ‘’.

Des filles du dimanche, de celles qui vous obligent de temps en temps à relever la tête, à donner vacance à la tristesse et à la veulerie, il y en avait dans tous les villages du monde pour rétablir l'équilibre, et c'était peut-être les garçons qui les inventaient.

...

Ce qui est respectable chez les gens âgés n'est pas ce vaste passé qu'on baptise expérience, c'est cet avenir précaire qui impose à travers eux l'imminence de la mort et les familiarise avec de grands mystères.

...

‘’ Si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin, mais l'ivresse. Comprends-moi, des ivrognes vous ne connaissez que les malades, ceux qui vomissent, et les brutes, ceux qui recherchent l'agression à tout prix.

Il y a aussi les princes incognito qu'on devine sans parvenir à les identifier.

Ils sont semblables à l'assassin du fameux crime parfait, dont on ne parle que lorsqu'il est raté.

Ceux-ci, l'opinion ne les soupçonne même pas, ils sont capables des plus beaux compliments ou des plus vives injures.

Ils sont entourés de ténèbres et d'éclairs, ce sont des funambules persuadés qu'ils continuent de s'avancer sur le fil alors qu'ils l'ont déjà quitté, provoquant les cris d'admiration ou d'effroi qui peuvent les relancer ou précipiter leur chute.

Pour eux, la boisson introduit une dimension supplémentaire dans l'existence, surtout s'il s'agit d'embellie, dont tu ne dois pas te sentir exclue d'ailleurs, et qui n'est sans doute qu'une illusion, mais une illusion dirigée.

Voilà ce que je pourrais regretter. ‘’

...

La fibre paternelle qui sert à tricoter des chandails nouveaux, à prévenir les désirs, à deviner les secrets pour mieux les respecter, qui est abnégation et n'attend pas qu'on lui rende la monnaie, qui ne crée pas l'enfant à son image, se réduisait chez lui à la corde d'un violon qui s'émeut de son propre écho.

...

Ce genre d'absence me replonge dans une angoisse coutumière.

A Paris, depuis que Claire m'a quitté, il arrive que trois ou même six heures de mon emploi du temps se dérobent à moi.

A la place, s'ouvre un grand trou noir où passent avec des éclairs furtifs de truites au vivier des réminiscences insaisissables qui ne me permettent pas de distinguer le cauchemar de la réalité.

Longtemps après, je retrouve dans ma poche des morceaux de papier où des inconnus ont inscrit leurs numéros de téléphone, des rendez-vous, des maximes hoquetantes, mais les visages composés par la nuit ne franchissent pas l'épreuve du jour et, si je les rencontre par la suite, je ne les reconnais pas.

...

Une décision unanime a opéré soudain un grand brassage parmi les clients comme si une main s'était abattue sur un jeu de cartes pour les brouiller, séparant une paire complice, défaisant un brelan d'amitiés, éparpillant un carré d'anciens combattants, révélant pêle-mêle le dos de ceux qu'on avait vus de face, la face de ceux qu'on avait vus de dos.

Puis ils se sont récapitulés en bon ordre du côté de la porte, où les dernières politesses les ont encore entrecoupés en plusieurs paquets pour plus de sûreté, et ils ont quitté le café sans faire mine de se connaître jusqu'à la partie suivante.

Je suis resté seul sur le tapis, ainsi qu'une carte oubliée, la carte blanche qui ne sert jamais ou le joker, le bouffon qui singe les lois.

...

Tout ce qu'il fait possède la dignité charmante du provisoire, il invente son chemin.

...

Il y a du mysticisme dans l'extase d'un ivrogne contemplatif.

...

Ce sont des funambules persuadés qu'ils continuent de s'avancer sur le fil alors qu'ils l'ont déjà quitté, provoquant les cris d'admiration ou d'effroi qui peuvent précipiter leur chute.

...

Je ne sais s'il a vu avec les mêmes yeux que moi monter ces vagues, semblables aux danseuses du cancan, qui troussaient haut des étoffes vertes, agitaient des jupons d'écume et finissaient par s'abattre, un rang après l'autre, dans une longue extension qui rappelait le grand écart

...

‘’ Ce n’est pas un simple numéro, intervint Suzanne, Albert est aussi méthodique pour les vrais déplacements. Tenez, il va partir pour Blangy à la fin de cette semaine. Vous ne croiriez pas qu’il a déjà son aller-retour de chemin de fer, son parcours d’autobus dans les Courriers picards, sa chambre d’hôtel retenue.

Il a beau s’y rendre chaque année pour la Toussaint, il trouve le moyen d’introduire de petits perfectionnements dans son voyage. Il n’aime pas s’embarquer sans biscuits, n’est-ce pas Albert ? ‘’

‘’ Il n’y a pas de honte, dit Quentin avec une intonation d’excuse, mais tu ne devrais pas dévoiler mes secrets comme cela ‘’

...

Quentin se dirigea vers une commode et en extirpa un prodigieux dossier maintenu par une sangle qu’il posa devant Fouquet.

Sous la désinvolture affectée de son attitude, les gros doigts continuaient de trahir malgré eux une méticulosité gourmande, tandis qu’il déployait un éventail de feuillets couverts d’une écriture appliquée, tableaux fignolés à l’encre rouge et verte, qu’il lissait du dos de la main.

‘’ Ne vous attendez pas à trouver de l’exotisme là-dedans, dit-il, je n’y mets rien d’autre qu’un certain souci de la précision ‘’

...

‘’ Mon mari a beaucoup aimé les voyages, dit Suzanne, le pauvre n’a plus souvent l’occasion d’en faire.

Nous ne sommes pas allés à Paris depuis l’Expo de 37.

Il nous est impossible de nous absenter au même moment et nous ne voulons pas partir l’un sans l’autre.

Il faudra que nous nous décidions à fermer une bonne fois durant une quinzaine. Savez-vous qu’il connaît les horaires des trains dans l’Europe entière, les correspondances, les hôtels où il faut descendre.

Montre un peu tes voyages à M. Fouquet ‘’

...

‘’ Le seul obstacle entre nous, disait-elle, c’est la boisson.

‘’ Je boirai l’obstacle ‘’, répondais-je.

...

je vis au seuil de moi-même, à l'intérieur il fait sombre

...

Fouquet naviguait aux enfers sur un fleuve de sueur quand on frappa à la porte.

S’arracher au coma, laisser tomber ses vêtements, ouvrir ses draps, ce sont de singulières manœuvres si le soleil est déjà haut, car il y avait du soleil, après une semaine de pluie, et ce serait le grand événement de la journée.

Fouquet se glissa dans son lit comme à la parade, en habitué, et Marie-Jo, portant le plateau du petit déjeuner, le trouva retranché derrière ses couvertures, le visage buté

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samedi 29 mars 2025

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Raymond queneau

Zazie dans le métro

(extraits)

La bouche de métro, elle sentait fort, une odeur de poussière, d'une poussière ferrugineuse et déshydratée, une odeur que Zazie juge inédite et qu'elle renifle avec enthousiasme.

Un grondement se fit entendre, trente secondes plus tard apparurent deux ou trois crossmen les coudes au corps, puis quelques gens pressés mais moins agiles, ensuite les ménagères, enfin, des vieillards, pesants voyageurs.

Zazie descendit quelques marches et demeura là, plantée au milieu de l'escalier, émue de descendre cette voie sacrée.

Un garçon, un peu plus âgé qu'elle, la bouscule au passage en lui demandant ‘’ si elle ne pourrait pas se grouiller, non ? ‘’

‘’ cocu ‘’, qu'elle lui réplique.

L'autre, suffoqué, doit cependant continuer sa course, emporté par son élan, il ruminera l'injure toute la journée et ce sera seulement le lendemain soir qu'il l'aura digérée.

Zazie le sait déjà, elle est contente d'elle.

Elle reprend la descente interrompue, chaque marche lui semble nuptiale, elle est ravie, la voilà dans la pénombre.

A droite, la marchande de journaux avec tous ses illustrés précède le guichet également desservi par une moukère.

En face, un souterrain bifide, décoré de réclames à deux et trois dimensions et de panneaux bleuâtres constellés de lettres blanches.

Tout ça n'a pas l'air si simple, Zazie hésite, pourtant il ne faut pas qu'elle hésite, elle le sait, et puis elle n'a que trop traîné, l'oncle Gabriel ou tata Marceline vont faire leur apparition c'est sûr, ce ne serait que partie remise d'ailleurs. Ils ne vont pas la séquestrer tout de même, non mais !.

Elle s'attarde devant l'étalage Hachette.

‘’ Tu cherches quelque chose, mon petit ? ‘’ lui demanda la dépositaire déjà suspicieuse.

‘’ Mon petit cherche rien ‘’, répond Zazie froidement.

La bonne femme sursaute:

‘’ Alors pourquoi que tu regardes comme ça tous mes illustrés ? ‘’

‘’ Je les use pas, non ? ‘’

‘’ Oh mais dis donc, mon petit, j'ai pas l'habitude que les mômes i’mcausent sur ce ton-là ‘’.

Zazie toise ce qui dépasse de son adversaire au-dessus des piles de gazettes et laisse tomber :

‘’ Ganache ! ‘’

‘’ Quoi ? ‘’ gueule la marchande qui en même temps se dit '' merde elle en a du vocabulaire la mouflette ''.

Quant à Zazie, elle regrette de ne pas avoir une boîte d'allumettes sur elle, elle aurait foutu le feu en douce à l'éventaire, ça flamberait drôlement bien, avec un peu de chance la vilaine brebis pourrait même griller avec.

Après tout, elle, Zazie, pourra toujours revenir une autre fois munie du matériel nécessaire, à ne pas oublier.

Naturellement elle n'a pas répondu au ‘’ quoi ? ‘’ qui était un aveu de défaite.

Elle s'est approchée du guichet.

Heureusement que c'est une heure où il n'y a pas trop de monde, elle s'attarde devant l'affichette où sont annoncés les tarifs.

C'est assez compliqué, Zazie hésite de nouveau, humiliée par ses hésitations : famille nombreuse ou pas? carnet, billet simple ou carte hebdomadaire? et la classe?

Le premier problème se résout de la façon la plus simple, par l'exercice du bon sens, Zazie est fille unique. Quant aux autres, ce n'est pas une affaire d'argent, la quête a rapporté à Zazie de quoi se payer deux ou trois carnets si elle voulait.

Une telle dépense lui paraît seulement inepte, puérile et maladroite (derrière les petits trous du machinoïde on s'étonnerait, on poserait encore des questions, des questions connes).

Elle se décida pour un ticket simple de première classe (Zazie était économe, mais non avare).

Un seul point restait encore à élucider, fallait-il spécifier la station où l'on voulait aller?

C'était peu probable puisque l'oncle Gabriel lui avait dit qu'on pouvait circuler des heures dans le métro sans qu'on vous demande rien.

D'autre part, Zazie n'avait pas étudié le plan, qu'est-ce qu'elle dirait ? Panthéon ? Tour-Eiffel ? Arc-de-Triomphe ? Obélisque ? Notre-Dame ?

Elle ne dit rien et allongea la monnaie.

Zazie enragea de voir que c'était si simple, l'employée ne l'avait même pas regardée.

Il n'y avait aucune explication à donner.

Plus loin, un type découpait des confettis dans les bouts de carton, un type non moins indifférent.

Et le royaume souterrain s'ouvrait devant elle, elle sourit.

Il lui fallait encore choisir entre la droite et la gauche. Elle préféra la direction où il y avait le plus de noms.

Encore un escalier, Zazie ne se presse pas, le portillon est ouvert.

Un train entre en gare, le portillon se ferme.

Zazie court, essaie de s'insinuer, pousse, rien à faire, le convoi repart sans elle.

Folle de rage, elle se promet bien de ne plus jamais se laisser prendre à cet attrape-couillons.

Le feu rouge s'éloigne, le portillon se rouvre. Zazie ne profite pas tout de suite de cette aperture, elle boude un peu, mais quoi, ça n'est qu'un truc automatique.

Alors elle se décide, la voilà sur le quai.

Que c'est chouette ! Un gros boyau de petites briques vernissées blanches.

Un éclairage véritablement agiorno, une sélection des maîtresses pauvres de la publicité contemporaine. Zazie en est encore au premier stade de l'émerveillement (l'ébaubissement) quand une masse grondante de bruit et de lumière vient se ranger le long du quai.

Les portes s'ouvrent, des êtres humains se déplacent avec rapidité, parfois même avec fureur.

Les portes se referment, on siffle, et Zazie ne voit plus que la lanterne rouge qui s'éloigne vers une autre station.

La rapidité des opérations métropolitaines fait passer Zazie de l'ébaubissement à l'éberluement, non sans quelque irritation, mais la découverte de l'indication ‘’ première classe ‘’ lui redonne confiance, elle se place bien au-dessous de la pancarte et, d'un pied ferme, attend la nouvelle rame.

La voilà qui stoppe, une porte s'ouvre, Zazie fonce, bousculant quelques adultes qui protestent faiblement. Elle bondit sur une place libre, y pose énergiquement ses fesses, le train repart déjà, c'est merveilleux.

‘’ C'est du tonnerre, se dit-elle à elle-même avec sa petite voix intérieure, et i’zont des gueules de con ‘’ qu'elle ajoute pour son instruction personnelle.

Elle n'a pas envie d'être épatée par les gens, c'est vrai, mais faut dire que l'espèce humaine n'est pas très brillamment représentée dans le wagon en question.

Un épuisé du travail essaye de récupérer, en laissant traîner une serviette de cuir au bout de son bras.

Deux défraîchies mal foutues échangent des propos serins.

En prime, une veuve tout en noir, comme en province.

Zazie les examine des pieds à la tête et de l'épaule droite à la gauche, elle les étudie en long, en large, en biais, elle les détaille, elle les reconstruit, elle conclut qu'ils sont pas très passionnants.

Une nouvelle station, personne ne descend.

Un paltoquet monte et va s'asseoir dans le fond, il est tremblant.

Ça se referme, les portes, grâce à l'automatique et à l'air comprimé, et l'on repart.

Zazie découvre maintenant dubo, dubon, dubonnet.

Elle se laisse halluciner par ce rythme enchanteur, dubo, dubon, dubonnet, dubo, dubon, dubonnet, plusieurs stations sont traversées, Zazie n'y fait plus guère attention, elle se chantonne dubo, dubon, dubonnet, elle peut plus s'arrêter.

Elle entendit une voix qui disait comme ça : ‘’ mademoiselle ‘’, elle avait pas l'habitude de s'entendre appeler ainsi, mademoiselle, elle se demanda si c'était bien pour elle cette émission de vocable, '' mademoiselle ''.

Comme on l'itérait, elle leva les yeux. Il s'agissait d'un homme vêtu de bleu et coiffé d'une casquette à visière rigide. Il tenait à la main une pince incontestable.

Qu'est-ce qu'il lui voulait? (interrogation muette), son ticket.

Il allait pas le lui prendre, tout de même, non, il s'agissait simplement de percer un nouveau trou dedans. Ceci fait, le contrôleur le lui rendit, en murmurant merci, il croyait bien pourtant que cette enfant pauvrement vêtue resquillait.

Mais non, c'est le paltoquet qu'est en faute, son billet a déjà été poinçonné, il veut pas le reconnaître, il veut le prendre de haut, mais c'est un dégonflé et le fonctionnaire, un têtu celui-ci, lui démontre que ses feintises valent pas un pet et qu'il est qu'un minable tout juste bon à jeter dans le trou des vatères.

Zazie suit la discussion avec attention, bien des arguments sortis de part et d'autre lui semblent obscurs, ce qui l'amène à examiner plus attentivement son bout de carton; elle constate alors que la seconde perforation n'est pas circulaire mais triangulaire, au dos, elle découvre une petite oblitération énigmatique composée de trois chiffres. Toutes ces particularités lui paraissent hostiles, il y a sûrement des vacheries cachées dans ces signes, la preuve en est que le paltoquet est obligé de descendre avec en plus une contredanse au cul, parce que la frousse l'a pas rendu poli avec l'homme à la casquette.

Zazie se conseille de se méfier et puis, quand l'oncle Gabriel il disait comme ça, le métro on peut y rester des heures sans qu'on vous demande rien, eh bien Zazie trouve que l'oncle Gabriel est un petit farceur.

Elle le pense encore bien plus lorsqu'elle arrive au terminus de la ligne. Il n'y avait plus personne dans le wagon, elle attendait patiemment, un nouvel homme à casquette la fit décamper.

Elle lut ‘’ au-delà de cette porte les tickets ne sont plus valables ‘’ et pâlit.

Elle connaissait pas encore assez les usages pour imaginer de dire : ‘’ j'ai laissé passer ma station, est-ce que je peux aller sur l'autre quai ‘’, et le type aurait gueulé la permission à la poinçonneuse, tout simplement, mais elle savait pas.

Elle monta lentement l'escalier qui ramenait à la surface du sol.

C'était tout, Zazie se trouvait à l'une des portes de la ville.

De superbes gratte-ciel de cinq et six étages bordaient une somptueuse avenue que d'innombrables véhicules automobiles parcouraient dans les deux sens.

De la foule épaisse dégoulinait d'un peu partout.

Une marchande de ballons, une musique de manège ajoutaient une note mélancolique à la beauté du spectacle.

Bien qu'émerveillée, Zazie ne put contenir sa rage d'avoir été ainsi contrainte à sortir si vite de terre.

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samedi 22 mars 2025

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Simone Signoret

Adieu Volodia

(extraits)

Elie regardait Maurice auquel il n'avait pas dit non plus qu'il n'en revenait pas d'avoir un fils qui parlait grec, latin et anglais, en sus du français qu'il avait tant de mal à parler lui-même.

Un fils qui serait bachelier, comme avait dû le lui épeler Maurice quand il lui avait expliqué que ce n'était pas une profession comme maroquinier par exemple.

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Sami les attendait au coin de l'impasse et de la rue de la Mare et tous trois descendaient jusqu'au lycée Voltaire à pied quand il faisait beau, en métro quand il pleuvait.

Il leur arrivait souvent de croiser Monsieur Florian qui se dirigeait vers leur ancienne école.

Ils s'étonnaient un peu de le rencontrer de si bonne heure mais l'idée ne les effleura jamais que le vieux maître trichait avec son propre horaire pour le seul plaisir de les voir partir, gais et sérieux à la fois, vers ce puits intarissable auquel ils s'abreuvaient chaque jour :

l'instruction secondaire, laïque et républicaine pour laquelle il les avait désignés.

En travaillant bien au lycée Voltaire, Maurice, Robert et Sami prolongeaient les rêves pédagogiques de Monsieur Florian auquel son statut d'aîné de famille nombreuse auprès d'une mère veuve avait jadis interdit l'accès aux facultés.

Alors, il faisait semblant de les rencontrer par hasard, ses oiseaux échappés du nid de la rue Henri-Chevreau qu'il suivait de loin et surveillait de près.

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Des histoires comme celle de Pierre-Richard-Willm et Frédéric Chopin, par exemple :
‘’ Vous me donnerez des leçons de polonais pour jouer mon Frédéric ‘’, avait dit aimablement l'acteur à la fin d'un essayage.
‘’ Ça, je vous le conseille pas, Monsieur Willm, parce qu'avec un accent comme le mien, votre Frédéric Chopin aurait jamais pu sortir du Shtetl pour aller apprendre le piano ! ‘’avait répondu Stépan en riant.
‘’ Vous êtes trop modeste, Monsieur Roginski ‘’ avait alors murmuré Mademoiselle Agnès tandis que Pierre-Richard-Willm avait éclaté de rire à son tour et assené à Stépan une grande bourrade sur l'épaule,
‘’ Excusez-moi, vieux ! autant pour moi, alors mazeltov et shalom, Monsieur Roginski, à demain ‘’

et il était sorti sous le regard admiratif de Mademoiselle Agnès qui avait eu le mot de la fin :
‘’ C'est fou comme il se débrouille déjà bien .........en polonais ! ‘’

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Les Mercier étaient donc, comme on dit, de bons patrons.

Ils avaient de qui tenir, le grand-père Fabien avait été communard et le père Adrien dreyfusard.

Julien, qui ne fréquentait pas que les bordels au cours de ses voyages, avait appris à connaître le monde et les étrangers.

Il n'était pas xénophobe et Paul et lui avaient beaucoup aidé à la naturalisation conjointe des Guttman et des Roginski, priant leur cousin Martial Mercier, député socialiste du Lot, d'appuyer les démarches.

Et comme Paul Mercier était un bon patron et qu'il avait lu le journal, il passa la tête ce matin là dans l'atelier et lança un " Ca va Guttman ? " qui disait assez à Elie que son employeur avait mesuré à sa juste valeur l'importance que pouvait revêtir pour lui le fait divers du jour.

Un peu plus tard, voyant son copain soucieux, Dédé Meunier avait voulu le faire sourire :

‘’ Alors, comme ça, on s'entretue chez les Popoff ? Qu'est-ce que t'en as à foutre ? Tu l'es plus Popoff, t'es franssouski maintenant ! ‘’avait-il dit à Elie en lui bourrant affectueusement les côtes.

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Mademoiselle Anita prit une grande respiration :
‘’ Je me suis renseignée auprès de nos confrères. Chez eux aussi, le tract est arrivé. Presque tous pensent comme moi que ce tract est une provocation antisémite mais tous m'ont confirmé qu'il disait la vérité sur les Galeries Lafayette dont la direction a refusé de se joindre à un groupe de commerçants qui boycottent l'Allemagne depuis les lois de Nuremberg interdisant à vos coreligionnaires allemands de travailler. Certains de nos confrères ont décidé de boycotter à leur tour les Galeries ‘’.

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Quand Janek avait fait venir Stepan en France, c’était pour obéir à deux motifs : un urgent besoin de main-d’œuvre spécialisée, allié à l’accomplissement tardif d’une promesse qu’il avait faite, dans la nuit d’un village polonais, à un petit frère de onze ans qui sanglotait de le voir partir.
Contre l’avis de sa femme, en dépit des colères de sa femme, surmontant les bouderies de sa femme, Janek avait fini par envoyer la lettre d’embauche et l’argent du voyage à Stepan.

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C'est un destin heureux qui fait mourir des vivants qu'on regardait vivre, avant qu'ils ne soient devenus des vivants qu'on ignore comme s'ils étaient déjà des morts.

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Ils n’avaient pas de folklore de première rencontre. Ils ne s’étaient jamais rencontrés, puisqu’ils s’étaient toujours connus. Simplement, elle était arrivée un peu plus tard que lui, mais c’est à bord de la poussette de Maurice, qui trottait déjà, que Zaza avait fait sa première sortie en ville sous le soleil de son premier printemps parisien de petite fille juive polonaise.

Il était Guttman, Maurice, né d’Elie et de Sonia Guttman, eux-mêmes natifs des environs de Jitomir, Ukraine, un matin de décembre 1919, au deuxième étage à gauche d’un immeuble de trois étages situé au 58 rue de la Mare, dans le XX° arrondissement de Paris.

Elle était Elsa, née de Stépan et d’Olga Roginski, eux-mêmes natifs des environs de Lublin, Pologne, une nuit de mars 1921, au deuxième étage à droite d’un immeuble de trois étages situé au 58 rue de la Mare, dans le XX° arrondissement de Paris.

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Le Lendemain elle était souriante

Voilà on allait faire à deux, et vraiment à deux, un petit livre.

Un tout petit livre, qui raconterait justement dans quelles contrées de sa propre mémoire l'emmenait telle ou telle portion de la mienne.

Un peu comme une course de relais, au ralenti, pendant laquelle chacun d'entre nous saisirait à tour de rôle le mot de l'autre qui déclenche un nouveau parcours personnel.

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Le malentendu était un mot judicieusement choisi étant donné qu'il s'agissait justement de savoir, tout au long de cette après-midi (audience), si j'avais bien entendu ce que j'avais entendu, dans la compagnie de quelques millions de mes concitoyens qui entendaient la même chose que moi, à savoir que j'avais abusivement signé de mon nom un livre écrit par un autre.

Cette bonne parole avait été diffusée par les soins de deux personnes, assistées bénévolement par une troisième qui, sans affirmer rien, avait l'air radiophoniquement d'en savoir plus long qu'elle n'en disait.

Je vais écrire ces trois noms pour m'en débarrasser, ils ne reviendront probablement pas au cours de ce récit, parce que ce n'est cette histoire-là que j'ai envie de raconter,

il s'agit de Mme Anne Gaillard, productrice à France-Inter, de M. Jean-Edern Hallier, écrivain de métier et client du très jeune homme (avocat), et de Mme Marie Cardinal, écrivain de métier et, en l'occasion, assistante bénévole.

Voilà. Tout ça s'était passé un 10 mai 1977 entre 11 heures et midi.

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La page et la phrase me narguèrent pendant presque tout le séjour, elles faisaient partie du décor de la salle de maquillage.

Je finis par remballer le tout dans le gros sac, que je plaçai sous la table,

on aurait dit une grosse chatte noire, enceinte de ses petits.

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samedi 15 mars 2025

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Anecdotes étonnantes et/ou drôles

Avant d’alunir, Neil Armstrong a dit :

‘’ OK, les gars, c’est moi qui m’y colle, mais je veux être à côté du hublot pour le retour ! ‘’

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Coca-Cola ; l’un des composants, retiré en 1929, était la cocaïne.

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Au Royaume-Uni, il est légal de tuer un Écossais dans la ville de York s’il porte un arc et des flèches.

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Le diamètre du soleil, 1 392 684 km, diminue d’un mètre par heure, soit 8,760 km par an

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Chaque année, les morts par la chute d’une noix ce coco sont plus importantes que celles provenant d’attaques de requins.

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Le koala a des empreintes digitales similaires aux nôtres, tant, que même les experts de la police pourraient les confondre sur une scène de crime.

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Les soldats de l’armée chinoise ont des aiguilles sur le col de leur chemise pour qu’ils tiennent leur tête bien droite.

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Notre sang fait le tour de notre corps 1000 fois par jour, soit 41,7 fois en une heure.

Il faut 1’26’’ pour une rotation.

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Si la Terre faisait la taille d’un grain de sable, le Soleil ferait la taille d’une orange

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La troisième langue officielle de la Nouvelle-Zélande est le langage des signes

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A la fin du XIXème siècle en 1893, l'île de Nouvelle-Zélande a été le premier État au monde à donner le droit de vote aux femmes.

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Un crayon basique peut écrire jusqu’à 45 000 mots.

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Lorsqu’une phrase comporte toutes les lettres de l’alphabet, c’est un pangramme

Exemple ‘’ Buvez de ce whisky que le patron juge fameux ‘’.

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À partir de 1938, Hugo Boss a commencé à produire des uniformes pour les nazis de la Wehrmacht.

Il l’a fait en utilisant le STO des prisonniers, et les déportés des camps de concentration.

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Napoléon a écrit un roman d'amour inspiré de sa propre histoire.

Le livre s'appelle Clisson et Eugénie et relate les détails de sa romance avec une fille qu'il aimait.

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En janvier 1894, alors que Hitler était âgé de 4 ans, il faillit se noyer et un prêtre lui sauva la vie.

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En Chine, il existe un village entièrement habité par des nains.

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Dans l’Antiquité, pour aller à la guerre, les cochons étaient utilisés en étant recouverts de goudron, de lances, d’huile d’olive et étaient alors enflammés avant d’être envoyés sur les éléphants des ennemis.

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C’est le préfet de la Seine, Eugène Poubelle, en 1883, qui en prenant la décision de contrôler et de diminuer la présence des détritus dans les rues a laissé son nom à cet accessoire domestique.

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Les parents pensaient que c’était bon pour la santé,

jusqu’en 1956, les écoliers pouvaient amener de l’alcool avec eux à la cantine

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Winston Churchill a été emprisonné au Mozambique, lorsqu’il s’est évadé, il a laissé une lettre à ses geôliers :

'' J’ai l’honneur de vous informer que puisque je ne considère pas que votre gouvernement ait le droit de me garder captif comme prisonnier politique, je vais m’échapper de votre prison. J’ai une grande confiance dans les accords que j’ai faits avec mes amis à l’extérieur et par conséquent, je ne m’attends pas à avoir l’opportunité de vous revoir. ''-

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samedi 08 mars 2025

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15.03.25 : Ce texte aurait dû paraître la semaine dernière, mais il a disparu inexplicablement ?!

Simone Signoret

La nostalgie n'est plus ce qu'elle était

(extraits)

Dans une rue de Courbevoie, il y a quelques années, je regagnais consciencieusement ma place de départ pour une ultime répétition de mouvement.

C'était pour les extérieurs du Chat de Granier-Deferre, avec Jean Gabin.

La veille, à la télévision, on avait passé les Diaboliques.

Deux messieurs du quartier m'abordèrent avec de grands sourires :

‘’ Salut Simone... Ça va Simone... On vous a vue hier à la télé... Dites donc... vous avez pas rajeuni ‘’

J'ai dit ‘’ Eh non ! ‘’, j'ai souri, et je me suis bien gardée d'ajouter :

‘’ Et vous, est-ce que vous avez rajeuni ? ‘’.

Je me suis bien gardée aussi de leur demander s'ils auraient pu dire cette phrase à leur cousine exilée à l'étranger et de retour au pays, au bout de vingt ans.

La formule, dans ces cas-là, c'est plutôt, ‘’ C'est formidable, tu n'as pas changé ‘’

Passé la quarantaine, allez, mettez quarante-cinq ans, vous avez deux solutions : ou vous vous accrochez aux rôles qui font genre trente-cinq, trente-six ans, ou bien vous faites comme tout le monde et acceptez aimablement que quarante-cinq ans, ce soit plutôt sur la route des quarante-six que sur celle des quarante-quatre.

Si vous voulez vous accrocher aux personnages qui ont ému, fasciné, enchanté, ou bouleversé d'anciens adolescents aux fronts déjà un peu dégarnis qui vous assènent des ‘’ Ah-la-la, qu'est-ce que j'ai pu être amoureux de vous quand j'étais au lycée ‘’,

à vous de jouer, mais jouer quoi ?

Ils ne vont pas chez les chirurgiens esthétiques, nous, nous pouvons y aller.

Je crois que c'est le moment où nous choisissons d'y aller ou de n'y pas aller qui est déterminant pour les fameux cadeaux-surplus-miracles que j'évoquais plus haut.

Je n'y suis pas allée. Je n'y suis pas allée parce que je n'ai jamais été une star, je n'ai jamais imposé une coiffure, une façon de parler, un style vestimentaire.

Et je n'ai donc jamais eu le souci de perpétuer une image qui est souvent l'équivalent de la belle chanson qui fixe à jamais une période de la jeunesse.

J'ai trop mythologié moi-même pour ne pas savoir de quoi je parle.

C'est très difficile d'être une star, et c'est très difficile d'être une star à laquelle on reconnaît de moins en moins de talent, uniquement parce qu'elle est devenue une star.

Alors que, sans ce talent initial, elle ne serait pas devenue star.

Et c'est très difficile de rester star, et ça doit être terrible de cesser de l'être.

C'est très facile de continuer de fonctionner au rythme de ses contemporains, de mûrir puis de vieillir avec eux.

-

... Non, et c'est peut-être pour cela qu'elle était plus sensibilisée.

De toute façon, elle faisait toujours les choses pas comme les autres.

A peu près à la même époque, elle s'est aperçue que la brosse à dents qu'on venait d'acheter était " made in Japan ". On est retourné chez le marchand de couleurs qui portait un béret basque et était certainement un militant des Croix de Feu.

Très polie, ma mère lui dit : "je voudrais échanger cette brosse à dents, parce que, voyez-vous, elle est fabriquée au Japon ‘’

‘’ Ah oui, et alors ? " fait le marchand.

" Vous comprenez, monsieur, lui expliqua ma mère, les Japonais viennent de signer un pacte avec les Italiens et les Allemands et toute marchandises japonaise, la moindre brosse à dents, ce sont des armes pour le Japon, l'Italie et l'Allemagne, des pays fascistes ".

A ce moment là, j'aurais donné la terre entière pour ne pas être à côté !

Mais le type reprenait :

" Vous voulez donc une brosse à dents française ? ‘’

‘’ Non, je ne suis pas chauvine. Je veux seulement une brosse à dents qui ne soit ni allemande, ni italienne, ni japonaise ".

On a dû s'accommoder d'une brosse à dents anglaise.

Ma mère considérait qu'elle n'avait pas perdu sa journée et je pense aujourd'hui qu'elle avait parfaitement raison.

Mais quand on a douze ou treize ans, on est terriblement gêné.

-

Puis il parla de la Pologne et raconta comment Staline avait complètement liquidé le parti communiste polonais et certains espagnols en exil à Moscou.

Il mima Beria. Il parla des camps.

Il tapait sur la table en scandant "seize millions de morts", et aussi la déportation prévue pour les juifs d'URSS dans un état où on les aurait concentrés.

Nadia traduisait. Elle revivait son enfance et son adolescence.

Moi, je regardais Khrouchtchev et je regardais beaucoup Molotov qui ne regardait personne.

Et, dans mon oeil on devait pouvoir lire cette question :

" et vous, qu'est-ce que vous faisiez pendant ce temps là ? "

Khrouchtchev y répondit avant même que j'aie eu la chance de la formuler,

" je vois très bien ce que vous pensez, dit-il en pointant son doigt vers moi par dessus la table. Vous pensez : Vous, qu'est-ce que vous faisiez pendant ce temps là ? Je ne pouvais rien faire, parce que faire quoi que ce soit contre Staline, c'était le faire contre le Socialisme. "

C'est alors que Mikoïan porta le deuxième toast de la soirée en l'honneur du camarade Khrouchtchev qui avait eu le courage de dire la vérité au monde, pour le bien du socialisme.

Za vaché zdarovié !

C'était sans doute vrai, mais est-ce que Monsieur Khrouchtchev était bien sûr qu'en envoyant l'Armée Rouge à Budapest, il faisait du bien au Socialisme ?

‘’ Oui, répondit Khrouchtchev, nous sauverons le Socialisme de la contre-révolution ‘’.

‘’ Mais, dit Montand, Tito aussi vous l'avez pris autrefois pour un contre-révolutionnaire et un traître. ‘’

‘’ Erreur du passé ‘’ répondit Khrouchtchev.

‘’ Il n'y a donc pas d'erreur possible du présent ? ‘’

‘’ Notre armée est à Budapest parce que les Hongrois nous ont appelé au secours. ‘’

-

Hitler est vraiment entré dans ma vie avec l'arrivée massive de petites juives allemandes au cours secondaire.

Quand les gens disent : ‘’ On ne savait pas ce qui se passait en Allemagne ‘’ je me demande comment ils ont fait, je ne sais pas quels yeux et quelles oreilles ils se sont bouchés !

A la maison débarquaient périodiquement des juifs allemands.

Curieusement, ce n'est pas mon père qui amenait ces réfugiés chez nous, mais ma mère, qui était finalement beaucoup plus indignée que lui, en tout cas pour ce qui concerne la question juive.

Je me rappelle certaines filles qui aidaient un peu ma mère.

L'une d'elles s'appelait Lotte, elle était particulièrement belle et émouvante.

On ne l'a jamais perdue de vue. Il y en avait qui restaient chez nous quelques jours avant de partir ailleurs. Ca discutait beaucoup, en allemand.

Je me souviens fort bien de l'arrivée d'un groupe de juifs dont les uns sont partis pour l'Amérique et les autres pour la Palestine.

Ce clivage ressemblait terriblement à celui qui s'est produit à la fin du siècle dernier, lors de la grande dispersion, entre ceux qui ont préféré aller fabriquer des casquettes dans les sweat-shops de New-York et ceux qui sont allés se battre contre les moustiques sur le lac de Tibériade.

-

Comme il (Arthur Miller) racontait bien comment elle (Marilyn Monroe) l'avait sorti des catacombes antimaccarthystes en 1955 !

Comment elle était venue incognito avec lui à Washington, alors qu'il allait passer devant la Commission des activités antiaméricaines.

Comment elle s'était cachée chez son avocat.

Comment la presse avait eu vent de la présence en ville de « la Blonde », au point d'assiéger l'immeuble de l'avocat.

Comment elle avait pris son temps (il lui fallait trois heures : je le sais, je l'ai vécu), pour se transformer en Marilyn, et finalement apparaître telle que ces trois cents requins l'attendaient, pareille à sa légende, minaudante et susurrante.

En minaudant et susurrant, devant la porte cochère de l'immeuble, sur le trottoir de cette rue de Washington, elle leur avait demandé de quel droit ils prenaient le droit de lui demander des comptes à propos de son amour pour un homme qu'elle aimait.

Si elle l'aimait, c'était parce qu'il était respectable, bon, honnête,

et par conséquent pourquoi et au nom de quoi était-il à ce moment même contraint de passer pour un accusé devant un tribunal de guignols fascisants ?

A ce moment-là, elle avait tout mis dans la balance.

Deux choses pouvaient arriver, sa destruction totale, ou la réhabilitation dans l'opinion publique d'un homme qui, parmi d'autres, n'avait plus de passeport, dont les œuvres n'étaient plus jouées ni publiées.

En fait, ce fut le début de la première mort de MacCarthy.

-=-=-

samedi 01 mars 2025

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Pierre Desproges

Citations inédites

(sauf deux ou trois)

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Pour que votre voyage de noces soit un succès total sur le plan touristique, sentimental et sexuel,

la première chose à faire est de partir seul.

-

L'ennemi, c'est comme le sexe.

Faut tirer dessus de temps en temps pour avoir la paix.

-

Alunissage

Procédé technique consistant à déposer des imbéciles sur un rêve enfantin.

-

Sans l'ennemi la guerre est ridicule.

-

L'autobus est un véhicule qui roule deux fois plus vite quand on court après que lorsqu'on est dedans.

-

Ce n'est pas parce que Julio Iglesias a survécu à Brassens qu'il faut se mettre soudain à douter de l'existence de Dieu.

-

Il est payant parfois de savoir prendre son temps.

Les tronches défaites du bâfreur hâtif et de l'éjaculateur précoce sont éloquentes à cet égard.

-

Nous n'avons plus de grand homme, mais des petits qui grenouillent et sautillent de droite et de gauche avec une sérénité dans l'incompétence qui force le respect.

-

Jésus changeait l'eau en vin et tu t'étonnes que douze mecs le suivaient partout.

-

Archimède fut le premier à démontrer que lorsqu'on plonge un corps dans une baignoire, le téléphone sonne.

-

Ce qu'il y a de réconfortant dans le cancer, c'est qu'un imbécile peut attraper une tumeur maligne.

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Entre une mauvaise cuisinière et une empoisonneuse, il n'y a qu'une différence d'intention.

-

Le rire n'est jamais gratuit,

l'homme donne à pleurer mais prête à rire.

-

La médecine du travail est la preuve que le travail est bien une maladie !

-

Il est plus économique de lire Minute que Sartre.

Pour le prix d'un journal on a à la fois La nausée et Les mains sales.

-

Les hommes naissent tous libres et égaux en droits.

Qu'on me pardonne mais c'est une phrase que j'ai beaucoup de mal à dire sans rire.

-

L'ouverture d'esprit n'est pas une fracture du crâne.

-

5 fruits et légumes par jour, ils me font marrer.

Moi, à la troisième pastèque, je cale.

-

L'alcool tue, mais combien sont nés grâce à lui ?

-

S'il n'y avait pas la science, combien d'entre nous pourraient profiter de leur cancer

pendant plus de cinq ans ?

-

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche, quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

-

Les deux caractéristiques essentielles de l'Anglais sont l'humour et le gazon.

Sans humour et sans gazon, l'Anglais s'étiole et se fane et devient creux comme un concerto de Schönberg.

-

L'amour, il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font.

A partir de quoi il m'apparaît urgent de me taire.

--

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samedi 22 février 2025

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Proverbes et adages divers

-

Ne buvez pas en conduisant, vous pourriez renverser votre boisson.

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Deux mots qui vous ouvriront de nombreuses portes :

pousser et tirer.

-

N’oubliez jamais que vous êtes unique, comme tout le monde

-

Ce qui compte, c’est l’intérieur.

Le réfrigérateur en est le meilleur exemple.

-

L’écho a toujours le dernier mot

-

Celui qui se réveille tôt trouve tout fermé.

-

Si vous buvez pour oublier, payez avant de commencer.

-

La mauvaise chose n’est pas de vivre dans les nuages, mais de descendre.

-

Plantez un arbre et vous rendrez un chien heureux.

-

Ne remettez pas à demain ce que vous pouvez faire la semaine prochaine.

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Je pensais que j’étais indécis, mais maintenant je ne suis pas sûr.

-

Pour faire un riche, il faut beaucoup de pauvres.

-

Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images.

-

Mieux vaut avoir l'air conditionné que l'air stupide.

-

Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt.

-

Mieux vaut une année sans tuile qu'une année sans toit.

-

Si haut qu'on monte, on finit toujours pas des cendres.

-

Les femmes vivent plus longtemps que les hommes surtout quand elles sont veuves.

-

Un bon mari ne se souvient jamais de l'âge de sa femme, mais de son anniversaire, toujours.

-

j’aimerais terminer sur un message d’espoir, je n’en ai pas.

En revanche, est-ce que deux messages de désespoir vous iraient ?

(Woody Allen)

-

Le premier homme qui est mort a dû être drôlement surpris.

(Georges Wolinsky)

-

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samedi 15 février 2025

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Bobopopulisme

Gérald Darmanin

Tribune libre de ‘’ L’Opinion ‘’ 25/01/2017

(texte intégral)

-

M. Macron ne détaille rien, ne précise rien, ne stabilote rien. Il ne sort jamais de l’ambiguïté.

Il promet tout, finance tout, rembourse tout : les lunettes, les prothèses auditives et les soins dentaires !

C’est Noël avant l’heure.

-

Heureusement que Hamon a parlé en premier du revenu universel, sinon Macron caméléon, Macron le paradoxe, Macron le démagogue, en parlerait !

-

Il paraît qu’Emmanuel Macron n’est pas un candidat comme les autres, il paraît.

Et chaque observateur y va de son commentaire pour savoir s’il est de droite, de gauche, socialiste, modéré, centriste…

Comme le caméléon, Macron change, se transforme sous nos yeux.

De gauche, il l’est évidemment, par son histoire, ses actes, son créateur.

Mais, ce qu’il est, surtout, c’est populiste.

-

C’est la fin de la Ve République telle qu’on la connaît.

M. Macron n’aura pas de majorité, ou alors de circonstances, et cela durera ce que durent les amours de vacances.

-

Loin d’être le remède d’un pays malade, M. Macron sera au contraire son poison définitif.

Son élection, ce qu’au diable ne plaise, précipiterait la France dans l’instabilité institutionnelle et conduira à l’éclatement de notre vie politique.

-

Il y a le populisme light, nouveau, à visage humain, comme aurait dit l’autre : le bobopulisme de Monsieur Macron.

Un populisme chic, avec un beau sourire, de beaux costumes, une belle histoire.

Il dit, comme dans le roman de George Orwell, le contraire de ce qu’il est :

‘’ je suis contre le système ‘’, alors qu’il est bien sûr le pur produit du système.

On ne fait pas mieux : beaux quartiers, belles études, belle fortune, belles relations.

-

-=-=-

samedi 08 février 2025

-=-=-

François Bayrou

Extraits de Philosophie Magazine N° 57 – mars 2012

-

Je pense que le beau est un droit, il doit être dans la vie de tous les jours.

Je le définis parfois comme devant être un luxe civique, accessible au citoyen.

Non pas concentré ni enfermé.

-

Quand un pays est créatif, il excelle dans tous les domaines.

Quand un pays est ralenti et abîmé dans sa création, rien ne marche.

-

L'écriture n'est pas la traduction d'une pensée mais son élaboration.

La pensée s'accouche en même temps qu'elle se couche sur le papier.

-

La démocratie n'est pas le pouvoir de la majorité mais la protection des minorités, et même de la minorité ultime qu'est l'homme seul.

-

L'ivresse du pouvoir est un alcool extrêmement pervers.

Il faut y résister par une discipline intérieure qui ne peut être cultivée qu'avec l'expérience ou la sagesse.

-

Le pouvoir est inspiration et capacité de fédération.

Il doit être capable d'identifier les questions et de faire évoluer la conscience collective d'une société.

-

Citations diverses

(à la tribune ou en entretien)

-

Les raisons de dire " non " sont toujours plus mobilisatrices que celles de dire " oui ".

-

Si l'on veut faire du concret, si l'on veut faire du vrai, il faut pouvoir faire travailler ensemble des gens différents.

-

Le peuple a besoin d'autre chose que de la simple satisfaction des nécessités matérielles.

-

En démocratie, c'est la force des arguments qui compte.

-

La politique, c'est fait pour donner aux gens des raisons de vivre.

-

Si on pense tous la même chose, c'est qu'on ne pense plus rien.

-

Le ralliement, ça ne marche jamais, ce qui marche, c'est le rassemblement.

Derrière le ralliement, il y a le désenchantement, et puis l'effacement.

Derrière le rassemblement, il y a le courage et le succès.

-

-=-=-

samedi 01 février 2025

-=-=-

Adèle Haenel

- Je ne pense pas qu'on préexiste à une rencontre.

Je pense qu'il y a quelque chose de nous qui advient seulement quand on rencontre une personne.

Les autres sont une possibilité de survivre, d'exister, de respirer.

-

Le cinéma est un instrument de lutte, évidemment : la mise en scène supprime l'évidence.

Le cinéma est politique au sens où il reconstruit des images, remet en question la spontanéité de notre grille de lecture habituelle.

-

Il faut toujours concevoir :

comment, dans toutes les dynamiques, on est dominants quelque part,

et comment on doit se remettre en question soi-même.

Refuser de voir cela, c'est s'accrocher à un pouvoir morbide.

-

Le silence est la meilleure façon de maintenir en place un ordre lié à l'oppression.

Les gens qui n'ont pas accès à la parole sont les opprimés.

C'est pour ça que c'est crucial de parler !

-

Je dois le fait de pouvoir parler à celles qui ont parlé avant dans le cadre de MeToo.

C'est une responsabilité pour moi.

Aujourd'hui je ne suis pas dans la même précarité que la plupart des gens à qui ça arrive.

Je voulais leur parler à eux.

Leur dire qu’ils ne sont pas seuls.

-

Gisèle Halimi

-

Je dis aux femmes trois choses :

Votre indépendance économique est la clé de votre libération.

Ne laissez rien passer dans les gestes, le langage, les situations, qui attentent à votre dignité. Ne vous résignez jamais !

-

À quoi servent les féministes, demandez-vous toujours ?

À dire par exemple, que les droits conquis ne céderont pas au terrorisme d'aujourd’hui.

-

Les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d'esprit. Laisser passer un mot c'est le tolérer.

Et de la tolérance à la complicité, il n'y a qu'un pas.

-

-=-=-

samedi 25 janvier 2025

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

(suite et fin)

Les aventures du mois de juin (suite)

24 juin 1986

Résumé du chapitre précédent :

Anne et Alexandre profitent du mois de juin pour ne pas partir en août.

Ils glandent dans leur maison, au bord d'une plage atlantique, avec leurs deux enfants, probablement des petites filles, j'ai pas bien suivi le début.

Soudain, alors qu'Alexandre, sur la terrasse face au couchant, fait rien qu'à se poser des questions fondamentales de type romantiques de bains,

Anne s'écrie :

‘’ Tu n'as pas vu les filles ? ‘’

C'est bien ce que je disais, c'est des filles. Non, il n'a pas vu les filles.

Tous les étés, il perdait les filles, dix, vingt fois.

La maison, le jardin, la plage sont vastes, et les enfants, au sortir du bas âge, puissamment volatiles.

Pessimiste sans nuance, dix, vingt fois, il nourrit goulûment son angoisse maladive de ces escapades dont il entrevoit toujours l'issue la plus tragique.

‘’ Ma fille, ma petite, ma porcelaine, toujours je t'imagine brisée ‘’

Du jour où ses enfants sont nées, il n'a cessé, au creux de ses nuits blanches et de ses jours noirs, de les entrevoir courant nues sous les bombes, éclatées sous des camions distraits, torturées jusqu'au cœur par

les fureurs immondes d'irréfutables monstres, ou roulées sous les vagues, happant les algues à mort en suppliant des yeux pour rattraper la vie.

Avec une minutie de flic obtus, il fouille et contre-fouille le garage, la voiture, la haie de fusains, la maison pièce à pièce, où il hurle leurs deux noms, pendant qu'insidieusement le froid blanc d'une horreur innommable lui monte aux tripes, étouffant peu à peu l'autre lui-même qui s'épuise à trouver que tout va bien les gars, rien à dire, c'est tout bon, pour un beau mois de juin, c'est un beau mois de juin.

Au bout de vingt minutes, on sort la voiture, le vélo, les voisins, la police et les chiens.

‘’ Je suis formel, on n'a rien vu sur l'eau ‘’ affirme le pimpant CRS balnéaire.

‘’ Sur l'eau, je m'en fous, mais SOUS l'eau ? ‘’ risque-t-il, exhibant sans vergogne son humour clés en main avec vue imprenable sur le cimetière.

C'est plus fort que lui, plus la situation est sombre, plus il en rit.

Juif aux années sombres, il aurait sans doute contrepété aux portes des chambres à gaz, n'eussent été les menaces du fouet. (Il a horreur qu'on le fouette quand il contrepète.)

Ses petites ne sont pas noyées.

C'est donc un coup du sadique des plages, encore qu'on cite peu de cas de sexualité de groupe chez les

assassins pédophiles.

Il pense à solder sa planche à voile et le magnétoscope portable pour réunir le montant de la rançon. Peut-être faudra-t-il aussi songer à vendre la maison, la collection de tire-bouchons et les bordeaux 75 qu'il ne comptait pas ouvrir avant le printemps 89, pas après non plus, à cause de la chimiothérapie, parce que, bien sûr, il attend son cancer incessamment, mais, de toute façon, dès les premiers symptômes, il finira sa cave à la carabine.

Après l'heure du chien, après l'heure du loup, on n'a toujours rien trouvé.

La mère est folle et toute blanche, elle tord ses doigts, et ses yeux souvent doux dessinent dans ceux d'Alexandre la même horreur sans mesure où ils vont sombrer, c'est sûr.

Pourquoi l'idée que ses enfants souffrent lui est-elle si complètement insupportable, alors qu'il dort, dîne et baise en paix quand ceux des autres s'écrasent en autocar, se cloquent au napalm, ou crèvent de faim sur le sein flapi d'une négresse efflanquée ?

‘’ On s'a endormi ‘’ dit la plus petite hébétée qu'un voisin découvre à la nuit, assise au milieu du jardin, échevelée, bouffie de torpeur, ronronnante.

Elles avaient joué au sous-marin noir dans le grand placard de leur chambre.

Saturées d'air du large et de soleil lourd, elles avaient succombé au sommeil sur un tapis roulé, de l'autre côté de la porte close.

‘’ Mais où étiez-vous ? ‘’ hurle-t-il dans un cri métallique de colère brisée.

‘’ Où étiez-vous ‘’ suffoque la mère, vacillante sous la violence intolérable du soulagement qui la submerge, comme un scaphandrier d'apocalypse trop brutalement remonté des enfers.

‘’ On s'a endormi. ‘’

‘’ Nous nous sommes endormies ‘’ rectifie-t-il, un dixième de seconde avant de concevoir assez honteusement l'ampleur, l'incongruité et la sottise pédagogique de sa remarque.

C'est congénital. Il a toujours eu un respect profond, presque craintif, pour la langue, la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire et toutes ces conneries.

A la maternelle, déjà, il ne disait plus ‘’ cacaboudin la maîtresse en maillot de bain ‘’, mais ‘’ la chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres ‘’

‘’ Papa, on s'a fait violer ‘’

‘’ On s'est fait violer. ‘’

Enfin, bon, elles s'avaient endormi, elles s'avaient réveillé, et les voici qui torturent en piaillant des langoustines défuntes qu'elles écartèlent pour s'en gaver sous la lune que la mer endormie réfléchit brillamment.

‘’ Au secours, docteur, je ressens comme un point, là. ‘’

‘’ Faites voir... Ah oui, je vois ce que c'est; c'est un bonheur insupportable ‘’

‘’ Ah ! Bon. ‘’

Quant à ce sang impur, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y fait rien qu'à abreuver nos sillons.

-=-=-

samedi 25 janvier 2025

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

(suite et fin)

Les aventures du mois de juin (suite)

24 juin 1986

Résumé du chapitre précédent :

Anne et Alexandre profitent du mois de juin pour ne pas partir en août.

Ils glandent dans leur maison, au bord d'une plage atlantique, avec leurs deux enfants, probablement des petites filles, j'ai pas bien suivi le début.

Soudain, alors qu'Alexandre, sur la terrasse face au couchant, fait rien qu'à se poser des questions fondamentales de type romantiques de bains,

Anne s'écrie :

‘’ Tu n'as pas vu les filles ? ‘’

C'est bien ce que je disais, c'est des filles. Non, il n'a pas vu les filles.

Tous les étés, il perdait les filles, dix, vingt fois.

La maison, le jardin, la plage sont vastes, et les enfants, au sortir du bas âge, puissamment volatiles.

Pessimiste sans nuance, dix, vingt fois, il nourrit goulûment son angoisse maladive de ces escapades dont il entrevoit toujours l'issue la plus tragique.

‘’ Ma fille, ma petite, ma porcelaine, toujours je t'imagine brisée ‘’

Du jour où ses enfants sont nées, il n'a cessé, au creux de ses nuits blanches et de ses jours noirs, de les entrevoir courant nues sous les bombes, éclatées sous des camions distraits, torturées jusqu'au cœur par

les fureurs immondes d'irréfutables monstres, ou roulées sous les vagues, happant les algues à mort en suppliant des yeux pour rattraper la vie.

Avec une minutie de flic obtus, il fouille et contre-fouille le garage, la voiture, la haie de fusains, la maison pièce à pièce, où il hurle leurs deux noms, pendant qu'insidieusement le froid blanc d'une horreur innommable lui monte aux tripes, étouffant peu à peu l'autre lui-même qui s'épuise à trouver que tout va bien les gars, rien à dire, c'est tout bon, pour un beau mois de juin, c'est un beau mois de juin.

Au bout de vingt minutes, on sort la voiture, le vélo, les voisins, la police et les chiens.

‘’ Je suis formel, on n'a rien vu sur l'eau ‘’ affirme le pimpant CRS balnéaire.

‘’ Sur l'eau, je m'en fous, mais SOUS l'eau ? ‘’ risque-t-il, exhibant sans vergogne son humour clés en main avec vue imprenable sur le cimetière.

C'est plus fort que lui, plus la situation est sombre, plus il en rit.

Juif aux années sombres, il aurait sans doute contrepété aux portes des chambres à gaz, n'eussent été les menaces du fouet. (Il a horreur qu'on le fouette quand il contrepète.)

Ses petites ne sont pas noyées.

C'est donc un coup du sadique des plages, encore qu'on cite peu de cas de sexualité de groupe chez les

assassins pédophiles.

Il pense à solder sa planche à voile et le magnétoscope portable pour réunir le montant de la rançon. Peut-être faudra-t-il aussi songer à vendre la maison, la collection de tire-bouchons et les bordeaux 75 qu'il ne comptait pas ouvrir avant le printemps 89, pas après non plus, à cause de la chimiothérapie, parce que, bien sûr, il attend son cancer incessamment, mais, de toute façon, dès les premiers symptômes, il finira sa cave à la carabine.

Après l'heure du chien, après l'heure du loup, on n'a toujours rien trouvé.

La mère est folle et toute blanche, elle tord ses doigts, et ses yeux souvent doux dessinent dans ceux d'Alexandre la même horreur sans mesure où ils vont sombrer, c'est sûr.

Pourquoi l'idée que ses enfants souffrent lui est-elle si complètement insupportable, alors qu'il dort, dîne et baise en paix quand ceux des autres s'écrasent en autocar, se cloquent au napalm, ou crèvent de faim sur le sein flapi d'une négresse efflanquée ?

‘’ On s'a endormi ‘’ dit la plus petite hébétée qu'un voisin découvre à la nuit, assise au milieu du jardin, échevelée, bouffie de torpeur, ronronnante.

Elles avaient joué au sous-marin noir dans le grand placard de leur chambre.

Saturées d'air du large et de soleil lourd, elles avaient succombé au sommeil sur un tapis roulé, de l'autre côté de la porte close.

‘’ Mais où étiez-vous ? ‘’ hurle-t-il dans un cri métallique de colère brisée.

‘’ Où étiez-vous ‘’ suffoque la mère, vacillante sous la violence intolérable du soulagement qui la submerge, comme un scaphandrier d'apocalypse trop brutalement remonté des enfers.

‘’ On s'a endormi. ‘’

‘’ Nous nous sommes endormies ‘’ rectifie-t-il, un dixième de seconde avant de concevoir assez honteusement l'ampleur, l'incongruité et la sottise pédagogique de sa remarque.

C'est congénital. Il a toujours eu un respect profond, presque craintif, pour la langue, la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire et toutes ces conneries.

A la maternelle, déjà, il ne disait plus ‘’ cacaboudin la maîtresse en maillot de bain ‘’, mais ‘’ la chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres ‘’

‘’ Papa, on s'a fait violer ‘’

‘’ On s'est fait violer. ‘’

Enfin, bon, elles s'avaient endormi, elles s'avaient réveillé, et les voici qui torturent en piaillant des langoustines défuntes qu'elles écartèlent pour s'en gaver sous la lune que la mer endormie réfléchit brillamment.

‘’ Au secours, docteur, je ressens comme un point, là. ‘’

‘’ Faites voir... Ah oui, je vois ce que c'est; c'est un bonheur insupportable ‘’

‘’ Ah ! Bon. ‘’

Quant à ce sang impur, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y fait rien qu'à abreuver nos sillons.

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samedi 18 janvier 2025

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

Les aventures du mois de juin

23 juin 1986

Dimanche de la mi-juin

De l'été, c'est le plus beau jour, le vrai premier jour.

Après cinq cents kilomètres, Alexandre descend de l'automobile pour forcer le portail de bois vert sombre. Anne gare la voiture sous l'abri de chaume.

A l'arrière, l'ivresse désordonnée des joies folles fait trépigner les deux petites filles énervées.

Dans l'allée de sable hérissée des herbes incongrues du printemps, un lapin stupéfait s'éclipse cul en l'air.

Il a l'air con des lapins stupéfaits.

Aussi peu concerné qu'un croque-mort à la noce, le chat sombre du voisin fou s'en va à peine.

Au bout de l'allée est la maison, sobrement tarabiscotée balnéaire 1910, toit d'ardoise, murs blanc et brique, cernée de vigne vierge.

Quand il ouvre la porte, la chaleur enfermée fait monter du parquet nu nourri d'huile de pin, la senteur exotique des ponts des vieux navires.

De l'autre côté des volets blancs, la terrasse aux pierres bleues.

En contrebas, immense comme une éternité tranquille, frémissante à l'infini, inéluctable comme la mort et plus crédible que Dieu, la mer considérable s'en fout intensément.

La vraie mer, Atlantique.

Pas la mer sans marée, stagnante et soupe aux moules, qui lèche le Sud à petits clapotis mièvres, où l'Anglaise dorée finissante fait frémir ses varices.

Je vous parle de la mer venue d'Ouest qui claque aux sables vierges, et va et vient, monte et descend comme un amant formidable.

La mer tour à tour miroir de plomb mort ou furie galopante, la mer.

Au pied de l'escalier de pierre où la plage n'en finit plus de s'étaler, les eaux sont basses et leur rumeur feutrée comme une confidence où chuinte un peu d'écume, unique frisson de bruit dans cette splendeur inconcevable du crépuscule de juin.

Alors, les enfants, saturées d'autoroute, avides d'air marin, cassent la paix du soir à coups de rires claquants.

Elles se vautrent sur le sable et l'étreignent et s'y couchent à plat ventre avec des ferveurs de pape

embrassant la Terre sainte.

Trois goélands choqués s'envolent infiniment.

C'est un temps contre nature, comme le ciel bleu des peintures, comme l'oubli des tortures.

Anne arrive doucement sur ses pieds nus. Bermuda Montparnasse et tee-shirt diaphane, elle pétille, rassurante, sous le grand chapeau de paille tressée noir, pose sa main sur l'épaule de l'homme pour regarder la mer ensemble.

‘’ Tu devrais écrire un roman balnéaire. ‘’

Elle dit cela comme on dit ‘’ Tu devrais mettre une laine ‘’ ou ‘’ Il faudrait téléphoner à ta mère ‘’, sur le ton léger qui nous vient pour émettre des insignifiances si peu fondamentales que, l'instant d'après, on ne sait plus si on les a dites à haute voix ou simplement pensées.

Mais c'est aussi le ton qu'on prend pour exprimer des évidences si fortement assises qu'elles n'appellent même pas de réponse.

Toujours est-il qu'elle a dit :

‘’ Tu devrais écrire un roman balnéaire. ‘’.

Pour l'heure, elle regarde intensément la mer plissée de petits éclats blancs.

Il lui dit qu'elle est folle, qu'on ne fait pas les romans balnéaires comme on fait les foins, qu'il faut l'idée, les idées, et l'échafaudage, et la plume sereine et lente et, peut-être, le talent d'écrivain.

Elle reçoit le couchant de plein fouet et fronce le museau pour compter sa progéniture qui fait le dauphin débutant à la frange de l'écume.

‘’ Vues d'ici, on dirait des fourmis déconnant sur un ourlet ‘’

Elle rit: : ‘’ C'est un joli début pour le livre, les enfants jouaient dans la mer à marée basse. Vus de la terrasse, on aurait dit des fourmis déconnant sur un ourlet. ‘’

‘’ Et après ? Il faut une histoire. Je ne sais pas, moi... La mer est plate et rassurante, mais le vent souffle de la terre, et le plus petit enfant, dans sa bouée de plastique, disparaît à jamais vers les Amériques. La douleur des parents fait peine à voir. Le malheur se lève et le soleil se couche. Racontez. ‘’

‘’ Non, ce serait encore de l'humour de cimetière, ça va comme ça, tu as déjà donné. Trouve autre chose.

Je sais pas, moi... les Russes débarquent ? ‘’

‘’ Par l'Atlantique ? C'est original ... ‘’

Le jour continue rouge de ne pas mourir.

Alexandre se dit qu'il est résolument contre l'abolition du mois de juin, Août est vulgaire.

Transparents et mous, les méduses et les banlieusards échoués s'y racornissent sur le sable dans un brouhaha glapissant de congés payés , agglutinés.

Août pue la frite et l'aisselle grasses.

En août, le pauvre en caleçon laid, mains sur les hanches face à la mer, l’œil vide et désemparé, n'ose pas penser qu'il s'emmerde, de peur que l'omniprésence de sa femelle indélébile, de sa bouée-canard grotesque et de son chien approximatif ne lui fasse douter de l'opportunité posthume du Front populaire.

Le mois de juin est autrement gracieux.

En juin, les jours sont longs et blonds comme les nubiles scandinaves aux seins mouillés qui rient dans la

vague jusqu'à la minuit.

En juin, au marché des pêcheurs, on ne se piétine pas encore, on flâne.

Derrière le port, la tomate-cerise est pour rien à l'étalage de la maraîchine.

On la croque au sel sur le sable avec une branche de basilic et un verre de vin blanc de Brem glacé.

Vivre la ville en août, vivre la mer en juin, c'est l'ultime aristocratie et la rare élégance de l'estivant hexagonal.

Ce soir, ils ont sorti la grande table de chêne sur la terrasse, face à l'océan.

Le mur blanc surchauffé renvoie la chaleur accumulée du jour.

Pourpre et lent comme un prélat, le soleil descend religieusement sur l'horizon paisible, comme une hostie rouge avalée par la mer, et Alexandre se demande combien de phrases aussi bigrement poétiques il faut caser dans un roman balnéaire pour que ce soit aussi beau qu'une chronique de sous-bois solognot avec des senteurs de mousse et des écureuils hystériques qui viennent manger dans la main de Maurice Genevoix...

‘’ Tu n'as pas vu les filles ? ‘’ demande Anne.

Pourquoi Anne demande-t-elle ‘’ Tu n'as pas vu les filles ? ‘’

Les enfants auraient-elles disparu ?

Si oui : Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Qu'est-ce que ça peut foutre ?

Vous le saurez en écoutant demain à la même heure sur cette antenne

‘’ les Aventures du mois de juin, une bouleversante saga en deux, trois ou douze épisodes ça dépend ‘’

Quant à ce féroce noroît, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y fait rien qu'à mugir dans nos haubans.

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samedi 11 janvier 2025

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

Rupture

18 juin 1986

Je viens de rompre avec Dieu.

Je ne l'aime plus.

En amour, on est toujours deux, un qui s'emmerde et un qui est malheureux.

Depuis quelque temps, Dieu me semblait malheureux, alors, j'ai rompu.

Lent et sournois, le feu de la rupture couvait depuis longtemps.

J'ai tout fait pour l'étouffer, mais j'étouffais.

Je sentais sans cesse sa présence oppressante au-dessus de moi.

Comme un vieux paparazzi collaborateur à Je suis partout, il était perpétuellement là à m'observer, surgissant dans ma vie à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit.

‘’ Toc toc. - C'est le laitier ? - Non, c'est Dieu. ‘’

Allais-je tolérer plus longtemps de Dieu ce que je supportais si mal de la part du KGB ?

Et puis, je m'entendais mal avec sa famille.

Je trouvais que le fils, surtout, avait mauvais genre.

Je ne pense pas être bégueule mais ce côté ‘’ m'as-tu vu sur ma jolie croix dans mes nouveaux pampers ‘’, j'ai toujours pensé que cela avait desservi le prestige de l'Église, et contribué, pour une large part, à l'abandon de l'habit sacerdotal traditionnel au profit de la soutane rase-bonbon chez les prêtres intégristes bisexuels.

Moins omniprésent, mais d'une suffisance dans ses envolées surprises, le dernier du trio, le Saint-Esprit, m'horripilait presque autant.

Cette façon de vous tomber dessus à l'improviste, en plein gueuleton de Pentecôte chez mon beau-frère, quelle grossièreté !

‘’ Coucou, courroucou, hello you happy taxpayers ! L'ai-je bien descendu ? ‘’.

De grâce, ma colombe, fous-nous la paix, J'ai posté hier soir ma lettre de rupture.

PARIS, le ...

PD/PD (j'étais seul)

Cher Dieu,

Ne m'attends pas dimanche, je ne viendrai pas, je ne viendrai plus jamais le dimanche, ni les autres jours, ni les autres nuits.

Dieu, mon grand, mon très grand, mon très haut, je ne t'aime plus.

Ce qu'il m'en coûte de te faire cet aveu, toi seul le sais, mais tu dois bien admettre que nous ne pouvons plus continuer ainsi à nous faire du mal, toi m'espérant en vain, et moi n'y croyant plus.

J'ai tous les torts.

Depuis le début de notre liaison, je t'ai trompé cent fois en cent lieux de bassesse peuplés de salopes en cuir et d'intorchables marins rouges qui me collaient à leur sueur en salissant ton nom.

A la source du mal, j'ai bu des alcools effroyables, et aspiré à gueule ouverte les volutes interdites des paradis où tu n'es pas.

Mon Dieu, mon Dieu, tu te souviens de ce soir de mai brûlant où nous regardions ensemble un

soleil angevin mourir doucement sur la Loire.

J'étais bouleversé par tant de beauté tranquille, et toi, tu m'as cru plus près de toi, mon Dieu, plus

près de toi que jamais, alors même que, dévoré par un désir éperdu de mort païenne, je jouissais gravement dans les bras mêmes du diable.

Dieu, tout est fini entre nous.

Pourtant, je t'ai aimé, dès le premier jour.

Rappelle-toi, je n'avais pas treize ans, c'était dans ta maison. Il y avait de l'or trouble aux vitraux, et cette musique de fer profonde, et la magie de ce parfum d'Orient qui n'appartient qu'à toi.

Je me suis agenouillé, tu es venu. Je t'ai reçu tout entier, tu es entré en moi et j'ai pleuré.

Ce sont des choses qui marquent une vie, elles sont ineffaçables.

Mais, aujourd'hui, mon Dieu, je ne t'aime plus, je t'en prie, oublie-moi.

Je suis grain de sable, et d'autres hommes t'aimeront que tu sauras aimer aux quatre coins du monde, de Beyrouth à Moscou et de Gdansk à Santiago.

Ah ! Dieu. Pardonne-moi mes offenses, mais laisse-moi succomber à la tentation, donne-moi aujourd'hui mon péché quotidien, et délivre-moi du bien. Ainsi soit-il.

Veuillez croire, moi pas.

Pierre.


Les hommes en blanc

20 juin 1986

C'est hier après-midi que j'ai pris la nouvelle en pleine gueule, chez l'opticien.

Je n'avais pas de raison de me méfier de cet homme.

C'était un opticien moyen, avec une tête d'opticien moyen.

Vous savez, une de ces têtes d'une banalité hors du commun, une tête oubliable au-delà du raisonnable, une tête outrageusement ordinaire, et pour tout dire plus courante que l'eau du robinet.

Bref, une tête d'une telle platitude que l'honnête homme qui la croise se demande si c'est Isabelle Huppert ou Michel d'Ornano.

Je ne me doutais pas que cette insignifiance en blouse allait gâcher ma vie.

J'étais entré là sur une impulsion, pour m'acheter des lunettes noires destinées à cacher mon intrépide regard de cancéreux sursitaire buriné à la cohorte enfiévrée des mille et une groupies inassouvies que la rue jette pantelantes à mes trousses quand Phébus, attardant ses rayons sur leur cou juvénile pour d'impossibles ruts où je ne serai pas, leur met les fesses en feu et la fièvre au nombril, et pousse vers mon corps leurs quelconques appâts.

‘’ Bonjour, docteur, est-ce que vous avez des lunettes ? ‘’

Peut-être mon entrée en matière a-t-elle heurté l'amour-propre de ce plat imbécile.

A l'instar du vieux Prévert qui disait ‘’ tu ‘’ à tous ceux qu'il aimait, je dis docteur à tous les hommes en blanc.

J'ai déjà remarqué que ça énervait les boulangers.

Faites l'expérience, au lieu de vous emmerder l'après-midi dans vos bureaux insipides, à vendre des moissonneuses-batteuses hydrauliques par correspondance à des ploucs illettrés, ou à apprendre par cœur la Constitution de la IVe dans les chiottes de Sciences-pot, sortez dans la rue pomper le bon air hydrocarbotchernobylesque.

Gorgez-en vos poumons fripés saturés de jus de Camel.

Entrez dans une boulangerie, entre deux fournées, à l'heure où cet artisan blême et farineux s'exhume de son pétrin pour venir expectorer ses calembours rassis d'ex-mitron sous le nez des ménagères.

J'en ai subi un, pendant dix ans, qui ne savait pas vendre un bâtard sans hennir ‘’ Et un enfant sans père, pour la p'tite dame. ‘’. Quelle dérision !

Bon. Quand votre tour arrive, regardez le boulanger au fond des yeux, et lancez-lui gaiement : ‘’ Bonjour, docteur, est-ce que vous avez du pain ? ‘’.

Le mien, la première fois, ça l'a tellement troublé qu'il s'est mis à ranger ses miches en serrant les baguettes au lieu de faire le contraire.

‘’ Bonjour, docteur. Est-ce que vous avez des lunettes ‘’

‘’ Des lunettes de quoi ? ‘’

‘’ Des lunettes pour les yeux ‘’

‘’ Quel genre ? ‘’

‘’ Marron, des lunettes pour les yeux marron ‘’

‘’ J'y demande pas ça, j'y demande quel genre de lunettes ‘’

‘’ Noires ‘’

‘’ La monture ? ‘’

‘’ Non, les verres ‘’

‘’ Donc, y veut des lunettes noires pour des yeux marron, il a qu'à essayer ceci ‘’

‘’ Faites voir... C'est pas pour me vanter, mais c'est vulgaire ‘’

‘’ Nous en faisons beaucoup actuellement ‘’

‘’ Oui, c'est ce que je voulais dire ‘’

Je l'énervais, je sentais bien que je l'énervais.

‘’ Il a qu'à essayer ceci, alors ‘’

‘’ Ah ! Oui, c'est mieux, docteur, c'est combien ? ‘’

‘’ Celles-ci nous font trente-quatre francs ‘’

‘’ Dites trente-trois ‘’

‘’ Non, trente-quatre, sinon, je fais pas ma marge ‘’

‘’ Et celles-ci ? ‘’

‘’ Celles-ci nous font dans les deux cent cinquante francs ‘’

‘’ Je m'en fous, je suis riche ‘’

‘’ Y sera pas déçu, il y a plusieurs écartements, c'est pas pareil, c'est un

autre produit, y sera pas déçu : on n'en vend pratiquement jamais ‘’

‘’ Mettez-m'en deux paires ‘’

Je l'énervais vraiment.

C'est à ce moment qu'il s'est vengé en me gâchant la vie.

‘’ Il a pas besoin d'autre chose ? ‘’

‘’ Non merci ‘’

‘’ Quel âge ça lui fait, là, maintenant ? ‘’

‘’ Ça vous regarde pas ‘’

‘’ Ça dépend, il a dépassé les quarante-cinq ans, hein ? ‘’

‘’ Pas vraiment, enfin si, qu'est-ce que ça peut vous faire ? ‘’

‘’ Rien, c'est juste pour voir. Tiens, il a qu'à s'asseoir là, il a qu'à fermer l’œil droit, il a qu'à lire le tableau qu'est là ‘’

‘’ Si vous y tenez...Ah je voudrais tant que tu te souviennes... des jours heureux où nous étions amis... en ce temps-là la vie était plus belle... et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui ‘’

‘’ Ah ! Non, là, il a triché, Il a pas pu lire ça, il a qu'à essayer avec ces verres-là, pour voir ‘’

‘’ Bon, je recommence … Ah je voudrais tant que tu te souviennes... des jours heureux où nous étions amis... en ce temps-là la vie était plus belle... et le soleil plus brûlant qu'à Roubaix ‘’

‘’ Ah ! y voit bien qu'y voit mieux, l'autre œil maintenant ‘’.

‘’ … et le soleil plus brûlant qu'à Roubaix, ... les feuilles... mortes ? se ramassent à la pelle ‘’

‘’ Ah ! Non, il a qu'à essayer avec ces verres-là ‘’

‘’ Les feuilles d'impôt se rappellent à la masse ‘’

‘’ Eh ben oui, eh ben oui. Il est presbyte ‘’

‘’ C'est grave, docteur ? ‘’

‘’ hin, hin, hin ‘’ sardoniqua-t-il.

Ainsi donc, j'étais handicapé physique, et je l'apprenais sans aucun ménagement de la bouche de cette brute, ça m'a gâché la vie, vous dis-je.

Car enfin, Dieu m'enfourche à Longchamp dans la quatrième, qu'est-ce que l'avènement de la presbytie chez l'homme, sinon le premier signe avant-coureur de l'inexorable sénilité qui finira tôt ou tard par l'acculer au tombeau sous les regards soulagés de ses enfants chéris ?

Après la presbytie, voici que les cheveux de l'homme, de plus en plus clairsemés, se mettent à grisonner aux tempes, cependant que ses muscles s'affaissent et que sa femme a molli.

Il se voûte, il se plie, se ratatine et trotte menu.

Puis il se met à chevroter, ses pensées se fixent et son dentier s'en va.

De la vie, il n'attend plus rien que son Télé 7 Jours.

C'est le délabrement final.

Tout ça à cause de ce connard d'opticien. Je lui jette ses deux cent cinquante francs à la gueule.

Je le salue, du bout de mes lèvres encore gourmandes, mais pour combien de jours encore ?

Et je sors dignement, abritant, sous mes nouveaux verres noirs, mon incognito de la curiosité malsaine des femmes disponibles que les beaux jours excitent.

Je tombe nez à nez avec deux bigotes infâmes, la plus vieille dit à sa copine :

‘’ Ah ! vous avez vu, chère amie ? c'est Jean-Pierre Déborge, il a pris un sacré coup de vieux !

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

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samedi 4 janvier 2025

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

Non compris

12 juin 1986

Je me heurte parfois à une telle incompréhension de la part de mes contemporains qu'un épouvantable doute m'étreint : suis-je bien de cette planète ?

Et si oui, cela ne prouve-t-il pas qu'eux sont d'ailleurs ?

Et quand je dis ‘’ qu'eux ‘’, je pense à Fernande, certes, mais pas seulement à elle.

Tous et toutes me sont étrangers, mon crémier, mes enfants, Bernard Tapie, Platinouille ou Mac Enrotte, la speakerine d'Antenne 3 ou Paul Bocuse ne sont pas de mon univers.

Je n'arrive qu'au prix d'efforts surhumains à m'intéresser aux faits et gestes de la grande-duchesse de Luxembourg.

Même Marguerite Duras, la papesse gâteuse des caniveaux bouchés, m'ennuie.

Ce n'est pourtant pas la moitié d'une conne puisqu'elle fait le même métier que Max Gallo.

Mais j'ai beau me plonger et me replonger dans les feuilletons de cul à l'alcool de rose de cette apologiste sénile de l'infanticide, ça m'emmerde autant que l'annuaire du Lot-et-Garonne.

(Surtout évitez l'annuaire du Lot-et-Garonne, c'est nul.)

Si encore cette incompréhension jouait à sens unique, mais, hélas, je soupçonne Mme Duras de ne pas lire mes livres, et Paul Bocuse de ne pas écouter ces chroniques.

Il n'est pourtant pas sourd de se trop masturber, un grand maître queux de cet acabit, ça ne branle que du chef, ou du batteur à oeufs.

Encore que celui-ci fasse battre ses œufs par ses poules, s'il était aussi souvent à ses fourneaux qu'à la télé, on ne l'appellerait pas ‘’ le Schwartzenberg des queues de poêle ‘’.

Ce matin encore, j'ai été frappé par cette incompréhension réciproque entre les humains et moi.

J'étais allé avec ma femme acheter quelques bouteilles de vin au cœur du vieux Bercy, chez un petit négociant qui vous fait goûter ses crus avec un quignon de pain et une rondelle de saucisson.

D'ailleurs, je ne comprends pas qu'on achète du vin sans l'avoir goûté au préalable.

Il ne viendrait à personne l'idée d'acheter un pantalon sans essayer avant.

Alors, Dieu me tire-bouchonne, ne refusez pas à votre bouche ce que vous accordez à vos fesses.

Le marchand habituel était absent, je ne connaissais pas son remplaçant.

J'ai deviné d'emblée que nous ne nous comprendrions pas, il portait un béret et je ne comprends pas qu'on porte un béret.

‘’ Bonjour messieurs-dames ! ‘’ nous a-t-il lancé.

Je ne comprends pas qu'on dise ‘’ bonjour messieurs-dames ‘’.

Je lui ai demandé, le plus poliment, le plus délicatement possible, de retirer ces paroles et d'ôter son béret, mais c'est alors que j'ai compris, une fois de plus, que l'incompréhension jouait dans les deux sens.

Je l'ai deviné au ton légèrement agacé qu'il a pris pour me dire ‘’ Et pour monsieur, qu'est-ce que ce sera ? ‘’.

Pourquoi n'avait-il pas dit ‘’ Qu'est-ce que c'est ? ‘’.

Pourquoi employait-il le futur ?

Pourquoi nous projeter ainsi dans l'avenir, en pleine science-fiction ? je suis d'une autre planète, vous dis-je.

‘’ Je voudrais du vin ‘’ finis-je par avouer.

‘’ Du vin pour tous les jours ? ‘’

Pourquoi avait-il dit ‘’ du vin pour tous les jours ? ‘’

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Voulait-il exprimer qu'il avait également en stock des vins pour un jour sur deux ? Des vins pour toutes les nuits ?

N'avais-je pas décelé un soupçon d'animosité dans le ton de cet homme ?

Si je lui avouais que je buvais du vin tous les jours, n'allait-il pas appeler la police ?

J'essayais de rester calme, pour ne pas affoler Syphillos qui s'agrippait à mon bras.

(Ma femme s'appelle Syphillos, je le souligne à l'intention du tourneur-fraiseur qui tourne autour.

Pourquoi les fraiseurs tournent-ils? Pourquoi les tourneurs fraisent-ils ? Pourquoi ?

‘’ Oui, monsieur, je voudrais du vin pour tous les jours. ‘’

J'en profitai pour lui expliquer, avec ménagement, que j'avais pris l'habitude de consommer du vin même le mardi.

‘’ Tenez, c'est comme cette dame, pour vous donner un exemple, c'est ma femme pour tous les jours, n'est-ce pas ?

Alors, lui :

‘’ Ah mais, y fait ce qu'y veut. Tiens, pour tous les jours y n'avons une petite côte de Duras qu'a de la cuisse, y sera pas déçu. Et pour dimanche y veut rien ? ‘’

Cet après-midi, j'ai voulu m'offrir un bouquet de fleurs pour tenter de me consoler de ce perpétuel fiasco dans mes rapports affectifs avec ce qu'il me faut bien appeler mes semblables, car enfin nous avons le même nombre de jambes, le même nombre de bras, le même nombre d'oreilles, le même nombre d'yeux (vous avez vu : j'ai pas dit couilles).

La fleuriste était du genre noiraude et trapue, courte-cuisse et velue du mollet, sur ses jeans était écrit

‘’ I love the Lot-et-Garonne ‘’ , j'aurais dû me méfier.

‘’ J'ai faim, je suis d'Agen, me dit-elle. Le patron s'appelle Bruno, mais il est pas là. Qu'est-ce que vous voulez ? ‘’.

‘’ Une douzaine de tulipes, s'il vous plaît ‘’.

‘’ C'est pour offrir ? ‘’

‘’ Qu'est-ce que ça peut te foutre, boudin ‘’ pensai– je avec une certaine retenue dans l'élégance du verbe.

Pourquoi ? Pourquoi cette femme tentait-elle de s'immiscer dans ma vie privée ?

‘’ Non, non, mademoiselle, c'est pour moi. ‘’

Elle enroba les fleurs dans une feuille de journal et dit :

‘’ C'est trente-deux francs ‘’.

‘’ Oui. Bon. Voilà. Mais, vous ne pourriez pas me les envelopper un peu plus joliment, ces tulipes ?

‘’ Y m'a dit que c'était pas pour offrir... ‘’

‘’ Non, en effet, mademoiselle, ces fleurs sont pour moi. Je... je pensais cependant mériter de votre part les mêmes égards que vous eussiez montrés pour ma marraine. Mais, bon, tant pis. Adieu, mademoiselle ‘’.

Nous ne sommes pas faits pour nous comprendre.

Pourquoi ? Pourquoi ? Le seul être qui m'ait un peu rasséréné fut le boucher.

Je lui ai pris un steak haché. Il m'a demandé si c'était pour offrir.

J'ai dit que non, que c'était pour moi. Il m'a quand même mis deux très jolis papiers autour.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour mugir, mais y font rien qu'à nous déflorer les entrecôtes.

A mort le foot

16 juin 1986

Voici bientôt quatre longues semaines que les gens normaux, j'entends les gens issus de la norme, avec deux bras et deux jambes pour signifier qu'ils existent, subissent à longueur d'antenne les dégradantes contorsions manchotes des hordes encaleçonnées sudoripares qui se disputent sur gazon l'honneur minuscule d'être champions de la balle au pied.

Voilà bien la différence entre le singe et le footballeur.

Le premier a trop de mains ou pas assez de pieds pour s'abaisser à jouer au football.

Le football ?!.

Quel sport est plus laid, plus balourd et moins gracieux que le football ?

Quelle harmonie, quelle élégance l'esthète de base pourrait-il bien découvrir dans les trottinements patauds de vingt-deux handicapés velus qui poussent des balles comme on pousse un étron, en ahanant des râles vulgaires de boeufs éteints.

Quel bâtard en rut de quel corniaud branlé oserait manifester publiquement sa libido en s'enlaçant frénétiquement comme ils le font par paquets de huit, à grands coups de pattes grasses et mouillées, en ululant des gutturalités simiesques à choquer un rocker d'usine ?

Quelle brute glacée, quel monstre décérébré de quel ordre noir oserait rire sur des cadavres comme nous le vîmes en vérité, certain soir du Heysel où vos idoles, calamiteux goalistes extatiques, ont exulté de joie folle au milieu de quarante morts piétinés, tout ça parce que la baballe était dans les bois ?

Je vous hais, footballeurs.

Vous ne m'avez fait vibrer qu'une fois, le jour où j'ai appris que vous aviez attrapé la chiasse mexicaine en suçant des frites aztèques.

J'eusse aimé que les amibes vous coupassent les pattes jusqu'à la fin du tournoi, mais Dieu n'a pas voulu.

Ça ne m'a pas surpris de sa part, il est des vôtres, il est comme vous, il est partout, tout le temps, quoi qu'on fasse et où qu'on se planque, on ne peut y échapper.

Quand j'étais petit garçon, je me suis cru longtemps anormal parce que je vous repoussais déjà.

Je refusais systématiquement de jouer au foot, à l'école ou dans la rue.

On me disait: ‘’ Ah, la fille ! ‘’ ou bien ‘’ Tiens, il est malade ‘’ tellement l'idée d'anormalité est solidement solidaire de la non-footballité.

Je vous emmerde. Je n'ai jamais été malade.

Quant à la féminité que vous subodoriez, elle est toujours en moi, et me pousse aux temps chauds à rechercher la compagnie des femmes, y compris celle des vôtres que je ne rechigne pas à culbuter quand vous vibrez aux stades.

Pouf, pouf !

A part ça, je suis très content car les enfants m'écrivent.

Une auditrice de neuf ans, qui a malheureusement oublié de me communiquer son adresse, me dit :

‘’ Non mais ça va pas la tête de dire des choses pareilles sur le bon Dieu. Crétin, va. Imbécile ‘’

Signé Anne, neuf ans.

Tu as raison, Anne, ça va pas la tête, Je ne le ferai plus, je te le promets.

N'empêche que c'est pas moi, c'est le bon Dieu qui a commencé.

Demande à ta mère de t'expliquer le comportement du bon Dieu avec les petites filles de neuf ans en Éthiopie ou au Liban, moi, j'ai pas tout compris. Je t'embrasse, petite Anne.

Pouf, pouf.

D'Alexandre Laumonier, dix ans :

‘’ J'écoute les Chroniques de la haine ordinaire, je comprends pas tout, quand j'entends rire les autres, ça m'énerve, je me dis, c'est pas juste ‘’

C'est normal, Alexandre, à A dix ans, on a l'esprit éveillé à d'autres altitudes que celles où plafonnent les vieux de trente ans et plus.

A l'inverse, quand vous jouez à Zorro, nous ne comprenons pas tout.

Par exemple, quand il y en a un qui dit ‘’ Pan t'es mort ‘’ on comprend pas pourquoi celui qui vient d'être touché se relève en disant ‘’ ça fait rien, on dirait que j'en serais un autre. ‘’

Chez les grands, quand on joue à la guerre, on n'en est jamais un autre.

Je crois que c'est parce qu'on n'a pas l'intelligence, on comprend pas tout, moi aussi, ça m'énerve.

Salut, Alexandre.

Pouf, pouf.

Pour en finir avec ce douloureux problème de l'incommunicabilité entre les générations, une anecdote familiale.

Un crétin mutin-j'en ai plein mes salons-m'a offert un gadget imbécile, une petite boîte en bois dont une face vitrée abrite un préservatif.

Sur le côté, il y a un petit marteau pointu et une mise en garde tout à fait consternante :

‘’ En cas d'urgence, brisez la vitre. ‘’. J'en ris encore.

‘’ Maman, c'est quoi le truc dans la boîte ? ‘’ demande une petite fille de onze ans qui m'est proche, à sa mère.

Laquelle, ayant dépassé depuis longtemps le stade superbranché-Pernoud, bonjour la p'tite graine, est ce qu'on appelle une maman moderne.

Un peu gênée tout de même (elle a fait huit ans chez les sœurs avant de voir le loup), elle se lance dans un cours sommaire de contraception élastique que l'enfant suit d'une oreille distraite sans le moindre ébahissement.

‘’ C'est super, commente-t-elle poliment. mais enfin, bon, papa et toi, c'est pas votre problème. ‘’

‘’ Comment ça ? vous voulez plus d'enfant. ‘’

‘’ Et alors ? ‘’

‘’ Et alors, de toute façon, quand on veut plus d'enfant, on fait plus l'amour ‘’

‘’ -Mais si, mais si. ‘’

‘’ Pourquoi ? ‘’

’’-Pour... le plaisir. ‘’

‘’ Ah ben alors, là, vous êtes vraiment des cochons tous les deux ! ‘’

Quant à ces féroces verrats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à baiser dans nos campagnes.

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samedi 14 décembre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

Aurore

6 juin 1986

La nostalgie, c'est comme les coups de soleil. Ça fait pas mal pendant. Ça fait mal le soir.

J'ai attrapé un gros coup de nostalgie vespérale après m'être promené l'autre jour dans la rue Saint-Marc, derrière les grands boulevards.

C'est une petite rue perpendiculaire à la rue de Richelieu, tout près d'un immeuble m'as-tu-vu où siégeait naguère un journal du matin qui avait un nom de l'aube, et où j'ai appris à raconter des choses en barattant des mots sur du papier.

Le journal du matin a été phagocyté depuis par un célèbre épurateur d'opinions.

Il reste la façade et les murs derrière lesquels s'agitent désormais des assureurs lustrés et des enfoirés de banque.

Et rien, plus rien de la volaille de plume et de flash qui y menait grands bruissements et picaresques éclats et qui s'est égaillée depuis au hasard des excroissances de Médiapolis.

L'imprimerie du journal s'ouvrait par un grand porche noir qui repoussait dans cette rue Saint-Marc ses effluves chargés de l'air lourd des machines et de la sueur des hommes qui sentaient l'encre et le papier chaud.

A la tombée de chacune des trois éditions de la nuit, c'était la ruée des journalistes et des ouvriers du marbre sur les trois bistrots qui ne fermaient jamais, car les gens de presse d'alors faisaient les trois huit : huit au lit, huit au turf et huit à boire.

Les journalistes boivent beaucoup, c'est une constante de leur métier qu'ils partagent avec les chômeurs et les militaires qui, eux aussi, distillent le plus clair de leur temps à rentrer les épaules dans l'attente angoissée de ce qui va leur tomber sur la gueule.

Un triste jour et pour de bon, la rue Saint-Marc a bouclé la dernière édition de ses éclats de nuit.

Alors, comme le pique-bœuf s'enfuit du cuir du buffle mort, l'Auvergnat de bistrot, sentant venir la fin prochaine du quartier comateux, replie son grand tablier bleu.

Il met son tonneau de bordeaux supérieur sur son dos, et s'envole en pleurant sur les copains d'ivresse vers des lendemains plus clinquants dans des snack-beurk américains où l'on n'est pas tenu, pour qu'on vous serve à boire, de dire bonjour en s'offusquant du retour des frimas.

Par miracle, merci mon Dieu, vous méritez la une, l'un des trois troquets de la rue Saint-Marc a survécu.

Celui où nous traînions le moins, parce qu'il était, à vingt mètres près, le plus loin des trois, je veux dire le plus reculé par rapport à cette impalpable mais très précise frontière qui marque aussi bien le territoire du loup que le bout de quartier des hommes.

Comme l'autre en sa galère, qu'allais-je faire dans cet antre enfumé tout agité de travailleurs éclectiques et de matamores de la fripe échappés du Sentier ?

Je n'avais même pas soif. Je revenais de quelque rendez-vous affairé, et ce n'était même pas mon chemin pour aller aux taxis.

J'avais mille soucis grandioses en tête qui m'abritaient de l'écume des jours anciens et des souvenirs des copains d'enquêtes et filatures en tous genres.

Pourquoi a-t-il fallu, comme un vieux con de cheval qui retourne au picotin, que je poussasse la porte à battants pour aller réclamer un demi et me poser sur un tabouret de bar auprès d'un vieux cassé sur un ballon d'Alsace ?

C'était un ancien photographe pigiste qui n'avait pas eu la force d'émigrer avec le gros du troupeau, parce qu'il était déjà trop usé au moment de la fermeture du journal.

Au fur et à mesure qu'on avait démoli les deux autres bistrots pour en faire une boutique putassière d'herbes sèches à la Zaraï et un atelier de tissage pour baba-cool exténué, on l'avait repoussé dehors, en même temps que les gravats, jusqu'à ce qu'il tombât du caniveau dans la débauche obscure des petits naufragés éthyliques.

Il m'a gratifié d'un hochement de tête amical appuyé d'un sourire fatigué mais entendu, qui voulait dire qu'il n'avait pas oublié toutes ces choses de nos petites vies frétillantes de ce temps-là.

Et puis il s'est péniblement repoussé du bar en s'appuyant des deux mains et il a tapoté gentiment l'étui du Rolleiflex qui lui pendait au cou, en m'honorant d'un coup d'oeil complice.

Ensuite il a dit: « René, tu nous remets ça », et j'ai dit: « Non, non, c'est moi », comme l'exige le protocole. Et il a dit: « Qu'est-ce que tu deviens ? », et j'ai dit que je devenais tour à tour papa, presbyte et plutôt bien dans mes chaussures.

‘’ Et toi, toujours dans la photo ? ‘’

Il a exhalé un soupir bizarre, comme un sanglot pas fini. Il a posé son verre.

Il a brandi le Rollei vers moi d'une main et appuyé de l'autre sur le poussoir de l'étui, il était vide.

Le soir même, il y avait une petite fête à la maison où l'on a ri de bon goût en avançant des idées positives au-dessus d'un confit pas trop ferme.

Ce fut fort gai.

C'est seulement à l'heure de nuit où j'ai tiré la porte après le départ du dernier convive, quand je me suis retrouvé seul dans le séjour enfumé, un petit peu ivre, et raisonnablement fatigué, que l'imprécise bouffée d'un chagrin léger m'est remontée aux yeux, agaçante et fugace comme ces envies d'éternuer qui restent en suspens.

La nostalgie, Simone, la nostalgie ...

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

Plaidoyer pour un berger

10 juin 1986

Je possède un berger allemand, pouf, pouf.

Je suis possédé par un berger allemand.

Depuis que cet animal partage ma vie, j'ai entendu proférer tant de sottises racistes à son endroit que je me sens tenu aujourd'hui de faire une mise au point.

Parmi les retombées calamiteuses des ridicules événements estudiantins de mai 1968, un certain nombre de lieux communs écologiques ou animaliers, qui sont autant de contre-vérités aisément démontables sans cric, continuent néanmoins de circuler parmi les anciens combattants de ces monômes qui les répandent encore en chevrotant leurs béatitudes dans les sinistres couloirs en béton des maisons de la cucu moribondes.

Idées toutes faites qui ont la vie dure, selon lesquelles, par exemple, tout individu qui tond sa pelouse ou qui désherbe ses sous-bois est une brute herbicide.

Alors que, crétins chlorophyllés, nous n'aurions plus la moindre forêt si des générations de nettoyeurs sylvestres n'en avaient régulièrement et systématiquement extirpé les ronces et les orties.

Nous n'aurions plus le moindre jardin pour vos orgies végétariennes, si des lignées de sabreurs de glèbe n'avaient jamais martyrisé la terre.

Ce sont, hélas, les mêmes débilécolos, confits d'amour tremblant pour les bébés phoques et les punaises des bois, qui ont décidé une fois pour toutes que les bergers allemands étaient des bêtes féroces.

Ineptie, la seule bête féroce qui existe au monde s'appelle Marcel.

Au lieu de se contenter de pisser autour de son territoire pour en signaler les frontières, elle préfère défendre les siennes avec des rapières et des armes à feu.

Éperdus de dévotion pour ces prédateurs bipèdes à béret bas qui leur jettent leurs épluchures à la gueule depuis des millénaires, les chiens ne savent que les lécher, les papouiller et leur faire la fête.

Le berger allemand, qu'on a surnommé chien-loup pour foutre la trouille aux agneaux, est le plus désespérément dévoué à l'homme, lequel en profite parfois pour le dénaturer et en faire son complice de guerre, son flic privé ou son bourreau personnel.

Les hordes vert-de-gris de naguère, notamment, se sont montrées expertes en l'art de dévoyer l'énergie mordante des bergers allemands vers les fonds de culotte de leurs maigres victimes.

Des SS, il en subsiste encore aujourd'hui. Il y en a plein les pavillons de banlieue.

Nostalgique des ordres noirs, affolé par tout ce qui bouge et qui n'a pas de certificat de baptême, ça voit des bandits et des impies partout, ça vit barricadé derrière des huisseries blindées, ça cotise à la milice communale des serreurs de fesses effarés.

Souvent, c'est nanti d'une femelle à moustache à sensibilité de catcheuse, insaisissable au lit et castratrice à table.

Alors, pour se venger, pour avoir l'air plus grand et moins ratatiné, ça s'abrite derrière un berger allemand.

Le soir, à l'heure où les employés de banque normaux se mettent des porte-jarretelles pour épater leur femme de ménage et sa belle-sœur Thérèse, ça descend dans sa cave en tirant le gros chien au bout d'une corde raide.

Ça s'ennoblit d'une schlague, ça s'enfile dans des bottes de cuir et dans des blousons rembourrés, et ça dresse le bon gros chien concon à la tuerie sécuritaire.

Mais, un jour, le bon gros chien concon en a ras la truffe de sauter à la carotide d'un mannequin de son qui ne lui a rien fait, le fouet finit par lui cuire le sous-poil.

Ses vieux instincts de fauve, enfouis sous des siècles de servitude aux droits de l'homme, lui remontent soudain aux babines. La vue brouillée par la fureur, il se trompe de gorge à saigner.

Alors, la bouture de nazi que le chien-loup assaille pousse des cris stridents de cochon qu'on abat.

Le lendemain, le journal local annonce : ‘’ Encore un paisible retraité dévoré par un berger allemand. ‘’

C'est très très mauvais pour l'image de marque de Rintintin.

Bien sur, il existe en quantité infime des bergers allemands qui naissent aussi féroces que des fachos français, de même qu'on a vu des maquerelles wallonnes aussi plates que des morues flamandes.

Mais c'est extrêmement rare, et souvent le fruit de triturations génétiques de marchands d'animaux peu scrupuleux qui ne craignent pas de provoquer des dégénérescences de fin de race en accouplant, à couilles rabattues, des cousins encore plus germains que Dédé de Bavière et Josette de Prusse.

Et puis merde, quand, par malheur, un berger allemand se farcit un bébé-tartare dans un berceau, qui nous dit que ce n'est pas le bébé qui a commencé ?

Cessons de calomnier cet animal qui est, à l'instar de l'infirmière de nuit de l'hôpital Marthe-Richard, le meilleur ami de l'homme.

Aucune bête au monde, si ce n'est, peut-être, le morpion pubien, n'est aussi profondément attachée à l'homme que le berger allemand.

Aucune n'est plus dévouée, attentive et patiente avec les petits enfants qui peuvent sans danger lui tirer la queue, lui tordre la truffe, lui bourrer les oreilles de miettes de petit-beurre et lui enfoncer du white-spirit dans le trou du cul à l'aide d'un tuyau de caoutchouc, pour jouer aux 24 heures du Mans, catégorie clébards.

Et puis, il faut le savoir, le berger allemand est le plus intelligent de tous les chiens.

Le mien, par exemple, refuse absolument de faire ses besoins ailleurs que sur la pelouse.

Les coins-gravier lui désobligent le dessous de queue.

Que voulez-vous, c'est une bête délicate. Il sait cependant à quel point je désapprouve ce laisser-aller défécatoire.

Alors, à l'aide de sa queue trempée dans la peinture, il a rédigé des petits panonceaux : ‘’ Attention caca ‘’ qu'il plante à côté de chacun de ses oublis.

Le jardin ressemble à un golf miniature, c'est très chic.

Je sais bien que de nombreux auditeurs ne vont pas me croire, mais je pose la question, parmi ces incrédules, combien vont à Lourdes sans rigoler ?

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à aboyer dans nos campagnes.

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samedi 7 décembre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

La belle histoire du crapaud-boudin

28 mai 1986


A trente ans, Ophélie Labourette supplantait dans la hideur et la disgrâce les culs de cynocéphales les plus tourmentés.

Elle était intensément laide de visage et de corps, et le plus naturellement du monde, c'est-à-dire sans

que jamais le moindre camion ne l'eût emboutie, ni qu'un seul virus à séquelles déformantes n'y creusât jamais ses ravages.

Elle était vilaine par la grâce de Dieu, marquée à vie au saut de l'utérus.

Jaillissant de sa tête en poire cloutée de deux globules aux paupières à peine ouvrables, elle imposait un pif grumeleux, patatoïde et rouge vomi, qu'un duvet noir d'adolescent ingrat séparait d'une fente imprécise qui pouvait faire illusion et passer pour une bouche aux moments de clapoter.

Autour de ce masque immettable, elle entretenait toute une chignonnerie de poils à balai de crin qui se hérissaient sur les tempes au temps chaud pour cacher en vain les pavillons de détresse de ses oreilles boursouflées dont seule la couleur, identique à celle du nez, apportait un semblant d'harmonie, au demeurant regrettable, à cette informité.

Le corps était, si l'on peut dire, à l'avenant.

Court et trapu, sottement cylindrique, sans hanches ni taille, ni seins, ni fesses, une histoire ratée, sans aucun rebondissement.

De ce tronc morne s'étiraient quatre branches maigrelettes, précocement parcheminées et flasques, endeuillées par endroits d'un pelage incertain. Les membres inférieurs, plus particulièrement, insultaient le regard.

N'était leur position dans l'espace (l'une au-dessus de l'autre) rien ne permettait de discerner la

jambe de la cuisse. L'une et l'autre, affûtées dans le même moule à bâtons, s'articulaient au milieu par la protubérance insolite d'un galet rotulien trop saillant.

Un trait, un point, un trait, c'étaient des jambes de morse, moins affriolantes que bien des prothèses, avec, pour seul point commun avec les jambes des femmes, une certaine aptitude à la marche.

La Providence, dans un de ces élans sournois de sa méchanceté gratuite qui l'incite à faire éclore les plus belles roses sur les plus écœurants fumiers, avait cru bon d'égarer, au milieu de toute cette bassesse, une perle rare d'une éclatante beauté.

Ophélie Labourette avait une voix magnifique.

Déjà, quand elle parlait, il s'en évadait des sons surprenants, veloutés dans l'aigu, claquant dans les graves, une voix qui portait loin sans qu'elle eût jamais à la pousser et qui, même assourdie pour les confidences, écrasait superbement alentour les plus égosillés caquetages, réduisant les plus amples tonitruances viriles en braiments aphones.

Quand elle chantait, le rossignol, confus, s'éteignait. Son chant brisait les autres chants. Près de lui, les chœurs de basses devenaient aboiements polyphoniques, et les voix cristallines, filets de vinaigre.

Si Ophélie Labourette était née très sotte, ou aveugle, un jury particulièrement doué de mansuétude aurait pu accorder à Dieu des circonstances atténuantes que Lui-même, dans l'arrogant égocentrisme

de son infinie sagesse, refusa naguère au docteur Frankenstein.

Mais Dieu est un salaud. Fignoleur dans le sadisme comme peu de bourreaux des camps, il avait imaginé de doter sa créature d'une âme d'artiste sensible et raffinée que soutenait un esprit vif et brillant.

Enfin, content de lui comme un grand chef pâtissier au moment de poser l'ultime cerise rouge au sommet de la pièce montée, Dieu avait mis au cœur d'Ophélie Labourette une petite perle, brillante et noire, indestructible, irradiant sans fin, de ce corps grotesque, la douleur crissante et pointue d'une inextinguible jalousie.

Bref, et pour tout dire, cette immondice sur pattes, comme peu de poètes, sensible à la beauté des choses et à l'harmonie des formes, se mourait de haine pour tout ce qu'elle aimait, et vivait dans l'espoir exécrable du pourrissement des anges.

Un jour de rouge automne, alors qu'elle cachait ses détresses au fond d'une forêt noire, Ophélie Labourette rencontra dans un sentier caillouteux un gros crapaud dégueulasse qui coassait par là.

‘’ Vous semblez bien triste, mademoiselle ‘’ lui dit-il.

‘’ C'est que je suis épouvantable, monsieur le crapaud. Je donnerais tout au monde pour quitter ce corps contrefait et cette tête repoussante et me changer de peau. ‘’

‘’ Je peux quelque chose pour vous, dit encore le crapaud. Figurez-vous que je suis une fée ravissante victime du mauvais sort sur moi jeté par la fée Ladurasse. Seul un baiser sur mon dos pustuleux pourra me rendre mon apparence première. Si vous me donnez ce baiser, mademoiselle, j'exaucerai votre voeu. ‘’

Aguerrie à tous les écœurements elle se voyait dans la glace tous les jours, Ophélie Labourette n'hésita pas un instant. Elle porta le crapaud à sa bouche et lui baisa le dos.

Aussitôt, le batracien se fit fée, superbe, avec des traits diaphanes, des grâces de ballerine et une baguette étoilée dont elle toucha l'épaule d'Ophélie Labourette en disant :

‘’ Abracadabra ! J'ordonne que cette femme quitte ce corps contrefait et cette tête repoussante et qu'elle change de peau. ‘’

C'est ainsi qu'Ophélie Labourette se retrouva d'un coup métamorphosée en crapaud.


Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.


Le duc

29 mai 1986


La femme que j'aime n'est pas celle que je croyais, ou bien elle ne l'est plus, quelque chose a changé dans son comportement.

Par exemple, elle prend du plaisir à jouer au golf alors que je n'y joue pas moi-même.

(Je trouve extrêmement vulgaire cette façon brutale de lancer le cochonnet avec un bâton.)

Eh bien, elle, elle aime ça.

Il me semble qu'elle fait preuve d'un certain manque d'élégance de cœur en étant heureuse sans moi.

J'ai malheureusement eu la confirmation fulgurante de son égoïsme pas plus tard que la nuit dernière.

Nous nous sommes couchés tard.

Elle dort profondément.

Vers quatre heures du matin, je me sens étreint par une sourde angoisse.

Sueur aux tempes, gorge sèche, je bondis hors du lit, j'ouvre à la volée la porte de la chambre.

Et je me retrouve au cœur d'une mer de sable en un pays brûlant.

Près d'un cactus mort, je vois un homme en tenue militaire de parade s'enfoncer dans les sables mouvants, et de cet homme, seuls la tête et les bras galonnés émergent encore de la boue sèche.

Je le reconnais, je revois sa silhouette immense qui les dépassait toutes aux marches des palais des rois du monde où l'on écoutait sa parole éclairée.

J'essaie en vain de crier son nom : je suis muet. Pire, à trois pas de lui qui sombre, je ne l'aide pas, comme si des liens invisibles me rivaient les bras au corps.

Qu'est-ce que je fais dans ce cauchemar ?

J'essaie de bouger mes doigts engourdis, ce qu'ils touchent est joyeux, c'est le drap de satin du lit conjugal. J'ai rêvé.

L'instant d'après, assis dans le lit, la tête dans les mains, j'essaie d'interpréter ce songe étrange, alors que la boule d'angoisse est toujours là, malgré la rassurante certitude de l'armoire à glace trapue où j'entrevois

mes regards affolés sous ma tignasse hirsute.

Ces sables mouvants ne symbolisaient-ils pas l'oubli ?

Cet homme, qu'on exhibait naguère encore à la une des gazettes, n'était-il pas en train de sombrer dans les insondables profondeurs de l'oubli, aspiré dans le noir no man's land des mémoires mortes où l'ingratitude des peuples enfouit à jamais les héros d'hier quand d'autres héros se lèvent et les ensevelissent à l'ombre formidable de leurs gloires nouvelles.

Ainsi m'expliquai-je ce rêve pesant, c'était cela, j'en étais sûr.

Mais elle, qui dormait là, près de moi, elle avec qui, depuis si longtemps, je partageais sans compter mes moindres émotions, elle qui connaissait tout des parties de moi que je ne lui cachais pas, elle que je savais faire profiter de mes moindres souffrances, au point que ses joues enflaient quand j'avais mal aux dents, elle qui, en somme, était si proche de moi, comment allait-elle interpréter mon rêve ?

Pour l'heure, elle continuait de dormir près de moi d'un profond sommeil d'enfant.

Je la réveillai d'un léger coup de genou dans les seins.

‘’ Ne trouves-tu pas, lui dis-je, que depuis quelque temps on ne parle plus beaucoup du duc d'Edimbourg ?

Sa réaction m'a déplu :

‘’ Mais ça m'est égal, j'ai sommeil, s'il te plaît, laisse-moi dormir. ‘’

On n'est pas plus égoïste.

Il y a comme ça des gens qu'on aime depuis vingt ans, et que l'on croit bien connaître, et puis un beau jour, une triste nuit, c'est la déception.

Brutalement, à la lumière d'un drame humain pas nécessairement lié directement au couple, comme cet étrange silence qui pèse autour de la personne du duc d'Edimbourg, on s'aperçoit qu'on a vécu tout ce temps auprès d'une étrangère.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.


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samedi 30 novembre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

Sur la grève

16 mai 1986

Les syndicats et les personnels de l'audiovisuel, justement inquiets de l'avenir du service public, annoncent une grève des professionnels de la radio et de la télévision pour le 21 mai prochain, dernier délai.

J'opine.

Mais pourquoi ce dernier délai, que soulignaient hier des commentateurs du journal de huit heures sur France-Inter ?

Tout simplement parce que, après cette date, commenceront sur les antennes les retransmissions du tournoi de tennis de Roland-Garros et de la coupe du monde de football de Mexico, et qu'il n'est pas question, dans l'esprit des dirigeants syndicaux ni dans celui des militants de base, de perturber un tant soit peu ces événements sportifs éminemment passionnants.

La sainte et légitime colère des populations ainsi frustrées pourrait être terrible.

En revanche, si la grève a lieu avant le début tant attendu de ces parties de baballes, on n'emmerdera que les cons saugrenus qui ne regardent ni n'écoutent les exhibitions sportives à la télé ou à la radio.

On ne punira que ces demeurés globaux-là qui s'intéressent essentiellement aux créations,

aux films, à la musique, aux débats, aux grands reportages ou à l'information.

Les goûts et les couleurs de ceux-là, de ces fêlés qui fonctionnent plus du neurone cérébral que de la fibre musculaire, ne préoccupent guère les leaders courroucés des mouvements ouvriers.

Mais alors, Dieu m'entraîne, si possible pas au parc des Princes ça me ferait gerber, que réclament les personnels de l'audiovisuel concernés, pour ne pas dire cernés par les cons ?

Ils s'insurgent, et j'en suis, à mon humble niveau de pitre son-et-lumière, contre le démantèlement du service public et son inévitable corollaire : l'extension anarchique du privé par le biais de marchands de son et d'images peu scrupuleux et beaucoup plus préoccupés de faire grimper les taux d'écoute que de se risquer dans des programmes de qualité.

Or, je vous le donne en cent car en mille c'est trop cher, qu'est-ce qui fait grimper les taux d'écoute chez les masses popu, les masses popu, les masses populaires ? Le tennis et le foot.

Donc, Dieu me shoote, si possible pas dans la gueule ça me décoiffe, la présente grève, destinée à préserver la qualité au mépris du taux d'écoute, aura lieu le 21 mai pour préserver les taux d'écoute au mépris de la qualité.

Il vaut mieux entendre ça que tomber sur un clip de la Stéphanie du Rocher.

En relisant hier soir les Nourritures terrestres, c'est nul, mais y avait pas de foot à la télé, il me revenait en mémoire une anecdote journalistique infiniment savoureuse à propos de ce vieux pédé de Nobel à béret basque que fut André Gide.

C'est une historiette authentique, qui remonte à trente-cinq ans.

On me l'a racontée dès mon arrivée dans le service des informations générales du premier journal où j'ai mis la plume et les pieds, et il serait salutaire, pour le respect du folklore, que la tradition orale ne

s'en perdît point dans les couloirs enfumés des écoles de journalisme.

Par un beau jour du printemps 1951, le rédacteur en chef des faits divers d'un grand journal de France et du Soir, dont je tairai le nom en hommage à Pierre Lazareff, reçoit une dépêche urgente de l'AFP qui annonce que la France des lettres et de l'esprit est en deuil : André Gide vient de mourir à

son domicile parisien à l'âge de quatre-vingt-deux ans, à la suite d'une longue et cruelle schwartzenbergite, mais là n'est pas le sujet : le sujet est couché dans une boîte en bois en attendant qu'on l'inhume en terre laïque plutôt que dans les caves du Vatican.

A cette nouvelle fracassante, le rédacteur en chef dépêche en urgence son meilleur limier sur les lieux de l'extinction de l'honorable immoraliste.

Trois heures plus tard, sur le point de boucler sa première édition, le rédac-chef s'inquiète.

Il a remanié complètement sa Une afin d'y ménager la large place que suscite la lourde perte.

Or le papier, à l'instar de la marée de Vatel, n'arrive toujours pas.

Cet homme, anxieux à juste titre, se précipite alors dans le bureau du limier... et le trouve le cul sur la chaise et les pieds sur le buvard occupé à lire Paris-Flirt.

‘’ Ben, et votre papier, mon vieux ? ‘’

‘’ Quel papier, chef ? ‘’

‘’ Enfin quoi, je vous ai bien envoyé en reportage tout à l'heure ? ‘’

‘’ Hein ? Ah oui, bien sûr. J'y suis allé, chef, Mais j'ai pas fait de papier. ‘’

‘’ Comment ça, vous n'avez pas fait de papier ???!! ‘’

‘’ Mais non, chef, ça valait pas un clou. J'ai vu le toubib du vieux. Il a été formel : mort naturelle. ‘’

Pouf, pouf.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

Ça déménage

26 mai 1986

Il se peut que cette chronique soit la dernière, considérez-la comme mon testament.

Ce matin, à six heures trente, à l'heure où Phœbus darde encore ses rayons dans sa poche, on a sonné à ma porte.

Ce ne pouvait pas être le laitier. Je ne bois pas de lait le matin, ça fait cailler la tequila de la veille au soir.

Ce ne pouvait pas être le KGB. Je suis au mieux avec Moscou. J'ai rencontré l'autre jour un ingénieur de Tchernobyl qui se désirradiait dans la piscine Molitor, je lui ai dit : ‘’ J'aime beaucoup ce que vous faites. ‘’. On ne sait jamais, on n'est jamais trop prudent.

Ce ne pouvait pas être les miliciens de Pasqua. J'aime beaucoup Pasqua. Ce look ‘’ Don Camillo uber alles ‘’, je ne résiste pas.

Hier encore, je lui ai téléphoné pour lui cafter les agissements de ce connard de Jean-Claude Bourret qui veut entrer dans la résistance avec Polac et Denise Fabre pour la sauvegarde du service public.

Alors que fut-ce ? Qu'ouissai-je ? Qui donc ébranlait mon huis ?

Enfer et boule de bitte : c'étaient les déménageurs.

Tout à mon sommeil dans les bras de Morphée et sous les genoux de la mère de mes enfants présumés, j'avais oublié que je quittais ce matin mon somptueux gourbi parisien pour aller vivre désormais dans un minable manoir de banlieue extrêmement surfait.

C'est pas la peine de m'emmerder avec l'impôt sur les grandes fortunes, je fais rien qu'à rétrograder dans l'aisance.

On est bien peu de chose, mes frères. en pyjama rayé façon Auschwitz, face à six gros bras velus, pétants de santé et armés de sangles de cuir, qui vous soufflent à la gueule, par les naseaux béants de leurs mufles ouvriers, l'air encore frais du matin, frémissants de leur impatience à vous casser la baraque.

Ils se sont engouffrés dans mes murs comme six minotaures assoiffés de vengeance mobilière et affamés de commodes Louis XV, pardonnez l'anachronisme, j'aurais dû dire ‘’ de bahuts Hercule ‘’, mais on n'a pas la sérénité d'André Castelot devant son Malet-Isaac quand on est piétiné à l'aube par une horde d'hommes des bois de lit.

‘’ Par où qu'on commence ? ‘’ a mugi le plus féroce qui paraissait être le chef (les touffes de poils échappées de son poitrail à la Fichet-Bauche étouffaient le crocodile de son débardeur Lacoste, signe distinctif du chef de meute chez les tribus porteuses de piano à queue sur la tête.

‘’ Commencez par où vous voulez, mais ne me frappez pas, monsieur, s'il vous plaît ‘’, ai-je supplié, en lui baisant les doigts à tout hasard, pour apaiser son courroux.

En moins de temps qu'il n'en faut à l'éjaculateur précoce pour prendre congé d'Ornella Mutti, ils s'étaient répandus dans les étages en rugissant les ahanements gutturaux des terribles écumeurs de l'habitat urbain (Urbain VI, le saint patron des balanceurs d'armoires par la fenêtre du

troisième).

Je me précipitai, en rampant sous la moquette pour ne pas être reconnu, vers la chambre conjugale, pour prévenir ma bien-aimée, qui a le sommeil plus lourd que le cul, afin qu'elle trouve le temps de s'échapper avant qu'ils ne l'affolent avec leurs gros bras de grizzlis banlieusards.

Hélas, ils l'avaient déjà roulée dans le dessus-de-lit et jetée dans le monstrueux camion noir de leurs forfaits impunis.

Je suis allé me réfugier dans mon bureau en gravissant l'escalier sur la pointe des pieds pour ne pas éveiller l'attention de l'ennemi.

A vrai dire, je gravissais sur place: pas étonnant, ces maudits salauds avaient déménagé l'escalier. Il me restait les chiottes. La seule pièce de la maison qui fermait à clé. Ils n'iraient pas me chercher là.

A l'heure où j'écris ces lignes, il n'y a plus un bruit dans la maison.

Il est près de dix-neuf heures à ma montre.

Je ne pense pas qu'ils reviendront ce soir, mais je n'ose pas sortir.

Avant que le silence ne se rabattît sur la maison, j'en ai entendu un pousser, à travers les murs de pierre taillée, un son bestial qui m'a semblé reproduire le ricanement typique de l'ichtyosaure haineux de la section Le Pen du pré-quaternaire.

‘’ On le finira demain matin ‘’, m'a-t-il semblé comprendre.

Je n'étais évidemment pas en mesure de savoir s'il parlait du déménagement ou de moi-même.

Aussi bien, dans le doute, m'abstins-je.

C'est pourquoi, chers amis de France-Inter, au lieu d'enregistrer cette émission, comme à l'accoutumée, dans un chaleureux studio de Radio-France, j'émets aujourd'hui de ce réduit obscur aux murs recouverts des graffitis obscènes, scabreux, anodins ou poétiques que j'ai moi-même

gravés au feutre quand c'était le bon temps, le temps de l'insouciance, le temps d'avant les déménageurs.

Demain, je quitterai la maison pour toujours.

Il ne m'en restera que ces quelques pensées-là, scribouillées à la hâte sur la laque ocre-blanc de ce cabinet, dont je reste le chef.

Et, tandis que le crépuscule attend la nuit pour étendre son grand manteau de velours mauve beaujolais sur la ville et sur les gens, je relis à n'en plus finir le mot terrible de Talleyrand sur son lit

de mort.

A moins que ce ne soit un mot de Talleyrand sur le lit de mort de la duchesse de Montorgueil, mais qu'importe, c'est un mot terrible qui nous dit que l'éternité c'est long, surtout vers la fin.

Quant à ces féroces déménageurs, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos armoires.

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samedi 23 novembre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

(suite)

Les trous fumants

12 mai 1986

M. Haroun Tazieff offre un premier abord bien sympathique.

Il déambule une silhouette carrée et nonchalante d'ours repu, surmontée d'une belle et bonne tête de pionnier hygiénique, un peu Mermoz, un peu Kessel, avec des yeux perçants et doux, aussi clairs que les eaux du Dniepr le mois dernier.

Quand M. Haroun Tazieff parle, cette aura de paix tranquille qui émane de lui se fait encore plus rassurante. La voix de cet homme charrie des cailloux ronds bien polis.

On ne sait pas très bien si c'est Boris Godounov qui ronronne ou un vieux maître de chai des hospices de Beaune qui psalmodie la gloire d'un Romanée-Conti.

M. Haroun Tazieff est inoffensif.

Il passe le plus clair de son temps à mettre son nez dans les trous qui fument.

Parfois, un volcan facétieux, profitant de ce que M. Haroun Tazieff n'est pas là, se met à péter aux quatre vents. M. Haroun Tazieff apparaît à la télévision et dit : « Ça ne m'étonne pas. Je l'avais prédit. »

Puis il retourne s'enfumer plus loin avec une caméra parce qu'il faut bien vivre, comme dirait M. Jacques-Yves Cousteau. (M. Cousteau est un ami de M. Tazieff. Il met son nez dans des trous qui mouillent).

M M. Haroun Tazieff et Jacques-Yves Cousteau sont d'éminents scientifiques.

Les scientifiques sont éminents ou ne sont pas.

Avec M. Paul-Émile Victor, qui met son nez dans les trous qui gèlent, ils forment en France un exceptionnel triumvirat, peu connu sous son nom d'apparat des « pifs nickelés », qui détient seul et sans partage, depuis un demi-siècle, le secret divin de la connaissance géophysique.

Des trois '' pifs nickelés '', M. Haroun Tazieff passe pour le plus sage et le plus éclairé. Jusqu'à un passé récent, que nous situerons aux alentours de l'éclosion des roses en 1981, il n'avait de cesse de chanter aux lucarnes la pureté de la nature et de mettre en garde les apprentis sorciers et les politiciens contre les périls de Vulcain et les dangers sournois de l'extension nucléaire.

Les architectes fourbes et les requins de l'atome tremblaient à son seul nom.

Et puis, hélas, il y a un peu plus de trois ans, pendant que M. Haroun Tazieff avait le nez baissé sur quelque braise, une tuile lui est tombée sur la gueule: on l'a nommé ministre des Trous qui fument et des Noyaux qui pètent.

De ce jour, M. Haroun Tazieff ne fut plus le même.

Ceux qui l'avaient connu vindicatif et parlant haut sur son vélo, fustigeant les rapaces, en culotte de velours et les sourcils cramés, n'en crurent pas leurs yeux.

Il ne se déplaça plus qu'en limousine aseptisée, dans des trois-pièces Cardin lave-anthracite, avec une cocarde à l'avant et un pouet-pouet pour arriver plus vite au palais du Président où on le vit courbé en frileuses révérences devant les continuateurs zélés de la force de frappe.

Pire, un jour que le Président et ses chefs de guerre s'en étaient allés aux îles lointaines pour essayer leurs bombes de mort atomique, M. Haroun Tazieff n'eut rien de plus pressé que de se joindre à eux.

Il se montra aux gazettes, auprès d'un ministre-clown de gauche qui n'avait pas craint de se mettre le cul dans l'eau pour en vanter la propreté féerique après la salubre explosion.

Ce jour-là, M. Haroun Tazieff dit en substance que, la bombe atomique, on n'avait pas trouvé mieux pour la santé des nuages.

Et puis la rose a gardé sa tige mais lâché ses pétales, et M. Haroun Tazieff est retourné aux trous des volcans sur son vélocipède.

Là-dessus, voilà-t-il pas qu'une usine thermonucléaire ukrainienne s'embrase et nous dispense ses volutes assassines par-dessus le rideau de fer que l'on croyait infranchissable.

Chez nous, les cuistres officiels sont rassurants. On dirait autant de petits Tazieff revenant bronzés de Mururoa.

Les journalistes et le public sont des cons, pensent-ils.

C'est nous, les cuistres, qui détenons à la fois le pouvoir économique du nucléaire et le pouvoir d'en informer les gens. Y a qu'à rien leur dire et les veaux iront au pré.

C'est alors que M. Haroun Tazieff relève le nez.

Frétillant, il retourne aux gazettes et dit que les responsables de la protection civile sont des rigolos et des tyranneaux bureaucratiques qui empêchent la France d'être informée sur la réalité du péril et qui seraient bien incapables de nous épurer si nous avalions des noyaux de travers.

Pourtant, quand M. Haroun Tazieff était haut responsable aux Trous qui fument et aux Noyaux qui pètent, ces mêmes responsables étaient déjà en place.

M. Tazieff n'eut alors jamais un mot d'opprobre à leur endroit.

Il leur faisait coucou depuis sa limousine. Il était bien. Il n'avait pas de raison de s'en faire, l'atome d'alors était en sucre.

Cette histoire nous prouve qu'il ne faut jamais donner une auto à un vulcanologue cycliste si c'est pour la lui reprendre après.

De retour au vélo, il perdrait les pédales.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.


Bâfrons

13 mai 1986

En passant devant une publicité Gévéor dégoulinant ses lettres rouille à l'huis oublié d'une épicerie close, il m'est revenu le souvenir de ripailles solitaires d'une telle vulgarité que le père Dodu, M. Olida, et même le directeur des Ruralies s'en fussent aperçus, pour peu que je les y eusse conviés, ce qu'à Dieu ne plût.

Par parenthèse, je signale aux rétifs de la gastronomie autoroutière que les Ruralies sont une manière d'auberge campagnarde prétendument rustique, sise au bord de l'autoroute Aquitaine entre Paris et Poitiers, où l'on sert, contre beaucoup d'argent, un brouet que Jacob et Delafon ne confieraient qu'avec réticence à leurs chasses d'eau.

C'était deux ou trois hivers plus tôt. Ayant laissé mes familles ordinaires à leurs ébats neigeux, je rentrais seul à Paris, par un soir gris semblable. Le frigo vide béait sur rien.

Le placard aux victuailles exhibait un bocal de graisse d'oie, deux boîtes de Ronron et une de corned-beef.

J'avais oublié la clé de la cave dans le sac à main de ma femme, ce qui m'interdisait l'accès au congélateur et-ô rage, ô désespoir, ô Contrex ennemie-à mes vins chéris.

Un voisin pauvre mais compatissant me fit le prêt d'une demi-baguette de pain mou et d'un litron sobrement capsulé dont l'étiquette, en gothiques lamentables, chantait avec outrecuidance les vertus du gros rouge ci-inclus.

Était-ce bien Gévéor, ou plutôt Kiravi, voire Préfontaines ? Je ne sais plus, mais qu'importe, puisqu'il paraît qu'ils pompent tous les trois à la même citerne, chez Total ou Esso.

A moins que ce ne fût un vin des Rochers de chez Soupline, le velours de l'estomac, ou « le taffetas du duodénum », selon Francis Blanche.

Bref, c'était un de ces bons gros pinards bien de chez nous dont l'acidité est telle qu'elle neutralise le méthanol et les effluves de Tchernobyl.

Or donc, la rage au cœur et la faim au ventre, je me retrouvai seul à la minuit dans ma cuisine avec ce pain flasque, ce litron violacé et la boîte de corned-beef que je venais de gagner à pile ou face avec le chat, le sort souvent ingrat m'ôtant le Ronron de la bouche au bénéfice de ce connard griffu.

Avec des grâces de soudard pithécanthropique, je décapsulai la bouteille d'un coup de dent tellement viril qu'on aurait dit Rock Hudson sans le sida dégoupillant sa grenade offensive dans les marines attaquent à l'aube.

Puis j'entrepris d'étaler largement l'inqualifiable pâté rosâtre sur la mie leucémique de l'ersatz farineux du voisin.

Ainsi nanti, les pieds sur la table et la chaise en arrière, je me mis à glouglouter et bâfrer bruyamment, l’œil vide au plafond comme le broutard abruti s'écoutant ruminer.

Or, à mon grand étonnement, j'y pris quelque plaisir, et même pire, j'en jouis pleinement jusqu'à atteindre la torpeur béate des fins de soupers grandioses, et m'endormis en toute sérénité.

Cette pauvre anecdote, dont la fadeur n'a d'égale que celle du sandwich, me rappela un très beau texte de Cavanna décrivant sa jouissance infâme à gober une boîte de cassoulet froid à peine entrouverte, par un soir esseulé comme le mien.

Ce qui tendrait à prouver qu'on n'est pas faits pour le raffinement, en tout cas pas tous les jours, et que le cochon qui somnole en nous, tandis que nous bouche-en-cul-de-poulons des mets exquis et des vins nobles en nos tavernes choisies, ne demande qu'à se réveiller pour engloutir dégueulassement des rations militaires qu'un Éthiopien affamé repousserait du pied.

Un qui ne me contredira pas, s'il m'écoute, c'est cet ami photographe de mode, dont l'hyperséduction anglo-saxonne draine en son lit les plus beaux mannequins du monde. Pendant ses week-ends, le bougre s'occupe à draguer le boudin charolais celluliteux entre la République et la porte Saint-Denis.

Que les plus fins mozartiens qui n'ont jamais vibré aux musiques militaires lui jettent la première pierre.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

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samedi 2 novembre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

Les sept erreurs

25 avril 1986


M. Raymond Lepetit est journaliste.

C'est un obscur.

Dans aucun journal on ne saurait être plus obscur que M. Raymond Lepetit.

M. Raymond Lepetit est encore plus obscur que Mlle Geneviève Portafaux qui est responsable de la rubrique erratum ‘’ au Réveil du Pas-de-Calais ‘’, et qui connut un quart d'heure de gloire dont elle se serait bien passée, en écrivant un jour, dans un moment d'égarement, erratum avec un seul r.

M. Raymond Lepetit, pour sa part, est à l’abri de la moindre notoriété.

Il restera dans l'ombre la plus opaque jusqu'à l'âge de la retraite, bien qu'il s'occupe d'une rubrique assez cousine au demeurant de celle de Mlle Geneviève Portafaux.

En effet, M. Raymond Lepetit est rédacteur de la ‘’ Solution du jeu des sept erreurs ‘’, de l'Écho de la Fouillouse qui est encore assez lu entre Le Chambon-Feugerolles et Andrézieux-Bouthéon.

Pour dire la vraie vérité, bien qu’elle soit fort cruelle, M. Raymond Lepetit est encore moins célèbre que M. Christian Bouchabais.

M. Christian Bouchabais est également rédacteur de la ‘’ Solution du jeu des sept erreurs ‘’, mais à France-Soir.

Il paraît même qu’un soir, M. Christian Bouchabais aurait rencontré M. Philippe Bouvard dans l'ascenseur, qu’il lui aurait dit : ‘’ Bonjour, monsieur Philippe Bouvard ‘’

et que M. Philippe Bouvard lui aurait répondu : ‘’ Bonjour, monsieur Bouchabais. ‘’.

Ce sont des bruits, mais tout de même.

Alors que M. Raymond Lepetit, non.

C'est tout juste si M. Raymond Lepetit est connu à Andrézieux-Bouthéon. Il ne sort jamais.

Il envoie son article par téléphone à Mme Chabert, la vieille sténographe bigote antisémite de l'Écho de la Fouillouse.

‘’ Madame Chabert ? C'est Lepetit... Bon, alors j'y vais :

En 1 comme l'unité : le donjon est plus large.

En 2 : le massif de lys est caché par le pont-levis. Non pas lévy : levis.

En 3 : la lance du troisième chevalier en partant de la droite est plus pointue.

En 4: au fond, le parc est différent. Il ne reste plus que six chevaux blancs et deux marquises dans la sarabande. Non pas Sarah. En un seul mot : sarabande.

En 5: le blason a été modifié.

En 6: la salamandre est moins bien dessinée, la queue s'est effacée de l'image.

En 7: il n'y a plus que trois boulets de canon au fond du ravin. Non. Pas du rabbin. Oui, c'est ça.. Oui, ce sera tout pour aujourd'hui, madame Chabert. A demain, madame Chabert. Bonjour à Chabert. ‘’

M. Raymond Lepetit est malheureux.

Pour arrondir ses fins de mois, il fait aussi la «Solution du jeu des sept erreurs » de Sexy-Fouillouse, une revue pornographique locale très sinistre et très grise.

M. Raymond Lepetit a honte.

‘’ Allô ? Monsieur Bernard Henri ? C'est Lepetit. Bon, alors j'y vais.

En 1 : comme l'unité : la langue du barbu est plus large à la base.

En 2 : les genoux de la troisième personne de couleur sont plus pointus.

En 3 : le fouet est moins bien dessiné.

En 4 : la personne forte a lâché sa chaussure droite.

En 5 : le vieux monsieur ne sourit plus.

En 6: la bougie a disparu.

En 7 : la queue-de-pie a été modifiée. ‘’

M. Raymond Lepetit raccroche son vieux téléphone noir.

Il se sent vieux. Il est vieux.

Il trottine, les mains dans le dos, fragile et voûté, jusqu'à la fenêtre qui donne sur le jardin.

Il ne voit plus le massif de marguerites. Il est caché aux regards par les mauvaises herbes.

La pointe du troisième barreau de la grille en partant de la droite est tombée.

Au fond, le petit verger est différent.

Il ne reste plus que six choux verts et deux poireaux dans les plates-bandes.

Le bonnet du nain en plâtre a été modifié par l'érosion des pluies et l'écureuil en stuc, à côté, a la queue moins bien dessinée.

M. Raymond Lepetit ne se sent pas bien.

Ses espoirs sont plus flous.

Partant de la gauche ils se sont déplacés vers la droite.

Il a un rhumatisme de plus du côté du cœur.

Sa femme a disparu.

Il ne lui reste que six cheveux bleus.

Son sourire s'est effacé de l'image.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

Maso

6 mai 1986


La première manifestation de la nature profondément masochiste de Christian Le Martrois remonte à l'instant même de sa naissance.

Quand le médecin accoucheur l'eut extirpé du ventre maternel, le bébé retint sa respiration afin de retarder le plus longtemps possible le premier cri libérateur.

Il ressentit alors une indescriptible souffrance qui lui mit des frissons partout.

Par la suite, sa vie tout entière resta marquée par le souvenir brûlant et l'insatiable recherche de cette douleur exquise qu'une infirmière trop zélée avait étouffée dans l'œuf en lui tapotant le dos.

Il eut bien une seconde joie à l'âge de trois mois, quand son grand frère eut l'idée inespérée d'enduire de piment rouge la tétine de son biberon.

Mais, par la suite, il comprit qu'il devait lui-même prendre en main son douloureux destin, sans plus compter sur le hasard .

A l'école, il occupa toujours la place du fond, près du poêle. Non pas qu'il fût cancre, mais il ne résistait pas à la dévorante morsure des chaleurs intenables qui traversaient ses maillots de corps barbelés avant d'embraser et cloquer sa peau fragile en lui tirant des larmes de sang.

La puberté de Christian Le Martrois restera comme un chef-d’œuvre dans l'art secret des supplices volontaires et des souffrances de l'âme auto-consenties.

A quinze ans, il avait mis au point une technique dite de l'« onanismus interruptus » génératrice de frustrations violentes telles qu'elles le poussaient à se taper la tête contre les murs de sa chambre qu'il avait tendus de papier de verre n° 5 sur les conseils d'un vendeur du BHV ex-marcheur sur braises à l'académie des derviches émasculés volontaires de La Bourboule.

Cependant, rien d'insolite dans l'attitude sociale de Christian Le Martrois ne permit jamais à ses contemporains de soupçonner l'effroyable singularité de son comportement privé.

Après de brillantes études, il ouvrit un cabinet de chirurgien-dentiste à Fouille, dans la Creuse.

Une clientèle douillette et huppée se pressa bientôt à son cabinet, car le dentiste

Christian Le Martrois ne faisait pas mal.

Il travaillait douze ou treize heures par jour dans la joie : masochiste voyeur, il aimait à regarder souffrir les autres, c'était pour lui une indicible source de plaisir.

Sa technique d'arrachage de dents sans douleur aucune le privait de ce plaisir, ce qui déclenchait en lui sept à huit frustrations par jour qui le laissaient repu de souffrance à la nuit tombée.

A trente-trois ans, un Vendredi saint, Christian Le Martrois épousa une virago bavaroise dresseuse de bergers allemands au chenil ‘’ la Schlag ‘’ d'Oradour-sur-Glane.

Dans l'intimité, elle appelait son mari Kiki, lui faisait rapporter la baballe, et l'obligeait à manger de la merde et à lire Jours de France, en écoutant le groupe Indochine.

C'était le bonheur.

Jusqu'à ce jour funeste du 10 mai 1981 où Christian Le Martrois, qui était de droite, vint applaudir l'arrivée de la gauche au pouvoir sur la place de la Bastille.

Alors qu'il s'était allongé devant le podium des vainqueurs pour bien être piétiné dans la boue, un animateur de radio corpulent lui tomba distraitement sur le dos.

Il en eut les reins brisés à tout jamais et, surtout, il ne ressentit, de ce jour, plus aucune douleur au-dessous de la ceinture.

Il avait beau s'asseoir sur les nouvelles plaques de cuisson Arthur Martin à brûleurs néothermiques X23 supercrame, les pieds baignant dans la friteuse Hiroshima maxi-gril, rien, pas le moindre picotis, pas le plus petit agacement médullaire.

‘’ Ma vie n'a plus de sens ‘’, se dit-il. '' Autant en finir ''.

Christian Le Martrois ne voulut pas manquer sa sortie.

Masochiste pratiquant, il partirait dans les tourments de son culte.

Pour ce faire, il s'adjoignit les services de deux tortionnaires épisodiques, défonceurs de colleurs d'affiches de gauche et de droite aux temps chauds, dépeceurs de petites vieilles à la morte-saison.

Des tueurs à petits coups, à petit feu, à la petite semaine qui torturaient sans plaisir, pour l'argent.

Christian Le Martrois, qui n'avait plus rien à perdre dans ce monde sans souffrance, leur proposa 500 000 francs à chacun pour qu'ils acceptassent de le frapper, griffer, boxer, déchiqueter, cisailler, perforer, stranguler et écrabouiller à fond, jusqu'à ce que mort s'ensuivît, et que son âme maudite s'envolât aux enfers pour y trouver enfin la délectable brûlure éternelle.

Ces deux saligauds, qui n'avaient décidément aucune moralité, lui mirent à peine deux baffes avant de s'enfuir avec l'argent.

Christian Le Martrois a porté plainte, pour indélicatesse.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

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samedi 26 octobre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la HAINE ordinaire

La gomme

15 avril 1986

Il était une fois un con fini qui eut l'idée singulière d'inventer, à l’intention des petits enfants, une gomme à effacer en forme de fraise, parfumée à la fraise.

Ce fut un tel succès dans les écoles que le con fini récidiva dans la gomme à la banane, la gomme à la pomme, la gomme à la cerise.

Il culminait dans le saugrenu avec sa gomme exotique au kiwi cinghalais, quand on commença de s'inquiéter de la vague d'entéro-gastrites pernicieuses et d'asphyxies étouffantes qui se mirent à décimer les rangs des maternelles.

(Oui. Il y a un pléonasme dans l'expression ‘’ asphyxie étouffante ‘’, mais les mômes ne pouvaient vraiment plus respirer.)

Un jour d'hiver 1985, alors que, dans son atelier de gomineux, le con fini travaillait dans le plus grand secret à la mise au point de son chef-d'oeuvre, la gomme pour adulte en forme de magret de canard parfumé à la graisse d'oie, les gendarmes lui passèrent un savon et les menottes et

le contraignirent au nom de la loi à fermer boutique.

Subséquemment, les pouvoirs publics, afin que nul n'en ignore et que telle aberration ne se reproduisît point, promulguèrent un décret en date du 18 février 1986, paru au Journal officiel du 28 du même mois, dont photocopie chut dans mon courrier l'autre jour, accompagnée d'une lettre

d'une chère auditrice qui n'a pas tenu à garder l'anonymat mais j'ai foutu sa lettre au panier, j'avais cru reconnaître l'écriture de la femme de Lucien Jeunesse, je me méfie de ce genre de salade, je ne mélange jamais le cul et le boulot.

Ce décret, dont tout homme de bien se doit de saluer la bienvenue, stipule dans son article 1er que ‘’ sont interdites à la fabrication, l'importation, l'exportation, l'offre, la vente, la distribution à titre gratuit, ou la détention par les professionnels, de gommes à effacer qui rappellent par leur présentation, leur forme ou leur odeur des denrées alimentaires et qui peuvent être facilement ingérées ‘’.

L'article 2 déploie l'arsenal effroyable des punitions légales qu'encourrait le contrevenant (elles peuvent aller jusqu'à une amende de 5e classe, vous m'en voyez tout pantois).

L'article 3 accorde un délai d'un mois aux fabricants et détenteurs pour brûler leurs stocks ailleurs que dans ma cour ou dans la vôtre.

Mais c'est l'article 4 qui a retenu mon attention. Il occupe à lui seul quatorze lignes, qui sont simplement la liste des neuf membres du gouvernement signataires du présent décret.

Ce qui signifie qu'en France il faut déployer l'énergie de neuf ministres pour effacer une seule gomme.

Laurent Fabius, Premier ministre, Pierre Beregovoy, ministre de l'Économie et des Finances, Robert Badinter, garde des Sceaux, Édith Cresson, ministre de l'industrie et du Commerce, Georgina Dufoix, ministre des Affaires sociales, Michel Crépeau, ministre du Commerce,

de l'Artisanat et du Tourisme, Henri Emmanuelli, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie et des Finances, Edmond Hervé, secrétaire d'État auprès du ministre des Affaires sociales, et Jean-Marie Bockel, secrétaire d'État auprès du ministre du Commerce, de l'Artisanat et du

Tourisme.

Trois et trois six et trois neuf: neuf ministres.

Plus neuf coursiers, neuf plantons, neuf secrétaires de chefs de cabinet, neuf chefs de cabinet, neuf secrétaires des ministres, plus le plumitif du journal officiel, ça nous fait un minimum de cinquante-cinq personnes mobilisées pour dégommer une gomme.

Étonnez-vous, après cela, que trois semaines plus tard ces gens-là aient perdu les élections.

En pleine campagne électorale, au lieu de déployer leur énergie à s'émerveiller du

magnifique bilan de leur gestion, comme cela se pratique couramment, ils regroupaient leurs efforts pour fustiger des gommes à la fraise.

Rien que pour être sûr de ne plus jamais voir ça, j'ai failli voter à droite.

Heureusement que je me suis retenu.

A peine le nouveau gouvernement était-il formé que le Figaro titrait : ‘’ Chirac met la gomme. ‘’

Entre nous, il paraît qu'il met surtout la Gomina.

Quand Bernadette l'a vu revenir de sa fameuse séance de photos électorales, en février, elle a dit

: ‘’ Oh ! Ouistiti est gominé ! ‘’

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.


Queue de poisson

22 avril 1986

En tant que fonctionnaire, M. Philippe Paleto représentait ce qui se fait de plus haut.

Il était quelque chose comme ‘’ haut commissaire préfectoral à la présidence générale de la Direction régionale des affaires nationales ‘’ à moins que ce ne fût ‘’ président aux Hautes Affaires nationales à la préfecture directoriale des régions ‘’.

Quadragénaire hautain et portant beau, c'était un homme de devoir et de rigueur qui avait toujours su se montrer digne du prénom dont on l'avait honoré en hommage au maréchal

Pétain.

Humble et réservée, pieuse et cul pincé, Mme Philippe Paletot vivait sans éclat dans l'ombre de sa sommité dont elle dorlotait la carrière à coups de soupers rupins fort courus dans la région.

Quand M. Philippe Paletot fut muté à Paris pour d'encore plus hautes irresponsabilités fonctionnariales, cette femme de bien concocta un dîner d'adieu dont les huiles locales n'oublieraient pas de sitôt la succulence.

On y convia deux députés, un procureur, un notaire, le directeur régional de FR 3, une avocate en cour, le plus proche évêque, une harpiste russe blanche, un général de brigade amant de l'avocate, ainsi qu'un peintre exilé de Cuba qui fumait l'évêque par pure singularité hormonale.

Le gratin, pour tout dire, avec les nouilles en dessous car on pouvait apporter son conjoint.

Mme Paletot avait commandé en entrée un saumon surgelé mais norvégien, d'un mètre cinquante de long.

Avant l'arrivée de ses invités, elle avait évité de justesse un drame affreux en éjectant son chat

occupé à entamer la queue de ce salmonidé géant.

Ce fut un dîner tout à fait somptueux, solennel et chiant, bref, une réussite parfaite.

A un détail près.

Au moment de passer au fumoir, M. Philippe Paletot attira son épouse en un coin isolé.

‘’ Il m'a semblé, ma chère amie, que votre poisson avait comme un goût ‘’ lui murmura-t-il sur un ton d'agacement qui la fit blêmir, ‘’ A moins que le Meursault que vous aviez choisi ne fût trop fruité. ‘’

‘’ Rien n'est pire pour dénaturer un saumon rose ‘’, rétorqua-t-elle d'un ton pincé, avant de rejoindre ses piliers du Lion's Club en battant des ailes pour signifier la clôture de l'incident.

La fin de la soirée fut brillante et provinciale, avec débats avortés sur la banalisation des formes de la nouvelle Alfa Romeo, la montée de la violence et du cholestérol, le retour de James Bond à l'écran et de la quatrième à l'Assemblée.

On se quitta en caquetant et gloussant vers la minuit.

C'est alors qu'en rentrant dans sa cuisine pour une brève tournée d'inspection, après que la servante ibérique eut regagné son gourbi, Mme Paletot eut le choc de sa vie.

Raide et l'oeil vitreux, le chat gisait sur le carrelage, plus mort qu'un dimanche en famille.

‘’ Mon Dieu, mon Dieu, Philippe, le petit chat est mort et il avait goûté le saumon ! ‘’gémit la haute commisseuse préfecto-régionale.

Le grand homme local, qui en avait vu d'autres (il avait réchappé d'un cancer du trou par la seule force de la prière), exhorta son épouse au calme et appela le CHU voisin.

L'interne de garde convint qu'il fallait intervenir de toute urgence, car tout laissait à penser que le poisson qui avait tué le chat n'épargnerait pas les soupeurs à brève échéance.

Trois ambulances hurleuses, zébrant la nuit de leurs gyrophares bleus, s’en furent quérir en leurs logis respectifs les convives sur le point de se coucher les uns sur, sous, ou sans les autres, et qui poussèrent des cris effrayants en se sachant au bord de finir aussi sottement leur passionnante existence, par la faute de quelque surgeleur-dégeleur qui allait voir ce qu'il allait voir si jamais on en réchappait.

Lavage d'estomac pour tout le monde, ordonna le médecin.

Et voici, dégradante image de fin du beau monde, voici tous ces bourgeois distingués en nuisettes et pyjamas fripés, odieusement tuyautés et gargouilleux, humiliés dans la chaude puanteur exhalée de leurs ventres blets, horriblement honteux de se faire ainsi entuber en public.

On les garda en observation.

Mais rien, sinon la nuit, ne se passa.

Le lendemain à dix heures, on les autorisa prudemment à réintégrer leurs pénates à condition de n'en pas bouger, et de se tenir à la disposition des médecins à la moindre alerte.


‘’ Bonjour, madame Paletot. Bous j'avez dou avoir dé la peine pour lé pétit chat, no ? ‘’ demanda la servante ibérique en prenant son service.

Et, devant la mine ahurie de sa patronne :

‘’ Quand yé ou fini dé débarracher la couigine, lé pétit chat lui l'avait foutu lé camp. Yé bite bite fait lé tour dou yardin. Loui pas là. Yé bite bite régardé dans la route. Santa Maria ! lé pétit chat l'était écrajé par oune boitoure, qué l'avait complétamente écrabouillé. Ma, comme l'était pas abîmé, yé lé rapporté lé pétit chat dans la couigine. Et pouis, moi yé pas boulou déranyé la madame, alors yé chouis retournée dans ma maichon. ‘’


Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

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samedi 19 octobre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

(suite)

De cheval

7 avril 1986

Un ami hypersensible m’est revenu des antipodes sens dessus dessous, pour avoir assisté, dans la banlieue de Melbourne, aux finales du championnat de lancement de nains sur matelas.

Il dit que ce n’est pas drôle, et de nombreux nains ne sont pas loin de partager cet avis, il me semble en effet qu’il serait plus amusant de lancer des jockeys, d’autant que ce serait une bonne action.

J’en ai parlé à mon cheval, il opine :

‘’Les jockeys ne se doutent pas à quel point les chevaux les détestent, en réalité, les jockeys ne comprennent rien aux chevaux. ‘’

Je regardais l'autre jour sur Canal +, avec un certain ébahissement, M. Yves Saint-Martin, qui n’est pourtant pas la moitié d'un con, occupé à flagorner une jument dans les allées cavalières de Chantilly.

‘’ Oh, la grosse mémère. Oh, voui c’est la grosse mémère. Elle est mimi la mémère ‘’, minaudait-il en flattant l’encolure de l’ongulée.

Car les chevaux sont tous des ongulés.

Mais ce n'est pas une raison pour les prendre pour des cons.

M. Saint-Martin avait beau dire à la caméra, l’œil mouillé de tendresse, qu’il aimait les chevaux d’amour, la jument n'y croyait pas du tout.

Mon cheval re-opine :

‘’ Pour quelle raison, des animaux comme moi, que Dieu a créés pour qu’ils broutent et baisent à l’aise dans les hautes herbes, se prendraient-ils soudain d’affection pour des petits nerveux exaltés qui leur grimpent dessus, les cravachent et leur filent des coups de pied dans le bide dans le seul but d’arriver les premiers au bout d'un chemin sans pâquerettes, pour que les chômeurs puissent claquer leurs assédiques le dimanche ?

En réalité (c’est toujours mon cheval qui parle), les jockeys aiment les chevaux comme les charcutiers aiment les cochons. C’est un amour dénaturé, pervers, qui pousse le charcutier, tronçonneur de gorets s’il en est, à signaler la présence de sa boutique par un cochon en bois hilare ceint d'un tablier blanc.

Et c’est le même anthropomorphisme malsain qui incite des publicitaires tordus à vendre des épices par le biais du spectacle effroyable d'un bœuf complètement taré et tout à fait ravi à l'idée qu'on va le bouffer avec de la moutarde, mais pas avec Amora, parce que, meugle-t-il : il n’y a que Maille qui m’aille.

Et les chasseurs, mon cher Pierre, qui affirment sans rire qu’ils chassent parce qu'ils aiment la nature.

Peut-on entendre propos plus consternant de sottise dans la bouche d'un homme ? ‘’

‘’ Tu as raison, reviens, lui dis-je (car mon cheval s'appelle Reviens, je le précise à l'intention des éventuels bouchers hippophagiques qui auraient survécu à la récente épidémie de piroplasmose). Tu as raison, Reviens, mais plus dégénéré que le chasseur, il y a.

Il y a le pêcheur qui affirme que le chasseur est un tueur sans pitié, alors que lui-même accroche par la bouche et fait souffrir à mort des carpes encore plus innocentes qu’immangeables, ou le dompteur qui déborde, pour les lions en cage, du même amour que Louis XI réservait à La Balue. ‘’

‘’ Y a des coups de sabots dans la gueule qui se perdent, soupira mon cheval. L'autre nuit, ajouta-t-il en riant, j'ai fait un rêve absolument charmant. C'était dans une arène, la vache qui rit attrapait un matador par la peau du cul, le jetait par terre, et lui piétinait les oreilles et la queue. ‘’

Je convins que c'était amusant.

‘’ Allez, viens, Reviens, on va se promener, lui dis-je, appelle le chien et les enfants. ‘’

Et nous voilà partis à grands pas dans les chemins forestiers, tous derrière, et lui devant.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, n'empêche qu’y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

L'aquaphile

10 avril 1986

J'étais littéralement fou de cette femme.

Pour elle, pour l'étincelance amusée de ses yeux mouillés d'intelligence aiguë, pour sa voix cassée, lourde et basse et de luxure assouvie, pour son cul furibond, pour sa culture, pour sa tendresse et pour ses mains, je me sentais jouvenceau fulgurant, prêt à soulever d'impossibles rochers pour y tailler des cathédrales où j'entrerais botté sur un irrésistible alezan fou, lui aussi.

Pour elle, aux soirs d’usure casanière où la routine alourdit les élans familiers en érodant à cœur les envies conjugales, je me voyais avec effroi quittant la mère de mes enfants, mes enfants eux-mêmes, mon chat primordial, et même la cave voûtée humide et pâle qui sent le vieux bois, le liège et le sarment brisé, ma cave indispensable et secrète où je parle à mon vin quand ma tête est malade, et qu’on n’éclaire qu’à la bougie, pour le respect frileux des traditions perdues et de la vie qui court dans les mille flacons aux noms magiques de châteaux occitans et de maisons burgondes.

Pour cette femme à la quarantaine émouvante que trois ridules égratignent à peine, trois paillettes autour de ses rires de petite fille encore, pour ce fruit mûr à cœur et pas encore tombé, pour son nid victorien et le canapé noir où nous comprenions Dieu en écoutant Mozart, pour le Guerlain velours aux abords de sa peau, pour la fermeté lisse de sa démarche Dior et de soie noire aussi, pour sa virilité dans le maintien de la Gauloise et pour ses seins arrogants toujours debout, même au plus périlleux des moins avouables révérences, pour cette femme infiniment inhabituelle, je me sentais au bord de renier mes pantoufles.

Je dis qu’elle était infiniment inhabituelle.

Par exemple, elle me parlait souvent en latin par réaction farouche contre le laisser-aller du langage de chez nous que l’anglomanie écorche à mort.

Nos dialogues étaient fous :

- Quo vadis domine ?

- Etoilla matelus ?

En sa présence, il n'était pas rare que je gaudriolasse ainsi sans finesse, dans l'espoir flou d'abriter sous mon nez rouge l'émoi profond d’être avec elle.

Elle avait souvent la bonté d'en rire, exhibant soudain ses clinquantes canines dans un éclair blanc suraigu qui me mordait le coeur.

J'en étais fou, vous dis-je.

Ce 16 octobre donc, je l'emmenai déjeuner dans l'antre bordelais d'un truculent saucier qui ne sert que six tables, au fond d’une impasse endormie du XVe où j'ai mes habitudes.

Je nous revois, dégustant de moelleux bolets noirs en célébrant l'automne, romantiques et graves, d'une gravité d'amants crépusculaires.

Elle me regardait, pâle et sereine comme cette enfant scandinave que j'avais entrevue penchée sur la tombe de Stravinski, par un matin froid de Venise.

J'étais au bord de dire des choses à l'eau de rose, quand le sommelier est arrivé.

J'avais commandé un Figeac 71, mon saint-émilion préféré.

Introuvable et sublime

Rouge et doré comme peu de couchers de soleil.

Profond comme un la mineur de contrebasse.

Éclatant en orgasme au soleil.

Plus long en bouche qu'un final de Verdi.

Un vin si grand que Dieu existe à sa seule vue.

Elle a mis de l'eau dedans.

Je ne l'ai plus jamais aimée.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

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samedi 12 octobre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

(suite)


Psy

28 mars 1986

Depuis pas loin d'un siècle qu'une baderne autrichienne obsédée s’est mis en tête qu’Œdipe voulait sauter sa mère, la psychanalyse a connu sous nos climats le même engouement que les bains de mer ou le pari mutuel urbain.

On a beau savoir pertinemment que la méthode d'investigation psychomerdique élucubrée par le pauvre Sigmund n'est pas plus une science exacte que la méthode du professeur Comédon pour perdre trente kilos par semaine tout en mangeant du cassoulet,

ça ne fait rien, la psychanalyse, c'est comme la gauche ou la jupe à mi-cuisse,

c'est ce qui se fait maintenant chez les gens de goût.

Ce scepticisme à l'égard de la psychanalyse, mais aussi de la psychologie et de la psychiatrie qui s’y réfèrent de plus en plus, me vient, selon mes docteurs, des données de base primaires d’un caractère brutal et non émotif qui me pousse à manger le pilon du poulet avec les doigts

ou à chanter l’ouverture de Tannhauser dans les moments orgasmiques.

Voici une histoire vécue, où le prestige des psys en prend plein le subconscient.

Ma copine Betty Sartou, mère de famille à ses moments pas perdus pour tout le monde, a connu le malheur d’accoucher d'une espèce de surdoué qui s’appelle Grégoire, comme les moins cons des papes, mais c’est une coïncidence.

A cinq ans et demi, ce monstre donnait des signes alarmants d’anormalité.

Notamment, il préférait Haendel à Chantal Goya, il émettait des réserves sur la politique extérieure du Guatemala et, surtout, il savait lire malgré les techniques de pointe en vigueur à l'Éducation nationale.

Devant ce désastre, la maman et la maîtresse d'école estimèrent d’un commun accord que Grégoire était un mauvais exemple pour ses collègues de la maternelle, et qu’il serait bienséant de le jeter prématurément dans le cours préparatoire.

‘’ Oui, mais à condition, ‘’ dit l'Éducation nationale, ‘’ que Grégoire subisse de la part d’un psychologue, par nous choisi, les tests en vigueur en pareille occasion. ‘’

Au jour dit, mon amie Betty et son super minus se présentent au cabinet du psy, en

l'occurrence une jeunesse binoclée de type Touche pas à mon diplôme.

On prie la maman de rester dans la salle d'attente.

Vingt-cinq minutes plus tard, la psychologue dont le front bouillonnant se barre d'un pli

soucieux libère le gamin et accueille la mère.

‘’ Votre fils Grégoire peut sauter une classe. Il en a la maturité. Il a parfaitement réussi les tests de latéralisation (en gros, cela signifie que si on lui présente une cuillère, il aura tendance à l'attraper plutôt avec sa main droite qu’avec son pied gauche). Malheureusement, je ne vous cacherai pas qu'il semble souffrir de troubles affectifs probablement dus à

un mauvais climat familial. Voyez le dessin qu’il vient de réaliser. Je lui avais demandé de dessiner papa et maman. C’est assez clair, non ? ‘’.

L’enfant avait dessiné un père gigantesque, dont la silhouette occupait toute la hauteur de la page, alors que la mère lui arrivait à peine au plexus.

‘’ Pour moi, c’est clair ‘’, soupira la psy. Cet enfant marque une tendance à la sublimation de l'image du père, tendance subconsciemment contrecarrée par une minimisation anormale de l'image et donc du rôle de la mère dans le contexte familial. Je ne vois malheureusement pas d'autre explication. ‘’

‘’ Moi, j'en vois une, dit Betty. Mon mari mesure un mètre quatre-vingt-treize et moi un mètre quarante-sept. ‘’

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu’à mugir dans nos campagnes.

Les rigueurs de l'hiver

4 avril 1986

Papyvole, la charmante chanson gérontophobe de Pierre Perret, est encore trop tendre avec les vieux.

C'est vrai que les prégrabataires nous escagassent l'oreille interne avec leurs jérémiades rhumatismales, mais le pire est que, entre deux gémissements, ils retrouvent toujours quelque regain d'énergie pour nous assener, avec quelle suffisance dans le tremblotement, les recettes frelatées de leur prétendue sagesse ancestrale.

C’est très pénible.

Tout le monde n’a pas, comme moi, la chance d’avoir perdu ses parents à Lourdes. (Ils avaient voulu se baigner dans le grand bain avec leur chaise roulante.)

Les orphelins n'imaginent pas l’acharnement à survivre dont sont capables certains octogénaires pour le seul plaisir de raconter leurs congés payés au Tréport en 36 à des gens qui s’en foutent.

Ça dort à peine trois heures par nuit, ça consomme cent vingt– cinq grammes de

mou par jour, ça ne tient pas mieux debout qu’un scénario de Godard, mais ça cause.

Aux giboulées, l’index hésitant pointé sur le bas-monde, ça cause par dictons :

Noël au balcon, Pâques aux tisons, Noël en Espagne, Pâques aux rabanes, Froid de novembre, cache ton membre

Il va sans dire que ces dictons ne s’appuient sur aucune autre réalité que la sagesse populaire. Et la sagesse populaire, on connaît.

C’est elle qui a élu Hitler en 33, c’est elle qui va au foot à Bruxelles, c’est elle qui fait

grimper l’indice d'écoute de Porte-Bonheur.

A propos, j'ai rapporté du Québec, en même temps qu’un léger ras-le-bol des grands espaces, une histoire de dicton tout à fait édifiante.

Cela se passait au début du siècle, dans les montagnes Abitoubica qui culminent à pas mal de mètres, au-dessus des verts pâturages des Laurentides où les trappeurs trapus trappaient très peu mais bien.

Un jour de froid novembre 1908, Pierre Petitpierre, le plus trapu d'entre eux, se mit en peine de couper du bois pour l’hiver approchant.

Comme il redescendait de la montagne Abitoubica en retenant son traîneau à cheval chargé de deux troncs de sapins, il rencontra Ragondin Diminué, le vieil Indien de la tribu Ouatavulanana, qui allumait son calumet, accroupi sur un rocher moussu en forme de département des Deux-Sèvres.

Quand Pierre Petitpierre s’arrêta à sa hauteur pour le saluer, Ragondin Diminué releva sa vieille tronche fripée de tortue sèche que soixante-quinze étés et soixante-seize hivers avaient sillonnée de mille crevasses, car il était né en octobre, ça nous fait donc un été de moins.

Il huma la bise glacée qui sifflait du Nord à la vitesse d'une 305 Peugeot bleu marine, hocha par trois fois la tête, leva la main droite sans dire ‘’ je le jure ‘’, et lança d'une voix grave:

‘’ Hug, Hug, hiver prochain être rigoureux ‘’.

Pierre Petitpierre se dit que le vieil Indien, dont la race habitait ces montagnes bien des siècles avant l'élection de Miss Saucisse de Toulouse par Dominique Baudis, avait une expérience suffisamment sûre de ces climats austères pour qu’on le prît au sérieux.

Rentré chez lui, il dit à Marion Chapdeplomb, sa femme bien-aimée :

‘’ C'pas pour dire, mais j'crois vraiment qu’faut qu’j’retourne là-bas pour couper d'autres sapins, l'Indien prétend qu'l'hiver sera rude.

‘’ Prends-moi là tout de suite, dit Marion Chapdeplomb que l'odeur de résine embrasait.

Le lendemain, après avoir rentré son bois dans la remise, Pierre Petitpierre retourna dans la montagne Abitoubica.

Cette fois-ci, pour faire bonne mesure, il coupa huit troncs.

Comme il redescendait épuisé, il tomba nez à nez avec Ragondin Diminué qui allumait son calumet, assis sur une fourmilière.

Le vieil Indien, une fois de plus, releva sa vieille tête sus-décrite, renifla le vent du Nord, secoua trois fois la tête, leva la main droite sans dire ‘’ Heil Hitler ‘’, et lança d'une voix grave de fossoyeur déprimé :

‘’ Hug, Hug, hiver prochain être très rigoureux, Aïe ‘’, ajouta-t-il, car c'étaient des fourmis rouges.

‘’ C'pas pour dire, mais j'crois vraiment qu'faut qu'j'y retourne ostie, tabernacle, dies irae, sanctus sanctus ‘’ dit Pierre Petitpierre à sa femme.

‘’ Prends-moi là tout de suite ‘’ dit Marion Chapdeplomb, ‘’ l’odeur de résine a fait rien qu’à m'embraser derechef ‘’

Le lendemain, après avoir rangé ses huit nouveaux troncs dans la remise, Pierre Petitpierre débita douze autres sapins dans la montagne Abitoubica.

Quand il le vit passer, le vieux Ragondin Diminué refit ses simagrées de western enneigé de série B, avant de lancer d’une voix de parking souterrain :

‘’ Hug, Hug, hiver prochain être très très très rigoureux. Oh oui ‘’, ajouta-t-il, car il était assis sur une bitte d'amarrage du Mayflower que le cyclone Josefa avait malicieusement déposée là.

‘’ Mais enfin tout de même, ostie, Kyrie eleison ‘’, s'énerva le trappeur, ‘’ Comment ça s'fait don que tu peux savoir à c't'heure que l'hiver y s'ra rigoureux, vieil Indien ? ‘’

‘’ Ça facile ‘’, éructa le fossile à plume. ‘’ Dicton indien dire : Quand homme blanc couper beaucoup bois, ça vouloir dire hiver être très rigoureux. ‘’.


Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, n’empêche qu’y font rien qu’à mugir dans nos campagnes.

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Sketchs - stand-up - Chroniques (-18)

Les Deschiens : le Gibolin -=- Finis ton vin le gamin

Les Guignols : Frank Ribéry à l’école -=- J. Chirac et Sylvestre Les Nuls : Hassan Cehef

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samedi 5 octobre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la folie ordinaire

(suite)

Les compassés

24 mars 1986

On ne rit vraiment de bon cœur que dans les cimetières.

Ainsi, au spectacle quasi funèbre de ce premier Conseil des ministres de samedi dernier, mes enfants, mon chien et moi-même avons-nous été secoués d'une crise inextinguible de franche hilarité.

On n'oubliera jamais cette table immense et nue, cernée de toutes ces plantes en pot cravatées de sombre, et costumées de gris, ni ces faciès compassés, présents et à venir, ni cette poignante détresse émanant de ces gens dont la plupart se sont pourtant débattus pendant vingt ou trente ans, au risque d'y laisser leur honneur ou leurs amours, dans le seul but d'être là un jour, posés sur leur cul, dans du velours, sur les petits trônes instables de leurs petits pouvoirs fragiles.

‘’ La gravité est le bonheur des imbéciles ‘’, disait Montesquieu, dont l’œuvre inspira la Constitution de 1791, c'est dire s'il avait oublié d'être con.

Voilà une maxime qu'on serait bien venu de déployer sur une banderole à chacune de ces réunions de pingouins emministrés, comme au-dessus des monuments aux morts et des cours d'honneur, où des remetteurs coincés de médailles posthumes décochent des bisous mous sur les joues des veuves de flics.

La gravité est le bonheur des imbéciles.

Ce ne sont pourtant pas des imbéciles, tous ces coincés de samedi matin.

Ce sont tous, à un titre ou à un autre, les élus du peuple, et trente-sept millions et demi de connards ne peuvent pas se tromper.

Non. Ce ne sont pas des imbéciles.

S'ils avaient l'air grave sur cette photo de famille insoutenable, c'est parce que, pour reprendre l'expression de l'inventeur de la dératisation par l'emploi des laxatifs, ils se faisaient chier comme des rats morts.

Ils s’ennuyaient avec une intensité inconnue sur l'échelle du regretté Richter, ils s'ennuyaient comme un cercueil s'ennuie sous l'oraison dernière,

ils s'ennuyaient comme s’ennuie l'eunuque distrait égaré au Ciné-Barbès à la dernière séance de ‘’ Prends- moi par les deux trous ‘’.

Mais pourquoi s’ennuyaient-ils ?

L’instant d'avant, d'avant qu'ils ne se fussent assis en lune pour les photographes, que s’était-il passé ?

De nombreux journalistes ont observé que, sur le perron de l'Élysée et dans la cour, l'atmosphère avait été beaucoup plus sereine et détendue.

Je ne pense pas trahir un secret d'État en rapportant quelques bribes de conversation échangées à ce moment-là entre le Président de la République et le nouveau Premier ministre qu’il s'est offert.

Je veux dire qu’il s'est payé, du moins va-t-il essayer de se le payer.

Chirac : Fait pas chaud.

Miterrand : Non, on peut pas dire.

Chirac : En plus, c'est couvert.

Miterrand : Ça va peut-être se lever ?

Chirac : Faut espérer.

Miterrand : Oui .

Chirac : il vaut mieux un bon petit froid sec qu’une mauvaise petite pluie fine.

Miterrand : C'est ce que je dis toujours.

Chirac : L'humidité, ça transperce.

C’est alors qu'ils se sont assis, le Président, le Premier ministre et les ministres en second et les petits ministres.

Au début, ils ont continué à échanger des idées d'ordre général.

On a même ri, quand Édouard Balladur a suggéré qu'on pourrait nationaliser les antiquaires.

Alors ?

Alors il s'est produit, juste, avant l'entrée des caméras, quelque chose d'insolite et de désolant qui a fait brutalement basculer cette bonhomie confraternelle dans la plus obséquieuse patibularité fratricide.

A l'heure où je vous parle, trois hypothèses circulent dans les couloirs de l'Élysée et de Matignon.

Je vous les soumets en toute objectivité, cela va sans dire :

1 - Le Président a dit à Léotard qu'il avait le look séminariste et l'air évêché.

Le jeune ministre de la Culture a répondu : C'est celui qui le dit qui y est.

2 - Charles Pasqua, dont l'élévation de pensée peut parfois surprendre, a raconté l'histoire du mec qui en a trois.

3 - Enfin, et c'est l'hypothèse la plus plausible, Jacques Chirac, qui venait de se baisser pour renouer son escarpin, s'est écrié soudain : C'est quoi, le paquet sous la table ?

Quoi qu'il en soit, il faut qu’on cohabite, pour reprendre le cri d'amour du crapaud.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

La baignoire aux oiseaux

26 mars 1986

Il était une fois une dame qui s'appelait Loisel, et qui aimait les oiseaux.

Même que c'est vrai et que c'est ma copine, et si nous nous voyons moins, c’est la vie, que voulez-vous, les chemins, parfois, se croisent et, d’autres fois, divergent et divergent, c’est beaucoup pour un seul homme.

Elle s'appelait Loisel à l'imparfait de l'indicatif, mais on garde toujours son nom de jeune fille, surtout quand on s’appelle Loisel, et donc elle aimait les oiseaux et elle les aime encore, et elle s’appelle toujours Loisel, mais vous pouvez l'appeler Madeleine au présent de l'indicatif.

Or, vous allez voir comme le bon Dieu exagère, les amours de Madeleine et des oiseaux finissaient toujours tragiquement, pour les oiseaux, pas pour les chats.

Car j'oubliais de vous dire que Madeleine n’aimait pas seulement les oiseaux, mais aussi toutes sortes d'animaux à poil, dont certains, fins gourmets ornithophages, n'ont jamais caché leur prédilection atavique pour l'hirondelle melba, ou le rouge-gorge tartare servi dans sa plume.

En plus des chats, elle avait des belettes et des petits lapins.

Et des chiens louches ou borgnes arrachés au ruisseau, dont l'un, si véritablement épouvantable, qu'on eût dit le fruit des amours contre nature entre une serpillière écorchée et quatre pieds de tabouret de prison.

Il répondait rarement, et d'une voix de chiotte, au nom de Badinguet, ultime insulte posthume que le père Hugo lui-même n’eût point osé servir au petit Napoléon.

Hormis les petits lapins, tous ces fauves de basse extraction plébéiennes se prélassaient dans le farniente, la débauche et la reniflette subcaudale, dans la jolie maison forestière de Madeleine.

Ils présentaient un danger permanent pour la pie-grièche, le geai goguenard et la bergeronnette fouille-merde, bien obligés de partager le même logis.

Et sans le moindre garde-fou, car leur hôtesse se refusait à les mettre en cage pour qu’ils pussent s'adonner sans entrave à leurs séances d'expression corporelle.

Aussi Madeleine prenait-elle bien soin de séparer les à-plume des à-poil, avant de partir chaque matin pour son travail, d’où elle ne rentrait qu'à la nuit, les bras chargés de fémurs de vaches et de sacs de grains d’orge.

Seuls, les petits lapins étaient autorisés à cohabiter avec les oiseaux, en vertu de l'adage cher au chasseur à pied, qui dit en substance qu'on n'a jamais vu un lapin, même bourré à l'alcool de pruneaux, débusquer le plus petit gibier à plume.

Or, un beau matin de printemps où, contre toute attente, mars avait passé l'hiver, Madeleine, en ouvrant ses volets entendit un infime mais poignant piou-piou-piou qui semblait monter du gazon encore lumineux de la rosée de l'aube.

C'était un ersatz de moineau échevelé, avec un cou vilain comme une quéquette anémiée, qui s'était cassé la gueule en se penchant du nid pour voir si Newton avait raison.

Le cœur de Madeleine se mit à saigner, ses joues s'inondèrent de larmes.

Elle courut sauver le pauvre oisillon qu'elle enferma doucement au creux de sa main où il put enfin chier au chaud entre ses doigts câlins.

Il fallait bien vite trouver un abri sûr, pour ce nouveau petit protégé.

Mais z-où, car c'est plus beau que mais hoù ?

Des bestiaux, il y en avait partout.

Outre Badinguet et les trois monstres saucissonnoïdes à poil dur issus d'une bergère allemande de l'Est réfugiée politique dans les Deux-Sèvres, la salle de séjour comptait un lévrier tripode, deux chats dissidents siamois, une tortue balinaise mange-crapauds, des crapauds donc, et un tatou qui sniffait les termites et les buffets Henri II.

Dans la cuisine, un basset handicapé physique (il faisait un mètre quatre-vingts au garrot) jouait à casse-bouteilles avec un castor au chômage depuis qu'il s'était niqué la queue dans la porte du garage.

Un chevreuil qu’on appelait Pipi Luke (il pissait plus vite que son ombre) éclaboussait la chambre d'amis en cabriolant sur la moquette gorgée de ses flaques.

Les oiseaux gardaient le bureau de Madeleine, dont ils avaient assuré la décoration des meubles et des sols dans le plus pur style tachiste de la période fiente.

Craignant qu'ils ne prissent l'intrus pour un lombric à plume, tant il est vrai que Chaval avait raison : ‘’ Les oiseaux sont des cons ‘’, il ne restait plus à sainte Mado d'Assise que de reléguer le bébé moineau dans la salle de bains.

Là, il serait à l'abri, avec pour seul compagnon un gentil petit lapin blanc de Prusse (il avait les yeux bleus), qui avait pris ses habitudes dans la baignoire où il aimait s'écouter crottiner sur la faïence entre deux bâfrées de luzerne.

Madeleine installa une grosse boule de coton hydrophile blanc pour faire un petit nid douillet dans le porte-savon, elle y déposa doucement le fœtal emplumé, le couvrit de baisers passionnés, salua le lapin, et s’en fut à la ville pour y gagner son Canigou.

Lorsqu'elle rentra à la nuit tombée, tout semblait en ordre dans la maison, je veux dire que le désordre avait l'air normal dans la ménagerie.

Rien n'avait changé dans la salle de bains.

Au fond de la baignoire, le lapin posait, sur tout et sur rien, son œil ahuri de lapin, et ruminotait à petits coups de nez un chewing-gum imaginaire.

L'oiseau, en revanche, donnait des signes d'épuisement.

En le sortant de son nid, Madeleine poussa un cri d'effroi.

Il n'avait plus de pattes.

Il avait dû les laisser dépasser à travers la grille du porte-savon, et le lapin, que les âmes sensibles me pardonnent, le lapin, de nature grignoteuse, les lui avait bouffées.

Oyez mon conseil, bonnes gens :

si jamais l'on vous pose un lapin, prenez votre pied tout seul.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

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samedi 28 septembre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

(suite)

Le fil rouge

14 mars 1986

Le type qui a inventé l'espèce de fil rouge autour des portions de crème de gruyère,

on peut pas le tuer, quand même,

c'est pas possible qu'il l'ait fait exprès.

Je veux bien qu'il y ait, dans les services de renseignements, des brutes professionnelles qui inventent des

systèmes de torture extrêmement sophistiqués, mais même les pires d'entre eux ont leur raison.

Il ne leur viendrait pas à l'idée de griller électriquement les testicules d'un fonctionnaire assermenté pour de simples raisons ludiques.

Ils ne s’y résolvent que poussés par la raison d'État, dans le but, par exemple, de découvrir les microfilms sur lesquels figurent les plans de la nouvelle machine à électrifier les quéquettes au laser.

Mais le type qui a inventé l'espèce de fil rouge autour des portions de crème de gruyère,

c'est pas possible qu'il l'ait fait exprès.

Il connaît même pas les gens qui aiment manger des portions de crème de gruyère.

Je veux dire : qui aimeraient manger des portions de crème de gruyère.

Ne les connaissant pas, il n'a aucune raison de leur en vouloir à ce point.

La sensibilité, le simple bon sens se révoltent jusqu’à refuser l'idée même de certaines actions inhumaines.

On a du mal à croire qu'une mère ait pu jeter elle-même son petit garçon dans une rivière.

Elle est intolérable, l'image de cet enfant enfermé dans un sac, attaché, si ça se trouve, avec une espèce de fil rouge, vous savez, comme celui qu'il y a autour des portions de crème de gruyère.

Un psychanalyste vous dirait sans doute que ce type, le type qui a inventé l'espèce de fil rouge autour des portions de crème de gruyère a des tendances sadiques.

Il est vrai que cette idée incroyable de faire des nœuds coulants à des laitages qui ne vous ont rien fait peut à première vue relever d'une certaine forme de perversion.

Mais bon, ça ne prouve pas que ce type soit un sadique.

Le vrai sadique, pour avoir son plaisir, il faut qu'il assiste de visu à la douleur de l'autre.

Mais lui, le type qui a inventé l'espèce de fil rouge autour des portions de crème de gruyère, il n'est jamais là pour se rincer l’œil quand je me relève affamé à trois heures du matin avec, au ventre, l'espoir insensé de me faire une petite tartine de crème de gruyère...

Alors, qui est-il ?

Peut-être qu'il m'entend, la haine aveugle n'est pas sourde.

Peut-être qu'il est dingue, ce type.

Peut-être qu’il est dingue de père en fils, si ça se trouve, c'est une forme d'aliénation mentale plus ou moins héréditaire.

Peut-être que son père, c'est le type qui a inventé l'espèce de papier collant autour des petits-suisses ?

Peut-être que sa mère, c'est la pétasse qui a inventé le chocolat dur qui tient pas autour des esquimaux ?

Peut-être que son grand-père, c'est le fumier qui a inventé la clef qui casse le bout des petites languettes des couvercles de sardines, en complicité avec le pourri qui met de l'huile jusqu’à ras bord des boîtes ?

Peut-être que sa grand-mère, c'est la salope qui a inventé le suffrage universel ?

Quant au mois de mars …...…

Il y a misère et misère .

21 mars 1986

Il y a la misère éclatante qu'on nous trompette avec fracas, qui s'étale à nos unes et s'agrippe à nos remords, qu’on nous sert dans la soupe et qui nous éclabousse.

C’est la faim fiévreuse des agonisants sur le sable, et les maladies rongeuses, la lèpre avec moignon sur rue, et le crabe invaincu, le crabe aux pinces noires à nous manger le ventre, et les génocides, un peu trop loin pour qu’ici l'on soupire, mais les génocides bien sûr, et la pauvreté des villes aux usines fermées, et les enfants d'Orient, moins hauts que leurs fusils, qu’on fait trotter au front.

Et puis, il y a la misère de série B qui ne vaut pas le détour.

D'ailleurs, on ne la voit même pas.

C'est la détresse bien mise de la vieille fille au cul déshérité n'ayant su que s'asseoir.

C'est la panique extatique du vieillard rhumatisant qui ne sait plus s'extraire de son taxi tout seul.

C'est la misère des petites annonces, pas forcément des petites annonces du cœur, du sexe ou de l'âme.

Voyez celle-ci qui m'est tombée sous l’œil par hasard, dans la rubrique divers ventes d'une revue spécialisée dans les métiers du spectacle :

‘’ A vendre mannequin ventriloquie. Système américain invisible, garçonnet de 6 ans, vrais cheveux, smoking bleu nuit, vernis noirs. Matériel de professionnel. Prix 12 000Frs. Vendu avec corbeau très comique 85 cm,

prix 1 000 Frs. ‘’.

Suivaient un nom et un numéro de téléphone.

La ventriloquie avec marionnette est une attraction qui prolongea pendant quelques années à la télévision l'engouement qu'elle avait suscité au temps du cinéma des familles où elle avait tout loisir de s'exprimer entre les esquimaux et le documentaire.

A deux pingouins près, bien peu de ces phénomènes connurent un véritable vedettariat.

Les plus doués, ou les plus chanceux, survivent encore dans les cabarets emplumés où le personnel zélé profite du peu d'intérêt qu'ils suscitent pour renouveler les consommations pendant que les girls changent de cache-sexe.

Généralement, l'humour suranné de ces fantaisistes hypogastriques met en boîte des chanteurs morts sous Pétain, ou un ministre de la IVe République qui aurait fait un bon mot au moment des conflits sociaux de 1947.

Ou bien encore, exhumant de leur mémoire en chômage des velléités de satyre contre la guerre des sexes, raniment-ils soudain l'anachronique conflit entre le gendre et la belle-mère.

Le tout servi, avec une voix de canard meurtri insultante aux portes qui grincent, à des publics texans ou nippons accourus en ces lieux pour voir bouger des culs pailletés.

Alors, un soir, ou bien plutôt à l'aube, en sortant du Paris-Folies par la porte de derrière, pour que les belles dames et les messieurs bien mis ne voient pas les marques pelées de sa misère sur son manteau de drap,

le ventriloque se dit qu'il en a marre.

Il ouvre sa voiture-gamelle pour rentrer à Saint-Denis.

A la place du mort, il dépose avec douceur le pantin rigolard qui s'appelle Philémon, quelquefois Roudoudou.

Ce soir, il oublie de lui attacher sa ceinture, mais il lui demande, comme ça, par réflexe, et puis d'ailleurs il n'a personne d'autre à qui parler :

‘’ Et toi, Philémon, t'en as pas marre de faire le con tous les soirs de la vie pour ces gens qui s'en foutent ? ‘’

Le ventriloque et son pantin n'iront plus au Paris-Folies.

Le ventriloque ira vivre chez son fils Aramis qui a réussi dans les affaires.

Il habitera dans le petit pavillon au fond du parc à Saint-Rémy-lès-Chevreuse.

L’été, il soignera les roses et gardera les meubles de style et les grands crus classés, quand les enfants seront aux îles.

L'hiver, il attendra l'été.

Et, comme il a sa dignité, il va vendre le pantin Philémon pour pouvoir s'acheter du mazout.

Alors, le ventriloque prend dans ses bras le pantin Philémon, qui est son enfant.

C'est lui qui l'a fait, c'est lui qui lui a collé les vrais cheveux, un à un,

c'est lui qui lui a cousu le smoking bleu nuit et le système américain invisible.

Il l'allonge doucement sur la table à repasser.

Avec une brosse à dents,

la même depuis trente-cinq ans, monsieur !

il fait briller une dernière fois les vernis noirs.

Et puis, avec toujours la même délicatesse, il couche le pantin Philémon à côté du corbeau très comique de quatre-vingt-cinq centimètres, dans la mallette satinée qui leur servait jadis pendant les tournées des cinémas de campagne.

Et il ferme lentement le couvercle qui claque à peine, dans un chuintement ouaté.

C'est comme un bruit définitif de cercueil élégant.

Et le ventriloque se lève.

Il se sent vieux.

Il téléphone aux petites annonces avec une voix de canard.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée printanière, je ne serais pas autrement surpris d'apprendre qu’il a passé l'hiver pas plus tard qu'aujourd’hui.

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samedi 21 septembre 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

(suite)

L'humanité

10 mars 1986

J'aime beaucoup l'humanité.

Je ne parle pas du bulletin de l'Amicale de la lutte finale et des casquettes Ricard réunies.

Je veux dire le genre humain, avec ses faiblesses, sa force, son inépuisable volonté de dépasser les dieux, ses craintes obscures des Ténèbres, sa peur païenne de la mort, sa tranquille résignation devant le péage de l'autoroute A6 dimanche dernier à 11 heures.

Il y a en chaque homme une trouble désespérance à l'idée que la brièveté de son propre passage sur terre ne lui permettra pas d'embrasser tous ses semblables et particulièrement Mme Lemercier Yvette, du Vésinet, qui ne sort jamais sans son berger allemand, cette conne.

C'est un crève-cœur que de ne pouvoir aimer tous les hommes.

A y bien réfléchir, on peut diviser l'humanité en quatre grandes catégories qu'on a plus ou moins le temps d'aimer, les amis, les copains, les relations, les gens qu'on connaît pas.

Les amis se comptent sur les doigts de la main du baron Empain, voire de Django Reinhardt, pour les plus misanthropes.

Ils sont extrêmement rares et précieux.

On peut faire du vélo avec eux sans parler pendant que le soir tombe négligemment sur les champs de blé, et on n'a même pas mal dans les jambes dans les côtes.

La caractéristique principale d'un ami est sa capacité à vous décevoir.

Certes, on peut être légèrement déçu par la gauche ou par les performances de l'AS Saint-Étienne, mais la déception profonde, la vraie, celle qui peut vous faire oublier le goût des grands saint-émilion, ne peut venir que d'un véritable ami.

Par exemple, j'ai été déçu hier par mon ami Jean-Louis, qui est pourtant vraiment mon ami, puisque parfois nous ne parlons même pas, même à pied, dans les sentiers de Picardie.

Je venais de lui apprendre que j'avais acquis une petite chienne, une bergère, allemande, certes, mais une bergère.

Sans prendre le temps de réfléchir pour ne pas me faire de la peine, il m'a dit en ricanant :

‘’ Ah bon ? un chien nazi ? Tu lui as mis un brassard SS ? J'espère qu'elle n'est pas armée, ta carne ? ‘’

Méchanceté gratuite. Envie gratuite de blesser.

Tu sais très bien que tu ne risques rien de cette petite boule de poils, tu n'es même pas juif.

Tu sais très bien que le seul déprédateur, le seul tueur pour le plaisir, la seule nuisance à pattes, se tient sur celles de derrière, afin d'avoir les mains libres pour y serrer son fouet à transformer les chiots en miliciens bavants.

Me faire ça à moi, Jean-Louis, à moi qui suis ton ami.

Et qui te l'ait prouvé, puisque, une fois, au moins, je t'ai déçu moi-même.

Les copains se comptent sur les doigts de la déesse Vishnou qui pouvait faire la vaisselle en applaudissant le crépuscule.

Ils déçoivent peu car on en attend moins, mais c'est quand même important qu'ils pensent au saucisson quand le temps se remet aux déjeuners sur l'herbe et qu'ils viennent se serrer un peu pour faire chaud quand le petit chat est mort, ou pour faire des révérences à l'enfant nouveau. Les bons copains se comprennent à demi-mot.

Il règne entre eux une complicité de tireurs de sonnettes qu’entretient parfois l'expérience du frisson.

Les relations se comptent sur les doigts des chœurs de l'Armée rouge.

Mais on sera bien venu de n'entretenir que les bonnes, celles sur lesquelles on peut s'appuyer sans risquer de tomber par terre.

Quand on n'a pas de glaïeuls, certaines relations peuvent faire très joli dans les soirées mondaines, à condition qu'elles soient célèbres ou stigmatisées de la Légion d'honneur. Il suffit alors de les appeler coco et de les embrasser gaiement, comme si on les aimait, et comme cela se fait dans mon milieu.

Le commun ne manquera pas de s'esbaudir.

Il arrive que certaines relations soient susceptibles de se muer en amitiés, mais le temps n'a pas tout le temps le temps de prendre à temps le temps de nous laisser le temps de passer le temps.

Parmi mes relations, je compte un ministre en fin d'exercice qui m'a demandé un soir l'autorisation de s'asseoir à ma table, dans un pince-fesses pompeux, pour ne pas être assis à côté de Dalida, c'est devenu une relation, une camaraderie assez chaleureuse, encore qu'elle ne s'appuie que sur une prédilection commune, un peu futile, pour la bonne chanson française.

Les gens qu'on connaît pas, les doigts nous manquent pour les compter.

D'ailleurs, ils ne comptent pas.

Il peut bien s'en massacrer, s'en engloutir, s'en génocider des mille et des cents chaque jour que Dieu fait (avec la rigueur et la grande bonté qui l'ont rendu célèbre jusqu'à Lambaréné), il peut bien s'en tronçonner des wagons entiers, les gens qu'on connaît pas, on s'en fout.

Le jour du récent tremblement de terre de Mexico, le gamin de mon charcutier s'est coupé un auriculaire en jouant avec la machine à jambon.

Quand cet estimable commerçant évoque aujourd'hui cette date, que croyez-vous qu'il lui en reste ?

Était-ce le jour de la mort de milliers de gens inconnus ?

Ou bien était-ce le jour du petit doigt ?

Je verrais bien une cinquième catégorie où s'inscrirait, unique, la femme qu'on aime sur le bout des doigts.

Parce qu'on la connaît par cœur.

Les cèdres

12 mars 1986

Nous irons au Mexique pour voir trembler la terre quand les fêlés du ballon s'éjaculent des vestiaires.

Nous irons à Rio compter les enfants pauvres avant d'aller danser en bermuda résille.

Nous irons à Moscou faire de la planche à voile sur la Moskova bleue à portée des étoiles.

Nous irons à New York sucer des sorbets mous au fond d'un taxi jaune derrière un nègre roux.

Nous irons à Jérusalem comme à Berlin nous lamenter au pied du mur.

Nous irons à Colombey en chemise au nouveau son des deux églises.

Nous irons à Vichy dans la rue maréchale goûter les eaux thermales avec Anne-Sophie.

Nous irons, mon colon Bigeard, filmer l'ultime colon bêcheur à Colomb-Béchar.

Nous irons au fond du désert compter les bouts d'hélicoptère oubliés cet hiver sous la poussière automobile.

Nous irons à Cuba pêcher la langouste, nous irons à Lorient pêcher le hareng.

En revenant de Glasgow, nous irons à Bruxelles-Grand-Place baiser en parachutistes à l'hôtel Amigo dans la chambre à trois glaces, go.

Nous irons au fond des Carpates pour frissonner au loup-garou et voir s'enfiler les blattes dans le cimetière aux hiboux.

Nous irons à Tananarive, pour voir si ta nana revient.

Nous irons un de ces jours, c'est sûr, mon amour, avec l'A.S. Oradour aux Jeux d'été d'Hiroshima.

Nous irons à Pékin pour bouffer chez Maxim's et pour voir si la Chine commence à s'habiller Cardin.

Aux heures méditerranéennes, nous irons à Ibiza défoncer des Norvégiennes en chantant Mélissa.

Nous irons au sud du Portugal où chaque été des Anglais vieux viennent se shooter au Gardénal dans des palais ignominieux.

Nous irons au bout du monde, et jusqu'à Paris-sur-Seine, où la Tour est folle, et la Joconde en bois, ce qu'on sait peu.

Nous irons au bout du monde,

mais

Nous n'irons plus au Liban, les cèdres sont coupés, les enfants que voilà ne savent plus chanter.

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samedi 14.09.24

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

Le règne animal

5 mars 1986

Mercredi, rude journée, pas d'école.

Les minus-mercredi et que vous êtes des milliers, chers adorables minus, à traîner à portée des transistors au lieu de vous rendre utiles en défenestrant le chat pour voir si ça rebondit, voici mon cours du soir sur le règne animal.

On prend son cahier.

On prend son crayon noir.

Je ne veux pas de feutre, ça tache le chocolat.

En titre : Le règne animal

Animal en un seul mot, imbéciles.

Le règne animal :

L'animal est un être organisé, doué de mouvement et de sensibilité et capable d'ingérer des aliments solides par la bouche, ou à côté de la bouche si c'est du chocolat.

Le règne animal se divise en trois parties,

1 - Les animaux,

2 – L'homme,

3 - Les enfants.

1 – Les animaux

Les animaux sont comme des bêtes, d'où leur nom.

Ne possédant pas d'intelligence supérieure, ils passent leur temps à faire des bulles ou à jouer dans l'herbe au lieu d'aller au bureau.

Ils mangent n’importe quoi, très souvent par terre.

Ils se reproduisent dans les clairières, parfois même place de l'Église, avec des zézettes et des foufounettes.

Les animaux ne savent pas qu'ils vont mourir, c'est pourquoi ils continuent de batifoler quand ils ont 38°.

2 - L'homme.

Remarquons au passage que si l'on dit ‘’ les animaux ‘’ au pluriel, on dit ‘’ l'homme ‘’ au singulier, parce que l'homme est unique.

De même, nous dirons que les animaux font des crottes, alors que l'homme sème la merde.

L'homme est un être doué d'intelligence.

Sans son intelligence, il jouerait dans l'herbe ou ferait des bulles au lieu de penser au printemps dans les embouteillages.

Grâce à son intelligence, l'homme peut visser des boulons chez Renault jusqu'à soixante ans sans tirer sur sa laisse.

Il arrive aussi, mais moins souvent, que l'homme utilise son intelligence pour donner à l'humanité la possibilité de se détruire en une seconde.

On dit alors qu'il est supérieurement intelligent.

C'est le cas de M. Einstein, qui est malheureusement mort trop tard, ou de M. Sakharov, qui s'est converti dans l'humanisme enfermé, trop tard également.

Les hommes ne mangent pas de la même façon selon qu'ils vivent dans le Nord ou dans le Sud du monde.

Dans le nord du monde, ils se groupent autour d'une table.

Ils mangent des sucres lourds et des animaux gras en s'appelant ‘’ cher ami ‘’, puis succombent étouffés dans leur graisse en disant ‘’ docteur, docteur ‘’.

Dans le sud du monde, ils sucent des cailloux ou des pattes de vautours morts et meurent aussi, tout secs et désolés, et penchés comme les roses qu'on oublie d'arroser.

Pour se reproduire, les hommes se mettent des petites graines dans le derrière en disant ‘’ Ah oui, Germaine ‘’.

3 - Les enfants

Les enfants, contrairement à l'homme ou aux animaux, ne se reproduisent pas.

Pour avoir un bébé, il est nécessaire de croire à cette histoire de petite graine.

Malheureusement, les enfants n'y croient pas tellement.

A force de voir jouer les animaux dans l'herbe aux heures de bureau, ils s'imaginent, dans leur petite tête pas encore éveillée à l'intelligence, qu'il faut des zézettes et des foufounettes pour faire des bébés.

En réalité, les enfants ne sont ni des hommes ni des animaux.

On peut dire qu'ils se situent entre les hommes et les animaux.

Observons un homme occupé à donner des coups de ceinture à une petite chienne cocker marrante comme une boule de duvet avec des yeux très émouvants.

Si un enfant vient à passer, il se met aussitôt entre l'homme et l'animal.

C'est bien ce que je disais.

Ce n'est pas une raison pour nous coller du chocolat sur la figure quand nous écrivons des choses légères pour oublier les vautours.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

Au voleur

6 mars 1986

Quand je vous aurai dit à quel point je déteste la force publique et les bâtons blancs, les procureurs hépatiques à nuque rase, les barreaux aux fenêtres et les miliciens cramoisi-gévéor tiraillant des chiens-loups démentiels électrisés de haine apprise.

Quand je vous aurai dit, en somme, l'ampleur de ma dégoûtation pour les lois collectives et les marches forcées,

m'écouterez-vous enfin, catafalqueux et gauches intellectuels qui tremblotent sous le joug d'un terrorisme par vous-mêmes suscité ?

m'écouterez-vous encore, mes bien chers frères, si je vous dis que je hais autant les voleurs que les gendarmes ?

Je ne parle pas tant des voleurs professionnels, braqueurs de banque, perceurs de coffres, garagistes, épiciers, etc., qui, certes, s'emparent malhonnêtement du bien d'autrui, mais qui le font avec une conscience professionnelle sur laquelle bien des jeunes gens honnêtes seraient bienvenus de prendre exemple.

Non, je veux parler des voleurs amateurs qui volent n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment, au petit bonheur des portes ouvertes, et qui repartent sans dire merci, en laissant les traces obscènes de leurs pieds boueux sur les draps brodés de grand-mère qu'ils ont jetés à terre pour y chercher l'improbable magot qui sommeille à la banque.

Rappelle-toi, résidu de gouape, reliquat freluquet de sous-truanderie, rappelle-toi cette nuit de printemps où tu es venu polluer ma maison de ton inopportune et minable équipée.

Tristement encagoulé de gris, tu viens dans ma maison, la sueur froide sous le bas noir et la pétoire sous le bras.

Infoutu de discerner un vase de Sèvres d'un cadeau Bonux, tu voles au ras des moquettes un vieux sac à main où l'enfant rangeait les billets de Monopoly et ses dents de lait pour la petite souris.

Triste rat, tu voles bien bas.

La maison dort, sauf le vieux cocker tordu d'arthrite et à moitié aveugle qui rêvasse au salon sur son pouf.

Il se lève doucement pour aller te lécher un peu, avec cette obstinée dévotion pour nous qui n'appartient qu'aux chiens.

Alors toi, pauvre con, tu lui vides en pleine gueule la moitié de ton chargeur de 11,43, et puis tu files éperdument, veule et cupide gangstérillon de gouttière, la trouille au ventre et chiant sous toi, piaillant aux étoiles les salacités vulgaires attrapées au ruisseau.

La nuit résonne encore à mes oreilles du cliquetis métallique de ton sac de toile plein de vaisselle.

Et moi je reste là, immobile, à te regarder filer, parce que j'ai peur aussi, j'avoue.

Je renâcle à risquer ma vie pour Arcopal et Duralex.

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer je ne vais quand même pas partir sans lui.

Où es-tu aujourd'hui, grêle terreur des chiens mourants ?

Sans doute, courageusement abrité derrière ta quincaillerie militaire, es-tu en train de guetter une petite vieille au coin de sa chambre de bonne, pour lui casser la gueule avant de lui prendre sa carte orange et le cadre en inox avec la photo de ses enfants qui ne viennent plus la voir ?

Je ne te souhaite pas forcément la prison, c'est l'engrais où les âmes pustuleuses et les contaminées s'épanouissent en incurables bubons.

Je ne te souhaite pas non plus quelque mort légale qui ferait de toi, infime et dérisoire épouvantail de terrain vague oublié, un héros de chevalerie zonarde pour progressistes illuminés, ou pire encore, une raison de se réjouir pour les nostalgiques des ordres noirs.

En réalité, je ne te souhaite ni ne te veux rien.

Je tiens seulement à ce que tu saches, Al Capone de poubelle, Mandrin de mes couilles à condition qu'on me les coupe, je veux seulement que tu saches que toute la famille se joint à moi pour te prier d'agréer l'expression de mon plus profond mépris.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique,ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

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samedi 7 septembre 2024

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Pierre Gesproges

Chroniques de la haine ordinaire

La démocratie

3 mars 1986

Est-il en notre temps rien de plus odieux, de plus désespérant, de plus scandaleux que de ne pas croire en la démocratie ?

Et pourtant. Pourtant.

Moi-même, quand on me demande : ‘’ Êtes-vous démocrate ? ‘’, je me tâte.

Attitude révélatrice, dans la mesure où, face à la gravité de ce genre de question, la décence voudrait que l'on cessât plutôt de se tâter.

Un ami royaliste me faisait récemment remarquer que la démocratie était la pire des dictatures parce qu'elle est la dictature exercée par le plus grand nombre sur la minorité.

Réfléchissez une seconde, ce n'est pas idiot, pensez-y avant de reprendre inconsidérément la Bastille.

Alors que, en monarchie absolue, la loi du prince refuse cette attitude discriminatoire, puisqu'elle est la même pour les pour et pour les contre.

Vous me direz que cela ne justifie pas qu'on aille dépoussiérer les bâtards d'Orléans ou ramasser les débris de Bourbon pour les poser sur le trône de France avec la couronne au front, le sceptre à la main et la plume où vous voudrez, je ne sais pas faire les bouquets.

Mais convenez avec moi que ce mépris constitutionnel des minorités qui caractérise les régimes démocratiques peut surprendre le penseur humaniste qui sommeille chez tout cochon régicide. D'autant plus que, paradoxe, les intellectuels démocrates les plus sincères n'ont souvent plus d'autre but, quand ils font partie de la majorité élue, que d'essayer d'appartenir à une minorité. Dans les milieux dits artistiques, où le souci que j'ai de refaire mes toitures me pousse encore trop souvent à sucer des joues dans des cocktails suintants de faux amour, on rencontre des brassées de démocrates militants qui préféreraient crever plutôt que d'être plus de douze à avoir compris le dernier Godard.

Et qui méprisent suprêmement le troupeau de leurs électeurs qui se pressent aux belmonderies boulevardières.

Parce que c'est ça aussi, la démocratie.

C'est la victoire de Belmondo sur Fellini.

C'est aussi l'obligation, pour ceux qui n'aiment pas ça, de subir à longueur d'antenne le football et les embrassades poilues de ces cro-magnons décérébrés qu'on a vus s'éclater de rire sur le charnier de leurs supporters.

La démocratie, c'est aussi la loi du Top 50 et des mamas gloussantes reconverties en dondons tisanières.

La démocratie, c'est quand Lubitsch, Mozart, René Char, Reiser ou les batailleurs de chez Polac, ou n'importe quoi d'autre puisse soupçonner d'intelligence, sont reportés à la minuit pour que la majorité puisse s'émerveiller dès 20 heures 30, en rotant son fromage du soir, sur le spectacle irréel d'un béat trentenaire figé dans un sourire définitif de figue éclatée, et offrant des automobiles clé en main à des pauvresses arthritiques sans défense et dépourvues de permis de conduire.

Cela dit, en cherchant bien, on finit par trouver au régime démocratique quelques avantages sur les seuls autres régimes qui lui font victorieusement concurrence dans le monde, ceux si semblables de la schlag en bottes noires ou du goulag rouge étoilé.

D'abord, dans l'un comme dans l'autre, au lieu de vous agacer tous les soirs entre les oreilles, je fermerais ma gueule en attendant la soupe dans ma cellule aseptisée.

Et puis, dans l'un comme dans l'autre, chez les drapeaux rouges comme chez les chemises noires, les chefs eux-mêmes ont rarement le droit de sortir tout seuls le soir pour aller au cinéma, bras dessus, bras dessous avec la femme qu’ils aiment.

Les chefs des drapeaux rouges et les chefs des chemises noires ne vont qu'au pas cinglant de leurs bottes guerrières, le torse pris dans un corset de fer à l'épreuve de l'amour et des balles.

Ils vont, tragiques et le flingue sur le cœur.

Ils vont, métalliques et la peur au ventre, vers les palais blindés où s'ordonnent leurs lois de glace. Ils marchent droits sous leurs casquettes, leurs yeux durs sous verre fumé, cernés de vingt gorilles pare-chocs qui surveillent les toits pour repérer la mort.

Mais la mort n'est pas pour les chefs des drapeaux rouges ni pour les chefs des chemises noires.

La mort n'est pas aux fenêtres des rideaux de fer. Elle a trop peur.

La mort est sur Stockholm. Elle signe, d'un trait rouge sur la neige blanche, son aveu d'impuissance à tuer la liberté des hommes qui vont au cinéma, tout seuls, bras dessus, bras dessous, avec la femme qu’ils aiment jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique,ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

La Cour

4 mars 1986

Je me rappelle ce dîner en banlieue chez ce grand amuseur français, c'était, je crois, en 1982, c'est-à-dire à une époque où il était déjà plus célèbre en France que Roland Dubillard ou la bataille de Marignan.

Il m'avait fait l'honneur d'imaginer que j'étais capable de collaborer à l'écriture d'un film qu'il était plus ou moins sur le point de tourner.

A cet effet, et aussi, je pense, par pure amitié, il m'avait convié à souper chez lui en toute intimité, c'est-à-dire en compagnie de quatre-vingts parasites nocturnes abonnés quotidiens de sa soupe populaire.

Certains hauts personnages accrochent ainsi à leur traîne par altruisme, ou pour se rassurer, des conglomérats gluants d'indécrochables sangsues.

J'en ai vu de ces phagocytaires.

J'en ai vu sautiller humblement derrière un écrivain célèbre.

J'en ai vu, des cultivés à diplômes, s'aplatir voluptueusement pour mieux flagorner une chanteuse grasseyante plus vulgaire qu'une virgule sur le mur gris des toilettes.

J'en ai vu s'accrocher au fauteuil d'infirme d'une vieille star lyophilisée.

J'en ai vu ramper sous des pétasses cinégéniques à lolos centripétes.

J'en ai vu, dans le show-biz, ramper de si peu dignes et si peu respectables qu’ils laissaient dans leur sillage des rires de complaisance aussi visqueux que les mucosités brillantes qu’on impute aux limaces.

Ce soir-là, chez mon hôte, c'en était plein, de la moquette aux baignoires,et jusque sous l'évier où les plus serviles léchaient les serpillières pour avoir l'air utiles.

Bref, si cet homme eût été de la merde, ils en eussent été les mouches.

Quand je suis entré dans le séjour, le maître de céans m'entourant les épaules d'un bras affectueux, ils m'ont regardé drôlement.

Sous les saluts vibrants de jovialité fraternelle où les gens de ce milieu cachent mal leurs indissolubles haines réciproques, je devinais des regards noirs d'inquiétude.

Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce qu'il a, qui c'est celui-là, on l'a jamais vu là ?

Et, soudain, j'ai compris avec effarement que j'étais à Versailles, et trois siècles plus tôt.

Ça me crevait les yeux ces sous-punks aux cheveux verts, ces faux loulous qui sentaient les herbes rares et le vin des Rochers chaud, ces intellos d'agences de pub, ces dessinateurs en vogue à l'insolence calculée, ces starlettes argotiques du rock à gogo, ces gens fléchis, courbés, pentus,

c'était la Cour.

La Cour de Louis, le grand, le Soleil, celui-là même que l'État c'était lui, rebaptisé Rigolo XIV pour ce siècle un peu plus étriqué.

Eux étaient ses courtisans, guettant ses miettes et ses bons mots en forçant leur sourire pour s'attirer ses grâces.

Et moi, qu'on n'avait encore jamais vu aux petits soupers du prince, j'étais l'intrus, la menace potentielle de leur avenir improbable, l'importune matérialité d'un favori possible.

Car tous avaient à vendre des idées, des chansons, des sketchs à deux voix, leur sœur, ou un bateau à voile pour le bon plaisir du roi sur l'eau.

Je me rappelle fort bien celui du bateau à voile, il se tenait accroupi aux pieds du maître assis. Fébrilement empêtré dans les maquettes de ses monocoques, il se débattait sans grâce dans un manteau de fourrure pâle, comme un gros labrador mou flattant les escarpins de son chasseur repu, lequel ne l'écoutait même pas, car il dormait un peu, l’œil mi-clos, contemplant les volutes exotiques de son mégot de foin des Indes.

Parmi ces soumis, je reconnus quelques chanteurs électroniques qui brament aujourd'hui encore leur indignation face aux injustices de classe.

J'ai pris congé pour aller vomir plus loin.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique,ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

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Jacques Villeret : Brexit Just Leblanc Les inconnus : la révolution

Jérôme Commandeur : Les gars des Vosges

Florence Foresti / Anne-Sophie de la Coquillette : L’adultère Florence Foresti / Dominique Pipeau : Les vœux

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samedi 31 août 2024

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Les trois draps du prince d'Orient

20 février 1986

Imaginez, face au Léman gris-bleu que la mouette escagasse, l'un des plus beaux palaces hôtels de Genève.

Un grand beau cube adouci aux entournures, cachant aux yeux du populaire, sous sa brillante carapace de verre fumé, des chambres de princesses et des salons d'ébène où seuls le cliquetis assourdi d'une cuiller d'argent sur un cristal de Daum ou le froissement craquelé d'un billet de cent dollars viennent parfois troubler à peine le silence feutré des moquettes vert tendre si profondes que les plus petits émirs, chatouillés sous les bras par leurs doux poils de laine blanche épurée, les parcourent en pouffant d'un beau rire oriental.

J'y vins dormir trois nuits aux frais de mon éditeur, lequel, ébloui par le chiffre de mes tirages, au seuil de l'année nouvelle, m'avait envoyé ronronner là pour que je m'y partageasse entre deux interviews compassées par-ci et deux intervieweuses compassées par là, avec des gros lolos pour la partie ludique.

Au soir du troisième jour, alors que l'hôtel était bondé d'une horde gominée de parvenus de style Vuitton-Cartier, atterris en ces lieux pour assister à je ne sais plus quel Salon de la décoration de bureau pour amateurs d'ordinateurs Louis XV, voici qu'apparaît à la réception et à l'improviste un magnifique ministre princier d'un État du Golfe, avec une noble tête de pirate du désert sur un ensemble Balmain pied-de-poule, et un gorille élastique et camionnal, beau comme un Depardieu rectifié au brou de noix.

- Cher réceptionniste, dit le ministre, outalib bi alrorfa mia oua tamani yaoua talatin.

- Plaît-il ? s'étonna le réceptionniste.

- Well, dit l'armoire, The Prince says dat he would like to get the room one hundred and thirty eight.

Le réceptionniste, hélas, dut s'aplatir en excuses navrées, la suite 138, celle que le prince et son Rocky-des-sables habitaient habituellement, était exceptionnellement occupée, son Altesse aurait dû réserver.

Mais il restait une chambre simple, la 147.

Or, le ministre exigeait que son garde du corps dormît dans la même suite que lui, sur un lit de camp dans la pièce contiguë.

Hélas, oulala, oulala, cette nuit-là, non seulement il ne restait qu'une chambre, mais tous les lits de camp avaient été réquisitionnés pour les épouses ou les hétaïres des cadres brillantinés sus-décrits.

Son Altesse accepterait-elle exceptionnellement que son collaborateur dormît à l'étage du dessus où restait une chambre mansardée sous le toit ?

- Ya Rarab bi teq ! hurla le ministre.

ce qui peut se traduire en substance par putain de bordel de merde ça va chier nom de Dieu.

Le réceptionniste affolé réveilla le directeur, le prince était le meilleur client de l'hôtel.

L'été, il venait prendre les eaux du lac avec son harem, les cousines de son harem, les sœurs des cousines de son harem et des tas de potes sous-émirs pétrolifères djellabiques qui venaient déverser leurs milliards superflus par les fenêtres du casino.

La seule exigence de ce client en or était qu'on fît dormir son musclé près de lui.

- Je suis infiniment confus, dit le directeur. Je ne vois qu'une solution, ce serait que Monsieur, ajouta– t-il en montrant la bête humaine, couche dans le lit de Votre Altesse, dans la chambre 147. Je ferai remarquer à Votre Altesse qu'il s'agit d'un lit de deux cent cinquante centimètres de large, ce qui exclut toute éventualité de promiscuité désobligeante.

- N'est-ce pas ? ajouta-t-il avec un accent vaudois approximatif, car il était de Berne.

- Ya Rarab bi teq ! Re hurla la seigneurerie, signifiant qu'il n'était absolument pas question qu'un prince de sang s'allongeât jamais dans les mêmes draps qu'un roturier du même sexe.

Finalement, c'est une petite soubrette espagnole qui trouva la solution.

Elle suggéra timidement qu'on mît trois draps dans le lit.

Le prince dormirait entre le premier et le deuxième drap.

Le gorille entre le deuxième et le troisième drap.

On l'applaudit.

On fit comme elle avait dit.

Tout le monde dormit bien cette nuit-là.

Le prince n'épousa pas la soubrette, mais il lui fit porter des fleurs tout à fait merveilleuses qui la firent s'évanouir de ravissement.

Cette fable ne vaut que parce qu'elle n'en est pas une.

Elle est authentique, et rassurante, dans la mesure où elle nous prouve qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi pour réussir le clivage des classes sociales dans les contes à dormir couché.

Quant au mois de mars, Ya Rarab bi teq, je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

Joëlle

24 février 1986

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je voudrais signaler que moi aussi j'ai vu les Césars, très bien.

Toute cette vraie sincérité qui éclate sur les visages de ces gens qui sont si malheureux de ne pas pouvoir partager leur cadeau avec les ouvreuses et les machinistes.

Je tenais à en profiter pour remercier France Inter sans qui je serais sur Europe 1.

Je voudrais remercier ce micro sans lequel ma voix ne toucherait pas Barbizon.

Je voudrais remercier Rika Zaraï de n'être pas venue à cet enregistrement avec Leprince-Ringuet, son amant.

Et puis, finalement, je voudrais remercier mon cul d'avoir supporté mes jambes pour venir jusqu'à vous ce soir.

J'ai une enfant douée d'un tempérament très original.

Elle regarde RécréA 2, elle a des bisounours, elle aime le chocolat au lait et elle collectionne les autocollants.

Elle passe le plus clair de ses loisirs à m'engluer de tendresse afin que je fasse jouer mes relations dans le milieu des calicots pour lui obtenir, à n'importe quel prix, n'importe quelle sorte de vignettes pourvu qu'elles soient adhérentes sur tous les supports, y compris sur le chat qui, bien que noir de poil et persan d'origine, pour ne pas dire arabe, se promenait hier encore avec un dossard proclamant son soutien à Jean-Marie Le Pen.

Samedi matin, comme cette petite personne rentrait de l'école avec RTL sur le pull et Europe 1 entre les oreilles, quelle honte, je lui signifiais sévèrement ma réprobation pour cet engagement cocardier, quand le téléphone fit quoi ? Sonna.

C'était Joëlle Kauffmann, la femme de Jean-Paul.

Je devrais dire la femme sans Jean-Paul, car elle ne vibre, ne bouge, ne se désole et ne se démène qu'au fond du trou sans fin de cette absence qui lui mange la vie.

Elle me demandait de venir, éventuellement, l'après-midi même, sur la péniche amarrée sous le Pont-Neuf, où est installé le comité de soutien à Jean-Paul Kauffmann et aux autres otages.

Elle donnerait une conférence de presse à 16 heures pour souligner le début du dixième mois de détention de son mari et de Michel Seurat, du douzième mois pour Fontaine et Carton.

En règle générale, je ne manifeste jamais mes sentiments, mes idéaux, mes combats en public, sauf quand c'est payé.

J'ai mes pauvres, j'ai mes déshérités, et j'ai des opinions, mais je m'interdis le plus souvent de les exhiber en public, persuadé qu'il y a toujours une certaine impudeur à montrer son cœur à tous les passants pour pas un rond, alors qu'on se fait rétribuer pour leur montrer son cul.

Et puis, je suis bien trop maladivement individualiste pour manifester à plus de un.

Mais, je ne sais pas pourquoi, je ne résiste pas à Joëlle Kauffmann.

Elle me bouleverse à force de ne jamais s'effondrer.

Elle va faire libérer son bonhomme parce que neuf mois, ça suffit comme ça, faut pas pousser, allons, allons, ouvrez-moi cette porte et brisez-moi ces barreaux.

Joëlle Kauffmann me fait penser à une autre femme que je connais qui a un cancer et qui va guérir parce que ‘’ la mort, comprenez-vous, je n'ai tout de même pas que ça à faire ‘’

Une question me hantait : ‘’ Chère Joëlle, est-ce que vous distribuez des autocollants sur votre péniche ? ‘’, elle me dit que oui.

J'allai donc à sa conférence de presse.

Il faisait un froid bleu sur Paris, et sur la Seine un de ces vents qui pincent et bleuissent et foulent aux pieds les espoirs de monsieur Thermolactyl.

Joëlle nous a fait du vin chaud avec de la cannelle. Il y avait là, tassés comme des oiseaux frileux dans le nid de ce bateau ventru, des journalistes aussi bronzés que célèbres, un architecte émouvant, d'autres journalistes pâles et moins connus, et puis cette poignée de jeunes gens incroyables et bénévoles qui se shootent à l'espoir vrai quand d’autres se fixent à l'héroïne.

Joëlle est montée sur le pont pour lire son communiqué à la presse.

Elle a le nez rougi par la bise et les yeux pétillants, sombres, farouches du désir d'en finir avec ce calvaire inhumain jonché d'inquiétudes mortelles et du désert de lui.

Pendant que les gens d'Antenne 2 montent leur caméra baladeuse avant de l'enregistrer, elle me prend par le bras et se met à rire en regardant le Pont-Neuf.

Elle me raconte que, quand Christo a eu emballé l'ouvrage, il s'est montré un peu ennuyé de la promiscuité forcée de son œuvre avec cette péniche placardée de photos des otages :

‘’ Vous comprenez, madame, nous faisons la fête de la joie, et vous, vous nous montrez le drame, c'est fâcheux, vous pourriez peut-être aller plus loin ?.

C'est parfaitement authentique, et je signale que tous les médias étaient au courant de cette anecdote et qu'aucun n'en a jamais soufflé mot parce que, en France, terre des couards et des faux-culs, les mêmes qui se pâment devant Guernica vous feront remarquer qu'on ne mélange pas l'Art et la douleur dans la même rubrique.

Aux cris de ‘’ Libérez Kauffmann et le Pont-Neuf ‘’, les amis de Joëlle ont fait revenir Christo sur ses aspirations séparatistes.

Maintenant, Joëlle est sur le pont.

C'est plus qu'une image, c'est une figure de proue.

Elle lit d'une voix forte et décidée :

‘’ Samedi 22 février 1986: neuf mois de détention pour Jean-Paul Kauffmann et Michel Seurat, onze mois pour Marcel Carton et Marcel Fontaine. Que signifie pour nous de marquer la date mensuelle de cette criminelle détention qui ne trouve pas d'issue ?.

Au-delà de ma propre douleur, je renouvelle, pour mes enfants et ma famille, un appel désespéré à tout homme de bonne volonté, ici ou ailleurs, en France et en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient, pour contribuer à la libération immédiate de Jean-Paul et de ses compagnons de détention ‘’

Fin de citation, fin du jour, fin du vin chaud.

Ce soir lundi est le deux cents soixante-quinzième jour après le premier jour où la vie des Kauffmann s'est mise entre les parenthèses d'acier de la folie des hommes.

Moi, je m'en fous, j'ai mon autocollant.

Et, depuis ce matin, sur le cahier d'écolier où Eluard écrivait ton nom et où j'écris cette chronique, j'ai mis près du tien :

Liberté, le nom de Kauffmann.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique,ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

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samedi 24 août 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la bêtise humaine

Humilié

14 février 1986

Connaissez-vous rien de plus humiliant, pour une grande personne, que d'être publiquement déculottée par un enfant ?

J'entends ‘’ déculottée ‘’ au sens figuré, cela va de soi.

Pour ce qui est des tentatives de détournement de majeur, faites-moi confiance, je sais me défendre.

En revanche, j'entends ‘’ grande personne ‘’ au sens propre, trois fois hélas, je devrais dire quarante-six fois hélas, mon expulsion placentaire ayant coïncidé avec le début d'un exode encore plus général.

Je suis même une grande personne en voie de tassement.

Je commence à m'essouffler dans les secrétaires, même bilingues.

Bientôt, j'accosterai sur les rives mortelles du Troisième Age, celui où tout bascule, où l'on s'éveille un triste matin sur les genoux, avec les mains froides et le gris aux tempes.

La veille encore, tout allait bien pour toi, mon frère :

tant qu'il a les artères plus molles que le sexe, l'étalon piaffe.

Et puis, plaf, tu sais ce que c'est, quand l'un de ses membres ne lui permet plus de cavaler, on abat le vieux cheval... Pouf, pouf !.

Avant ces digressions de cimetière où la grisaille givrée de cet hiver de merde me pousse malgré moi,

j'allais vous narrer comment je fus récemment humilié, que dis-je, bafoué au plus profond de ma vanité de mâle à poil dur, par un petit garçon.

Un petit Suisse, tout laiteux, tout sucré, qui s'appelait Hans et qui avait huit ans et demi au moment des faits, c'est-à-dire avant-hier.

Un petit garçon normal, avec des cheveux tendres et des yeux bleus parallèles.

Je venais de déjeuner avec quelques amis chez son papa, un Suisse riche, un Suisse qui fournit des rations-repas aux compagnies d'aviation du monde entier.

Un type bien, ne me faites pas dire qu'un con fait des rations helvétiques, je ne calemboure point dans les alpages.

Au pousse-café, Hans-qui me tient pour un être exceptionnel parce que je dis des gros mots dans le poste voulut à tout prix me montrer sa chambre.

C'était, sur douze mètres carrés, du sol au plafond et jusque sous le lit, un musée de l'avion, avec tout ce qui vole, plane ou sombre, depuis les biplans incertains façon Blériot jusqu'à l'invincible navette d'artifice que vous savez, en passant par le Bréguet-deux-ponts et le Spirit-of-SaintLouis.

Hans m'expliqua que son père avait naturellement aidé à sa collection d'aéroplanes mais que, maintenant, ce qui l'intéressait surtout, c'était les chasseurs et les bombardiers.

Quand nous fûmes revenus au salon, je félicitai le gamin pour la stupéfiante précocité de son aérophilie casanière, tout en m'étonnant tout de même de sa nouvelle attirance vers les machines de guerre.

- Je m'en fous, quand je serai grand, je serai pilote de chasse, décréta-t-il,avec une pointe d'agressivité dans le ton.

Et alors moi, pauvre moraliste de café-tabac,

voilà-t-il pas qu'emporté par un élan de pacifisme moisi indigne du responsable du stage rafia longue durée de la Maison de la culture de Saint-Jérôme-Deschamps,

voilà-t-il point qu'au lieu de me taire, exalté à cœur par les brumes de mon Davidoff mêlées aux effluves de la poire Williams,

revoilà-t-il re-point que je m'entends dire que : pas beau la guerre et que à caca la mitrailleuse et que c'est vilain tacatacaboum.

- Voyons, Hans, mon petit pote, ce qui te plaît, dans l'avion, c'est de voler. Mais pourquoi veux-tu à tout prix voler dans l'armée ? Sais-tu bien ce que cela représente, comme morts à venir, un pilote de chasse ?

Sais-tu que ça peut tuer, un pilote de chasse ?

Et lui, poliment surpris :

- En Suisse ?

Hu-mi-lié !

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

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Criticon

19 février 1986

Un critique de films, dont je tairai le nom afin qu'il n'émerge point du légitime anonymat où le maintient son indigence, écrivait dans un hebdomadaire dans lequel, de crainte qu'ils n'y pourrissent, je n'enfermerais pas mes harengs, un critique de films, disais-je donc, avant de m'ensabler dans les méandres sournois de mes aigreurs égarées entre deux virgules si éloignées du début de ma phrase que voilà-t-il pas que je ne sais plus de quoi je cause,

un critique de films écrivait récemment, à propos, je crois, d'un film de Claude Zidi, deux points ouvrez les guillemets avec des pincettes :

‘’ C'est un film qui n'a pas d'autre ambition que celle de nous faire rire ‘’. »

Je dis merci, merci à toi, incontinent crétin justement ignoré, merci d'avoir fait sous toi, permettant ainsi à l'humble chroniqueur radiophonique quotidien de trouver matière (je pèse mes mots) à entretenir sa verve misanthropique que les yeux tendres des enfants et la douceur de vivre en ce pays, sans barreaux aux fenêtres des dictateurs en fuite font encore trop souvent chanceler. (C'est la verve qui chancelle.)

Merci, sinistrissime ruminant, pour l'irréelle perfection de ta bouse, étalée comme un engrais prometteur sur le pré clairsemé de mon inspiration vacillante où je cherchais en vain ce soir les trèfles à quatre griffes de ma haine ordinaire qui s'épanouit jour après jour au vent mauvais qui l'éparpille sur 1852 mètres grandes ondes avant la publicité pour le GANet, l'UAP et le journal de Patrice Bertin, mais pour écouter dans les tunnels, essayez la FM.

Relisons ensemble cette sentence digne de figurer au fronton du mausolée à la gloire du connard inconnu mort pour la transe :

‘’ C'est un film qui n'a pas d'autre ambition que celle de nous faire rire. ‘’

D'abord, je passerai sur l'écrasante fadeur du lieu commun.

On a justement mis le doigt récemment sur l'immense ennui distillé à longueur de discours par la fameuse langue de bois des politichiens et des politicons.

Mais tirez donc celle de certains journalistes, et vous verrez qu'elle est chargée :

‘’ On se perd en conjectures sur les causes de l'accident, et on murmure dans les milieux généralement bien informés qu'on laisse entendre de source sûre, mais devant l'amas de tôles froissées et de poutres calcinées, l'innocente victime ne fait que répéter " C'est affreux, c'est affreux ", et gageons que cette soirée n'engendrera pas la mélancolie. Nous y revoilà.

Je sens qu'ils vont bien dormir au sommet de la francophonie.

Ce qui (sans génie, je vous l'accorde) me fait bouillir, c'est qu'un cuistre ose rabaisser l'art, que dis-je, l'artisanat du rire au rang d'une pâlotte besognette pour façonneur léthargique de cocottes en papier.

Qu'on me comprenne, je ne plaide pas pour ma chapelle.

D'ailleurs, je ne cherche pas à vous faire rire, mais seulement à nourrir ma famille en ébauchant ici, chaque jour, un grand problème d'actualité.

Ceci est une chronique qui n'a pas d'autre prétention que celle de me faire manger.

Mais qui es-tu, zéro flapi, pour te permettre de penser que le labeur du clown se fait sans la sueur de l'homme ?

Qui t'autorise à croire que l'humoriste est sans orgueil ?

Mais elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire.

Un film, un livre, une pièce, un dessin qui cherchent à donner de la joie (à vendre de la joie, faut pas déconner), ça se prépare, ça se découpe, ça se polit.

Une oeuvre pour de rire, ça se tourne, comme un fauteuil d'ébéniste, ou comme un compliment, je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire avec ce trou béant dans ta boîte crânienne.

Molière,qui fait toujours rire le troisième âge, a transpiré à en mourir.

Chaplin a sué, Guitry s'est défoncé, Woody Allen et Mel Brooks sont fatigués, souvent, pour avoir eu, vingt heures par jour, la prétention de nous faire rire.

Claude Zidi s'emmerde et parfois se décourage et s'épuise et continue, et c'est souvent terrible, car il arrive que ses films ne fassent rire que lui et deux charlots sur trois.Mais il faut plus d'ambition, d'idées et de travail pour accoucher des Ripoux que pour avorter de films fœtus à la Duras et autre déliquescences placentaires où le cinéphile lacanien rejoint le handicapé mental dans un même élan d'idolâtrie pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la merde.

Pauvre petit censeur de joie, tu sais ce qu'il te dit monsieur Hulot ?

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique,ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

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samedi 17 août 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

La drogue, c'est de la merde

7 février 1986

Cela s'appelle un clip, parce que c'est bref. Je dirais plutôt un film, parce que ça dit une histoire, ça porte une idée.

Dans la cour d'un lycée, un grand adolescent commun tourne autour d'une gamine.

On le devine encore boutonneux, elle, toujours chrysalide, avec, dans les yeux, cet émoi brûlant qu'elles ont à l'âge des seins qui poussent.

Un petit garçon joli les regarde, intrigué, peut-être inquiet.

Le grand, doucement, enveloppe la petite de son bras rassurant.

Il la pousse ainsi jusqu'aux toilettes.

Là, il extrait de sa poche un petit sachet blanc et le pose sur le rebord du lavabo.

David, j'aime à penser que le petit s'appelle David, tout philosémitisme mis à part, s'interpose alors entre la nymphe et l'acnéen, s'empare du sachet blanc, jette dans la lunette du cabinet, et Il tire la chasse d'eau.

Apparaît alors, bouffant tout l'écran en lettres d'or, ce cri du cœur :

‘’ La drogue, c'est de la merde ‘’.

Ce petit film, qu'on verra dans les salles de cinéma dans quelques jours et à la télévision si les programmateurs s'éveillent à l'intelligence, on peut rêver, a été écrit et réalisé par Jean-Marie Périer, en collaboration étroite et avec le chaleureux soutien de Jacques Séguéla, dont le quotient intellectuel dépasse largement le chiffre de la température anale dès qu'il cesse de nous comparer le message publicitaire à l'expression onirique de quelque néoromantisme éthéré.

Le film de Périer et Séguéla dure une minute.

C'est un chef-d’œuvre.

Ça existe, un chef-d'œuvre de soixante secondes.

Personnellement, je n'échangerais pas Viens poupoule contre deux barils de la Traviata, ni ce film-plume-ci contre deux quintaux de Lelouch.

C'est beau et terriblement efficace. Je l'ai montré à une petite fille qui m'est familière et qui a presque l'âge de celle du film, et j'ai lu dans ses yeux, furtif et flamboyant, le dégoût salutaire des immondices exotiques.

Et pourtant, Dieu m'émascule, si possible au laser ça fait moins mal, il s'est trouvé de consternantes badernes pour hurler au scandale.

Ces censeurs, que seule la crainte du pléonasme m'interdit de qualifier d'imbéciles, se sont montrés choqués par la dureté du film.

Engoncés dans le carcan étriqué de leurs certitudes apprises, ils sont de ceux qui hurlent à la lune morte les cris de leur cœur surgelé : on ne doit pas dire de gros mots, même pour lutter contre la drogue.

On ne doit pas mettre ses doigts dans son nez quand on monte à l'assaut.

On ne doit pas mettre ses coudes sur la chaise électrique.

Les mêmes se justifient en arguant que ce type de propagande attire les jeunes vers la drogue au lieu de les en dégoûter.

Ils disent aussi que les manifs antiracistes exacerbent les désirs de pogrom des eunuques en cuir.

Alors quoi ? Chut, silence, pas un mot ?

Après tout, c'était le bon temps, celui où leur bonne, enceinte de leurs soubresauts obscènes, se défonçait sans bruit les entrailles à l'aiguille à tricoter avant d'aller crever au caniveau, comme un junkie sous overdose.

Je connais bien ce type d'argument.

Récemment, à la fin d'un spectacle,dans une ville de province, j'ai reçu dans ma loge un journaliste d'une radio locale (j'ai trop de respect pour la liberté pour appeler ça une radio libre), un de ces zombies mous qui s'imaginent qu'il suffit de flatuler dans un walkman pour faire de la radiophonie.

En essayant de brancher son Philips à deux têtes sur un magnétophone Henri II, ce mammifère me dit qu'il avait aimé l'essentiel de mon spectacle, ce qui me rembrunit d'emblée.

Et puis, il ajouta, je cite sans fioritures, :

- Mais comment que ça se fait que, dans vos sketches, vous rigolez des cancéreux ?

Et d'ajouter, devant ma mine navrée :

- En tout cas, vous critiquez le cancer.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique,ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

Dieu n'est pas bien

12 février 1986

Ce matin-là, qui était le matin du septième jour, Dieu ne se sentit pas très bien.

Il faut dire que, les six premiers jours, il n'avait pas ménagé sa peine, créant coup sur coup la lumière, la terre, les mers, l'homme, les animaux, ciel bleu, les étoiles jaunes, enfin tout ce bordel de Dieu qui nous entoure et sans lequel nous n'aurions jamais pu connaître l'arthrite du genou ni la bombe à neutrons.

Et donc, le septième jour, Dieu se sentit mou et s'en fut consulter l'interne de garde à l'Hôtel-Dieu.

- Comment allez-vous, mon Dieu ? s'enquit le docteur.

Et Dieu dit :

- Bof, comme un lundi.

C'est fâcheux, dit le docteur, on est dimanche. Mais que ressentez-vous précisément ?

Et Dieu dit :

- C'est difficile à dire, j'ai l'impression d'être creux et sans contours, comme ballonné, mais sans la baudruche autour du rien. L'impression de ne pas être là et de ne pas être ailleurs non plus. Pour être clair, docteur, je crois que je n'existe pas. Dans ma situation, vous comprendrez que c'est extrêmement pénible.

- Rassurez-vous, ce n'est qu'une sensation, affirma le docteur, qui était plus pieux qu'une cuisse de grenouille intégriste, je vais tout de même vous examiner. Dites 33 !.

Et Dieu dit :

- On ne donne pas d'ordre à Dieu. On le prie.

- Je vous prie de dire 33, dit le docteur.

Et Dieu dit :

- 33, 33, 33.

- Bien,maintenant, faites aaaa. Je vous prie de faire aaaa.

Et Dieu dit :

  • aaaa.

- Vingt dieux ! s'exclama le docteur qui voyait grand.

Et Dieu dit : -é a o eu ? é i a ?

- Eh bien, c'est incroyable, vous avez la gorge si sombre que je n'y vois rien.

Et Dieu dit :

- C'est normal. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

- Mais vous n'avez pas de moi profond ! Sans son moi profond, on ne peut pas vivre, reprit le docteur.

- Quand je vous disais que je n'existe pas, c'est pas des conneries, dit Dieu.

- C'est égal, on est bien peu de chose, constata le docteur.

- On n'est même rien du tout, oui, dit Dieu , ni moi ni vous puisque sans moi pour vous créer,

vous l'avez dans le ...... néant.

- Ah nom de Dieu, dit le docteur.

- Je vous en prie, dit Dieu, combien vous dois-je, docteur ?

- Je ne sais pas, moi, donnez-moi ce que vous voulez, donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien.

- Comme d'habitude ?

- Comme d'habitude.

- Et deux baguettes bien cuites pour le docteur Freud, dit Dieu.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique,ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

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samedi 10 août 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

Les restaurants du foie

4 février 1986

Attention, attention. Il n'y a pas que les nouveaux pauvres, il y a les nouveaux riches.

Pour venir en aide à mes amis nouveaux riches qui crèvent dans leur cholestérol en plein hiver à Méribel, j'ai décidé d'ouvrir les restaurants du foie.

Envoyez-moi des tonnes de verveine et des quintaux de biscottes sans sel, le bon Dieu vous les rendra.

Sans vouloir offenser les marchands de confitures, il faut bien se rendre à l'évidence, les sirupeux commencent à nous les engluer.

Depuis des lustres, déjà, la mièvrerie d'un humanisme sanglotant enrobait l'Homo sapiens occidental, infiltrant en son cœur débordant de remords colonialistes le flot sucré de la plus vulgaire sensiblerie.

Mais bon, on se contentait de patauger dans le filandreux sans s'y noyer :

trois sous pour l'abbé Pierre,

une marraine pour le Vietnam,

une cuillerée pour Mamadou,

et l'on pouvait retourner finir son foie gras la conscience débarbouillée, et l'âme dans les pantoufles.

Mais voici qu'une horde électronique de rockers anglophones surgavés d'ice-creams se prend soudain d'émotion au récit pitoyable de la misère éthiopienne dont les navrantes images nous prouvent en tout cas qu'on peut garder la ligne loin de Contrexéville.

Gravés sur le vinyle, les miaulements effrayants et les brames emmêlés de ces chanteurs transis déferlent un jour sur les ondes, et c'est alors le monde entier qui glougloute dans la mélasse, la larme en crue et la honte sous le bras.

Pantelants d'admiration pour tout ce qui vient d'Amérique, les troubadours fin de siècle du rock auvergnat veulent faire la même chose.

Ils s'agglutinent en vain aux portes des maquignons du 33 tours, Renaud a eu l'idée avant.

Alors, ils chantent avec lui.

À la vue du clip de ces durs en cuir pissotant leur douleur sur leurs leggings, Margot, dégoulinante de chagrin panafricain, se prive des Mémoires de Patrick Sabatier pour pouvoir s'acheter le disque.

Survient l'hiver.

Les nouveaux cons tuent la dinde.

Les nouvelles dindesses zibelinent.

Les nouveaux pauvres ont faim.

Les charitables épisodiques, entre deux bâfrées de confit d'oie, vont pouvoir épancher leurs élans diabétiques.

Le plus célèbre des employés de Paul Lederman ouvre les Restaurants du cœur.

Des tripiers doux, des épiciers émus, de tendres charcutiers, le cœur bouffi de charité chrétienne et la goutte hyper glycémique au ras des yeux rouges, montrent leur bonté à tous les passants sur les trois chaînes.

Margot revend son disque pour l'Éthiopie pour acheter des pieds de porc aux chômeurs islamiques.

Telle une enfant sud-américaine s'enfonçant dans la boue, la France entière fond doucement dans le miel.

Des auréoles de saindoux poussent au front des nouveaux bigots du show-biz, ca tartuffe sur TF 1.

Dans la foulée, un chanteur sans père se donne aux orphelins, c'est Sans famille sur Antenne2.

Un animateur lacrymal chante la complainte à nodules des damnés, c'est saint Vincent de Paul sur FR 3.

Infoutus d'aboutir, les pontifes d'Esculape tendent la sébile aux carrefours, SOS métastases, médecins sans scanner,

‘’ ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant ‘’, partout les alarmés du salut nous poissent de leurs déjections sucrées.

Heureusement, Dieu m'écartèle, si possible sous anesthésie générale, il reste encore en France, en Colombie, en Éthiopie, des humains qui n'ont rien perdu de leur dignité, qu'un sort heureux a mis à l'abri de la pitié des hommes.

Eux n'ont pas à mendier, en casquette à galon doré, ils somnolent dans les tourelles antiseptiques de leurs chars astiqués.

Ils sucent des caramels en attendant le déclenchement de la troisième.

Quand on lèvera des impôts pour les mourants du monde et qu'on fera la quête pour préparer les guerres, j'irai chanter avec Renaud.

En attendant,oui, mon pote, j'ai cent balles, et je les garde.

Quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique,ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver.

( à suivre )

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samedi 3 août 2024

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Pierre Desproges

Chroniques de la haine ordinaire

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Il était temps que janvier fît place à février.

Janvier est de très loin le mois le plus saumâtre, le plus grumeleux, le moins pétillant de l'année.

Les plus sous-doués d'entre vous auront remarqué que janvier débute le premier.

Je veux dire que ce n'est pas moi qui ai commencé.

Et qu'est-ce que le premier janvier, sinon le jour honni entre tous où des brassées d'imbéciles joviaux se jettent sur leur téléphone pour vous rappeler l'inexorable progression de votre compte à rebours avant le départ vers le Père-Lachaise.

Dieu merci, cet hiver, afin de m’épargner au maximum les assauts grotesques de ces enthousiasmes hypocrites, j'ai modifié légèrement le message de mon répondeur téléphonique.

Au lieu de "Bonjour à tous", j'ai mis "Bonne année mon cul".

C'est net, c'est sobre, et ça vole suffisamment bas pour que les grossiers trouvent ça vulgaire.

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Plus encore que les quarante-cinq précédents mois de janvier que j'ai eu le malheur de traverser par la faute de ma mère, celui-ci est à marquer d'une pierre noire.

Je n'en retiens pour ma part que les glauques et mornes soubresauts de l'actualité dont il fut parsemé :

C'est un avocat très mûr qui tombe, sa veuve qui descend de son petit cheval pour monter sur ses grands chevaux.

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Côté bouillon de culture, Francis Huster attrape le Cid avec Jean Marais.

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Au Progrès de Lyon, le spécialiste des chiens écrasés et le responsable des chats noyés, apprenant qu’Hersant rachète le journal, se dominent pour ne pas faire grève.

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Le 15, premier coup dur, Balavoine est mort.

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Le 16, deuxième coup dur, Chantal Goya est toujours vivante.

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Le 19, on croit apercevoir mère Teresa chez Régine.

C'était Bardot sous sa mantille en peau de phoque.

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Le 23, il fait 9° à Massy-Palaiseau, on n'avait pas vu ça, un 23 janvier depuis 1936.

Et je pose la question :

Qu'est-ce que ça peut foutre ?

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Le 26, sur TF 1. le roi des Enfoirés dégouline de charité chrétienne dans une entreprise de restauration cardiaque pour nouveaux pauvres.

Heureusement, j'ai mon Alka-Seltzer.

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Le 27, l'un des trois légionnaires assassins du Paris-Vintimille essaie timidement de se suicider dans sa cellule. Ses jours ne sont pas en danger.

Je n'en dirais pas autant de ses nuits.

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Le 29, feu d'artifice tragique à Cap-Kennedy.

Bilan: 380 tonnes d'hydrogène et d'oxygène liquides bêtement gâchées.

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Enfin voici février.

Sec comme un coup de trique et glacé comme un marron.

Avec son Mardi gras qui nous court sur la crêpe.

C'est le mois de Saint Blaise, qui rit dans son ascèse,

et de sainte Véronique, qui pleure dans les tuniques.

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A suivre ….

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samedi 27 juillet 2024

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François Rollin

Quelques extraits dont certains du dictionnaire amoureux de la bêtise par un prince loufoque du royaume d'Absurdie

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En réalité les deux graphies sont admises :

Si Alfred de Musset en personne a pu écrire : Je prends la liberté de vous envoyer ci-jointes des rillettes,

on écrirait tout aussi impunément, et à condition de prévoir l'emballage idoine :

Je prends la liberté de vous envoyer ci-joint des glaces à l'abricot.

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Dans mon immense naïveté, j'avais toujours pensé que Laurent concevait, préparait, écrivait lui-même les nombreuses émissions qu'il anime.

Je me trompais. Je le découvre entouré d'une cohorte de secrétaires bimbo, toutes mieux gaulées les unes que les autres, comme disait mon copain Jean d'Ormesson, de superbes créatures qui bombycinent autour du Ruquier comme autant d'asticots sur une tête de veau en décomposition.

la comparaison n'est pas flatteuse, mais c'est celle qui me vient en premier.

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On ne fait pas boire l’âne qui n’a pas soif.

On n’instruit pas celui qui se pense déjà instruit.

On ne délivre pas de la bêtise celui qui est dépourvu d’empathie.

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La connerie, la vraie connerie, la connerie rutilante, la connerie superbe, c’est l’homme.

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Ce sont toujours les cons qui l’emportent, étant donné leur surnombre.

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L’âne, en somme (bête de somme), suscite légitimement de nombreux commentaires, mais il n’est nullement établi qu’il soit bête.

Du reste, à l’abbaye de Mortemer, j’ai été attiré par le braiment d’un âne, que j’ai rapidement trouvé, paissant paisiblement dans un pré clôturé.

Je lui ai tendu un chardon, qu’il est venu manger.

Après quoi je lui ai tendu mon téléphone portable, et il ne l’a pas mangé.

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L’âne est têtu, c’est une affaire entendue, il est doux ,et il n’est pas contestable qu’il possède une tête, une queue, et quatre pattes.

C’est ce qui ressort de l’énigme orale laborieuse bien connue :

Vincent mit l’âne dans un pré et s’en vint dans l’autre.

Combien y a-t-il en tout de têtes, de queues, et de pattes ?

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La bêtise triomphe à tous les étages, avec arrogance, mépris, et la complicité de tous les fonctionnaires qui se reconnaîtront.

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Que l’on est bête, quand on est amoureux, que l’on est bête, mais comme on est heureux.

En amour, l’esprit est une enclume, et c’est lourd quand on est fait de plumes.

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Tu es ma muse, tu es ma joie, tu es mon équilibre, tu es ma mémoire, tu es ma source, tu es ma raison d’être, tu es mon tremplin, tu es mon carburant, tu es ma force, tu es mon soleil.

Je ne vois pas d’autre moyen de te dire ma reconnaissance que de me prosterner à l’instant à tes genoux.

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samedi 20 juillet 2024

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Perles médicales

(en l’état)

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Je viens vous voir parce que mon fils a une infection urinaire, c'est mon médecin qui lui a prescrit

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Si j'ai de la température ?

Oui, deux : j'ai chaud et j'ai froid

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Si je vais garder mon pace-maker longtemps ?

Non, j’attends juste que la mode passe

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Combien j'ai comme tension?

Oh Docteur pas beaucoup, à peu près 300€ par mois

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Docteur, il y a du sang dans ses aisselles

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Ah oui Madame l'infirmière, j'ai bien pris ma température au pli de la laine

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Docteur, j'ai des mangeaisons

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J'ai peur d'avoir attrapé le SIDA, j'ai fait frotti-frotta avec une meuf.

S'il y a eu pénétration?

Non, on était habillé.

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Oui madame je tousse j'ai de la fièvre je ne me sens pas bien du tout.

Prendre un rendez vous avec le médecin ?

Non, c'est pour annuler celui que j'ai aujourd’hui, justement.

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Bonjour Docteur, alors il faudrait me faire une échographie tout de suite, pour savoir qui est le père

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Mon médecin m'a prescrit du " Fepalcon " contre le stress

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Docteur, je viens vous voir parce que je suis enceinte, je le sais, j'ai fait la chorégraphie

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Ah au fait Docteur, j'aimerais aussi faire un ketchup complet

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Docteur pourriez-vous me prendre la tentation ?

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Vous auriez des préservatifs pour les doigts?

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Si je fume après avoir fait l'amour ?

Je sais pas, j'ai jamais regardé

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Et si je fais une scoliose en plâtre ?

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Mon mari a eu une fracture de la cocarde

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Ma fille est allée chez le spéléologue, il lui a posé la stéréo avec un spéculoos

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Docteur, j'aimerais bien que vous changiez mon stérilet.

Si je suis ménopausée ? Oui, depuis trois ans, pourquoi ?

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On m’a mis une vulve cardiaque.

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Vous croyez aux compliments alimentaires ?.

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Je ne veux pas de médicaments génétiques.

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J’ai oublié ma carte virale.

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Ma gastrologue m’a entubé.

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samedi 13 juillet 2024

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Perles du bac

(en l’état)

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Victor Hugo est né à l'âge de 2 ans

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Néron, célèbre empereur romain, organisait des combats de radiateurs.

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Clovis est mort à la fin de sa vie.

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Les calamars géants saisissent leurs proies avec leurs immenses testicules.

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Au Moyen Âge, les mauvais élèves étaient souvent décapités.

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Les Romains ont construit les viaducs pour faire passer les trains.

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Même si le blessé n'a rien, vaut mieux lui faire une autoposie.

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En 1945, les Américains déclarent la guerre aux États-Unis.

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La femelle du corbeau s'appelle la corbeille.

Et la femme du Pape, la Paperasse.

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La majorité des Français ont voté non à la prostitution européenne.

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La Camargue est régulièrement inondée par les côtes du Rhône.

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Après quand c'est justifié comme ça, c'est bien fait.

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La France compte 60 millions de Français dont beaucoup d'animaux.

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La Drôle de Guerre, cependant, n'a fait rire personne.

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Pendant la Guerre Froide les gens étaient gelés ?

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Des petits soubresauts de cadavres ...

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Pour trouver la surface, il faut multiplier le milieu par son centre.

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L'artichaut est constitué de feuilles et de poils touffus plantés dans son derrière.

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L'exemple de Titanic sert à démontrer l’agressivité des icebergs.

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Pendant la bataille de Stalingrad, les soldats étaient tués et retués pour être bien sûr qu'ils soient bien morts, ensuite, ils étaient brûlés, décapités, écrasés et découpés en morceau.

Et certains ont survécu.

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Les atomes se déplacent dans le liquide grâce à leur queue en forme de fouet.

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Le galoug c'était quelque chose.

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L'amour est un organe qui permet au cœur de battre.

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Toute sa vie, Montaigne a voulu écrire, mais il n'a fait que des essais.

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Les lapins ont tendance à se reproduire à la vitesse du son.

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La pénétration en Afrique est plus longue et plus dure"

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Quand ils voyaient la mort arriver, les Égyptiens se déguisaient en momie pour ne pas se faire repérer.

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C'est la goutte d'eau qui met le feu aux poudres.

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La terre rote sur elle-même.

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La Corée est une dictature avec son cruel président King Kong.

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La physique a été découverte par hasard dans l'Antiquité par Larry Stote.

-=-."

Ah bon ? C’était pas Michel Platoni ?

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Citez des couples d'homophones : Jean Marais et Cocteau, Rimbaud et Verlaine, Delanoë mais je sais pas avec qui.

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OMC : Organisation du Monde Contemporain.

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FMI : Fondation Mondiale Internationale.

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Loutremer est une loutre qui vit dans la mer.

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samedi 6 juillet 2024

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Perles de la Gendarmerie

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Nous avons donc pu constater qu'il n'y avait rien à constater.

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Ses explications étaient si embrouillées que nous avons du le relâcher faute d'avoir la preuve que nous pouvions comprendre ses explications.

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L'homme a menacé l'adjudant que si on le prenait sur ce ton, lui aussi le prendrait sur ce ton.

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C'est la pluie qui empêcha le brigadier de s'apercevoir qu'il s’était mis à neiger.

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Quand le contrevenant a crié: " Espèce de gros con ! " dans son dos,

le brigadier de service a aussitôt cru se reconnaître et a verbalisé.

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L'homme, qui était aussi sourd que son épouse, ne semblait pas s'entendre très bien avec elle.

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L'homme niant toute culpabilité, nous l'avons arrêté.

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Le suspect s'est alors décidé à passer des aveux complets pour nous prouver qu'il n’était pour rien dans cette affaire.

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L'homme nous déclara qu'il avait effectivement frappé son adversaire avec la manivelle mais en faisant bien attention à ne pas lui faire mal.

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L'homme avait essayé de cacher l'arme dans ses bottes,

malheureusement pour lui, il s'agissait d'un fusil dont la longueur dépassait.

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Le trou de balle était si gros que nous avons pu y mettre deux doigts.

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L'animal n'a fait qu'une bouchée de la carrosserie du véhicule.

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L'homme a insisté pour nous présenter son préjudice qui ne mesurait en fait pas plus de dix centimètres.

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Le plaignant, visiblement en état d’ébriété, prétendait s'appeler Jésus et signa le formulaire d'une croix.

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Si nos gendarmes n’étaient pas intervenus, le viol n'aurait sûrement jamais eu lieu.

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Pour finir, l'interpellé avoua le vol ainsi que quelques autres meurtres.

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Si l'appel n'a pas obtenu de réponse, c'est qu'il est parvenu au poste vendredi en fin de matinée alors que le permanent de service venait de partir se coucher comme tous les jours a la même heure.

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Arrêté par les gendarmes, le voleur les a menacés d'appeler la police.

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Il est à noter que les deux véhicules sont entrés en collision l'un avec l'autre exactement le même jour.

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En nous priant d'accepter ses excuses, l'homme nous affirma que ses injures étaient bien l'expression de sa pensée et que l'incident était donc clos.

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Malgré un taux d’alcoolémie de 3.8, le conducteur avait garde toute sa lucidité pour écraser l'animal.

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Sous le coup de la colère, l'homme mangea une pomme en ricanant.

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C'est à l'intersection des deux routes que le mur a violemment heurté la voiture.

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Le cadavre ne semblait pas en possession de toutes ses facultés.

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Un violent coup de marteau l'avait cloué au lit depuis deux jours.

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Le pendu est mort noyé.

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Comme il devait être pris en charge au plus vite par un asile d’aliénés, il a été conduit a la gendarmerie.

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(les originaux constellés de viol de grammaire ont été rectifiés - sauf erreur ou omission - )

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samedi 29 juin 2024

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Jacques Brel

Le plat pays

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague,

Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues,

Et de vagues rochers que les marées dépassent,

Et qui ont à jamais le cœur à marée basse.

Avec infiniment de brumes à venir

Avec le vent d'ouest écoutez le tenir

Le plat pays qui est le mien.


Avec des cathédrales pour uniques montagnes,

Et de noirs clochers comme mâts de cocagne

Ou des diables en pierres décrochent les nuages,

Avec le fil des jours pour unique voyage,

Et des chemins de pluie pour unique bonsoir,

Avec le vent de l'est écoutez le vouloir,

Le plat pays qui est le mien.


Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu,

Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité

Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu,

Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner.

Avec le vent du nord qui vient s'écarteler,

Avec le vent du nord écoutez le craquer,

Le plat pays qui est le mien.


Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut,

Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot,

Quand les fils de Novembre nous reviennent en Mai,

Quand la plaine est fumante et tremble sous Juillet,

Quand le vent est au rire quand le vent est au blé,

Quand le vent est sud écoutez le chanter,

Le plat pays qui est le mien.

Vidéo

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samedi 22 juin 2024

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Serge Gainsbourg

La Chanson De Prevert

Oh je voudrais tant que tu te souviennes

Cette chanson était la tienne

C'était ta préférée je crois

Qu'elle est de Prévert et Kosma

Et chaque fois ‘’ Les feuilles mortes ‘’

Te rappellent à mon souvenir

Jour après jour les amours mortes

N'en finissent pas de mourir

Avec d'autres bien sûr je m'abandonne

Mais leur chanson est monotone

Et peu à peu je m'indiffère

A cela il n'est rien à faire

Car chaque fois ‘’ Les feuilles mortes ‘’

Te rappellent à mon souvenir

Jour après jour les amours mortes

N'en finissent pas de mourir

Peut-on jamais savoir par où commence

Et quand finit l'indifférence

Passe l'automne vienne l'hiver

Et que la chanson de Prévert

Cette chanson " Les feuilles mortes "

S'efface de mon souvenir

Et ce jour là mes amours mortes

En auront fini de mourir

Et ce jour là mes amours mortes

En auront fini de mourir

La javanaise

J'avoue j'en ai bavé pas vous, mon amour

Avant d'avoir eu vent de vous, mon amour

Ne vous déplaise

En dansant la Javanaise

Nous nous aimions

Le temps d'une chanson

À votre avis qu'avons-nous vu de l'amour?

De vous à moi vous m'avez eu mon amour

Ne vous déplaise

En dansant la Javanaise

Nous nous aimions

Le temps d'une chanson

Hélas avril en vain me voue à l'amour

J'avais envie de voir en vous cet amour

Ne vous déplaise

En dansant la Javanaise

Nous nous aimions

Le temps d'une chanson

La vie ne vaut d'être vécue sans amour

Mais c'est vous qui l'avez voulu mon amour

Ne vous déplaise

En dansant la Javanaise

Nous nous aimions

Le temps d'une chanson.

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samedi 15 juin 2024

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Françoise Hardy

Mon amie la rose

On est bien peu de chose

Et mon amie la rose

Me l’a dit ce matin

A l’aurore je suis née

Baptisée de rosée

Je me suis épanouie

Heureuse et amoureuse

Aux rayons du soleil

Me suis fermée la nuit

Me suis réveillée vieille

Pourtant j’étais très belle

Oui j’étais la plus belle

Des fleurs de ton jardin

On est bien peu de chose

Et mon amie la rose

Me l’a dit ce matin

Vois le dieu qui m’a faite

Me fait courber la tête

Et je sens que je tombe

Et je sens que je tombe

Mon cœur est presque nu

J’ai le pied dans la tombe

Déjà je ne suis plus

Tu m’admirais hier

Et je serai poussière

Pour toujours demain.

On est bien peu de chose

Et mon amie la rose

Est morte ce matin

La lune cette nuit

A veillé mon amie

Moi en rêve j’ai vu

Éblouissante et nue

Son âme qui dansait

Bien au-delà des nues

Et qui me souriait

Crois celui qui peut croire

Moi, j’ai besoin d’espoir

Sinon je ne suis rien

Ou bien si peu de chose

C’est mon amie la rose

Qui l’a dit hier matin.

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Partir quand même

Partir quand même

pendant qu’il dort

pendant qu’il rêve

et qu’il est temps encore

partir quand même

au moment fort

briser les chaines

qui me lient à son sort

vont faire de moi un poids mort

un objet du décor

Partir quand même

avant qu’il veuille

couper mes ailes

et dompter mon orgueil

partir quand même

partir d’abord

quitter la scène

dans un ultime effort

avant de dire "Je t’aime"

que le piège se referme

Partir quand même

rester maître

de ses jeux

et de mes énigmes

disparaître

à ses yeux

ne plus donner signe

avant de ne plus pouvoir

revenir en arrière

avant qu’il soit trop tard

pour éviter la guerre

avant te dire je t’aime

savoir partir quand même

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10 heures en été

Comment décrire le jardin dévasté

Dix heures du soir en été

À quoi bon vous dire

Le chaleur lourde

D'avant la foudre ?

La vie qui part

La terre qui s'ouvre

Le feu aux poudres

Dans leurs regards

Entre leurs mains, la fin de l'histoire

À tout jamais

La beauté niée, détournée

L'orage éclaté

La pluie qui tombe

Dans un fracas de fin du monde

On aimerait rire

Des faux soupirs

Au moins lui dire

Le vain miroir

Qu'elle tend, les fards

Le vent qu'elle vend

Comment décrire

Tout le carnage

D'après l'orage ?

Dix heures en été:

La nuit qui tombe

Dans un néant de fin du monde

Il devrait fuir

Les faux sourires

Se dessaisir

Du vain miroir
Qu'elle tend, des fards
Du vent qu'elle vend

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samedi 8 juin 2024

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Alfred Jarry

La chanson du décervelage

Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste

Dans la ru’ du Champs d’ Mars, d’ la paroiss’ de Toussaints ;

Mon épouse exerçait la profession d’ modiste

Et nous n’avions jamais manqué de rien.

Quand le dimanch’ s’annonçait sans nuage,

Nous exhibions nos beaux accoutrements

Et nous allions voir le décervelage

Ru’ d’ l’Echaudé, passer un bon moment.

Voyez, voyez la machin’ tourner,

Voyez, voyez la cervell’ sauter,

Voyez, voyez les Rentiers trembler;

(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Nos deux marmots chéris, barbouillés d’ confitures,

Brandissant avec joi’ des poupins en papier

Avec nous s’installaient sur le haut d’ la voiture

Et nous roulions gaîment vers l’Echaudé.

On s’ précipite en foule à la barrière,

On s’ flanque des coups pour être au premier rang ;

Moi j’me mettais toujours sur un tas d’pierres

Pour pas salir mes godillots dans l’sang.

Voyez, voyez la machin’ tourner,

Voyez, voyez la cervell’ sauter,

Voyez, voyez les Rentiers trembler;

(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’ cervelle,

Les marmots en boulott’nt et tous nous trépignons

En voyant l’Palotin qui brandit sa lumelle,

Et les blessur’s et les numéros d’ plomb.

Soudain j’ perçois dans l’ coin, près d’ la machine,

La gueul’ d’un bonz’ qui n’ m’ revient qu’à moitié.

Mon vieux, que j’ dis, je r’connais ta bobine :

Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’ plaindrai.

Voyez, voyez la machin’ tourner,

Voyez, voyez la cervell’ sauter,

Voyez, voyez les Rentiers trembler;

(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Soudain j’ me sens tirer la manche’par mon épouse ;

Espèc’ d’andouill’, qu’elle m’ dit, v’là l’ moment d’te montrer :

Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’ bouse.

V’là l’ Palotin qu’a juste’ le dos tourné.

En entendant ce raisonn’ment superbe,

J’attrap’ sus l’ coup mon courage à deux mains :

J’ flanque au Rentier une gigantesque merdre

Qui s’aplatit sur l’ nez du Palotin.

Voyez, voyez la machin’ tourner,

Voyez, voyez la cervell’ sauter,

Voyez, voyez les Rentiers trembler;

(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Aussitôt j’ suis lancé par dessus la barrière,

Par la foule en fureur je me vois bousculé

Et j’ suis précipité la tête la première

Dans l’ grand trou noir d’ousse qu’on n’ revient jamais.

Voila c’ que c’est qu’d’aller s’ prome’ner l’ dimanche

Ru’ d’ l’Echaudé pour voir décerveler,

Marcher l’ Pinc’-Porc ou bien l’Démanch’- Comanche :

On part vivant et l’on revient tudé !

Voyez, voyez la machin’ tourner,

Voyez, voyez la cervell’ sauter,

Voyez, voyez les Rentiers trembler;

(Choeur): Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu!

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samedi 1er juin 2024

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Georges Brassens

Les Copains d’abord

Non, ce n’était pas le radeau

De la Méduse, ce bateau,

Qu’on se le dise au fond des ports,

Dise au fond des ports,

Il naviguait en père peinard

Sur la grand-mare des canards,

Et s’appelait les Copains d’abord

Les Copains d’abord.

Ses fluctuat nec mergitur

C’était pas de la littérature,

N’en déplaise aux jeteurs de sort,

Aux jeteurs de sort,

Son capitaine et ses matelots

N’étaient pas des enfants de salauds,

Mais des amis franco de port,

Des copains d’abord.

C’étaient pas des amis de luxe,

Des petits Castor et Pollux,

Des gens de Sodome et Gomorrhe,

Sodome et Gomorrhe,

C’étaient pas des amis choisis

Par Montaigne et La Boetie,

Sur le ventre ils se tapaient fort,

Les copains d’abord.

C’étaient pas des anges non plus,

L’Évangile, ils l’avaient pas lu,

Mais ils s’aimaient toutes voiles dehors,

Toutes voiles dehors,

Jean, Pierre, Paul et compagnie,

C’était leur seule litanie

Leur Credo, leur Confiteor,

Aux copains d’abord.

Au moindre coup de Trafalgar,

C’est l’amitié qui prenait le quart,

C’est elle qui leur montrait le nord,

Leur montrait le nord.

Et quand ils étaient en détresse,

Que leur bras lançaient des S.O.S.,

On aurait dit des sémaphores,

Les copains d’abord.

Au rendez-vous des bons copains,

Y’avait pas souvent de lapins,

Quand l’un d’entre eux manquait a bord,

C’est qu’il était mort.

Oui, mais jamais, au grand jamais,

Son trou dans l’eau ne se refermait,

Cent ans après, coquin de sort !

Il manquait encore.

Des bateaux j’en ai pris beaucoup,

Mais le seul qui ait tenu le coup,

Qui n’ait jamais viré de bord,

Mais viré de port,

Naviguait en père peinard

Sur la grand-mare des canards,

Et s’appelait les Copains d’abord

Les Copains d’abord.

Vidéo

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samedi 25 mai 2024

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Félix Leclerc

Le Petit bonheur

C’est un petit bonheur

Que j’avais ramassé

Il était tout en pleurs

Sur le bord d’un fossé

Quand il m’a vu passer

Il s’est mis à crier:

" Monsieur, ramassez-moi

Chez vous emmenez-moi ".

Mes frères m’ont oublié, je suis tombé, je suis malade

Si vous n’me cueillez point, je vais mourir, quelle ballade !

Je me ferai petit, tendre et soumis, je vous le jure

Monsieur, je vous en prie, délivrez-moi de ma torture".

J’ai pris le p’tit bonheur

L’ai mis sous mes haillons

J’ai dit: " Faut pas qu’il meure,

Viens-t’en dans ma maison ".

Alors le p’tit bonheur

A fait sa guérison

Sur le bord de mon cœur

Y avait une chanson.

Mes jours, mes nuits, mes peines, mes deuils, mon mal, tout fut oublié.

Ma vie de désœuvré, j’avais dégoûts d'la recommencer

Quand il pleuvait dehors ou qu’mes amis m’faisaient des peines,

J’prenais mon p’tit bonheur et j’lui disais: "C’est toi ma reine".

Mon bonheur a fleuri,

Il a fait des bourgeons.

C’était le paradis,

Ça s’voyait sur mon front.

Or un matin joli

Que j’sifflais ce refrain,

Mon bonheur est parti

Sans me donner la main.

J’eus beau le supplier, le cajoler, lui faire des scènes,

Lui montrer le grand trou qu’il me faisait au fond du cœur,

Il s’en allait toujours, la tête haute, sans joie, sans haine,

Comme s’il ne pouvait plus voir le soleil dans ma demeure.

J’ai bien pensé mourir

De chagrin et d’ennui,

J’avais cessé de rire

C’était toujours la nuit.

Il me restait l’oubli,

Il me restait l’mépris,

Enfin que j’me suis dit:

" Il me reste la vie ".

J’ai repris mon bâton, mes deuils, mes peines et mes guenilles,

Et je bats la semelle dans des pays de malheureux.

Aujourd’hui quand je vois une fontaine ou une fille,

Je fais un grand détour ou bien je me ferme les yeux.

Vidéo

-=-=-


Hubert-Félix Thiéfaine

Je t’en remets au vent

D'avoir voulu vivre avec moi

T'as gâché deux ans de ta vie

Deux ans suspendue à ta croix

A veiller sur mes insomnies

Pourtant toi tu as tout donné

Et tout le meilleur de toi-même

A moi qui ai tout su garder

Toujours replié sur moi-même


Mon pauvre amour, sois plus heureuse maintenant

Mon pauvre amour, je t'en remets au vent

Toi tu essayais de comprendre

Ce que mes chansons voulaient dire

Agenouillée dans l'existence

Tu m'encourageais à écrire

Mais moi je restais hermétique

Indifférent à tes envies

A mettre sa vie en musique

On en oublie parfois de vivre

Mon pauvre amour, sois plus heureuse maintenant

Mon pauvre amour, je t'en remets au vent

Tout est de ma faute en ce jour

Et je reconnais mes erreurs

Indifférent à tant d'amour

J'accuse mes imbuvables humeurs

Mais toi ne te retournes pas

Va droit sur ton nouveau chemin

Je n'ai jamais aimé que moi

Et je reste sans lendemain

Vidéo

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Samedi 18 mai 2024

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Georges Brassens

La non demande en mariage

Ma mie, de grâce, ne mettons

Pas sous la gorge à Cupidon

Sa propre flèche

Tant d'amoureux l'ont essayé

Qui, de leur bonheur, ont payé

Ce sacrilège...

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main

Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

Laissons le champ libre à l'oiseau

Nous seront tous les deux priso-

niers sur parole

Au diable les maîtresses queux

Qui attachent les cœurs aux queues

Des casseroles!

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main

Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

Vénus se fait vielle souvent

Elle perd son latin devant

La lèchefrite

A aucun prix, moi je ne veux

Effeuiller dans le pot-au-feu

La marguerite

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main

Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

On leur ôte bien des attraits

En dévoilant trop les secrets

De Mélusine

L'encre des billets doux pâlit

Vite entre les feuillets des li-

vres de cuisine.

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main

Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

Il peut sembler de tout repos

De mettre à l'ombre, au fond d'un pot

De confiture

La jolie pomme défendue

Mais elle est cuite, elle a perdu

Son goût nature.

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main

Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

De servante n'ai pas besoin

Et du ménage et de ses soins

Je te dispense

Qu'en éternelle fiancée

A la dame de mes pensées

Toujours je pense

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main

Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

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samedi 11 mai 2024

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Frédéric Dard

-=-

Un mari craint toujours que son épouse le quitte.

C'est ça la suprême force des femmes : vous faire redouter ce que vous souhaitez le plus au monde.

-=-

Maintenant, l'humanité est devenue un projectile.

Lorsqu'on boit de la bière au buffet d'Orly, on évacue dans les closets de Karachi, c'est la vie.

-=-

Moi j'appelle un chat une chatte.

-=-

Les sens, va-t-en savoir ce qui leur passe par la tête.

-=-

Une épouse adultère ne se sent jamais coupable que des tromperies que son mari connaît.

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Le grand homme n'est grand que par la connerie des autres.

-=-

L'Irlandais a le goût de la porte peinte, comme le Rosbif celui de la pelouse bien tondue et le Français celui du comptoir de zinc.

-=-

Les seules vacances de l'homme sont les neuf mois qu'il passe dans le sein maternel.

-=-

Dans une administration, plus qu'ailleurs et autant que dans l'armée au moins, tu dois te soumettre au supérieur, voilà pourquoi tu as tellement tendance à faire chier l'inférieur.

L'inférieur, c'est ta compensation, ton aspro, ta soupape.

-=-

Le bon sens c'est ce qui permet d'être écouté quand vous n'êtes pas intelligent.

-=-

Il y aurait plusieurs façons d'être cons, mais le con choisit toujours la pire.

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Le pétomane est mort. - Pet à son âme.

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Ah! si les hommes voulaient s'aider!

Ah! si les femmes voulaient céder!

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Sa femme est encore bien pour mon âge.

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Quand tu bégaies en anglais, ça se remarque deux fois plus, en italien, ça passe complètement inaperçu.

-=-

Il faut avoir patienté devant une cabine téléphonique occupée par une femme pour vraiment mesurer à quel point le beau sexe est bavard.

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J'aime profondément qui j'aime sans détester pour autant qui je n'aime pas.

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A quoi te servirait cette imagination féconde si tu ne pouvais l'employer à travestir la dure réalité d'un vilain moment ?

-=-

Le régime basses calories, ça leur naufrage le mental.

Si tu bannis la tortore de la vie, il te reste quoi, à cet âge?

-=-

Il pleut. C'est la raison sociale de l'Irlande.

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Elle était salope à faire divorcer un curé fraîchement marié.

-=-

La vie ne sert qu'à mourir.

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Pour l'homme, le mensonge est un outil, pour la femme, une parure.

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Le portail est grand, tout vert.

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Un con vivant est plus intelligent qu'un intellectuel mort.

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Mes dents se déchaussent quand je visite une mosquée.

-=-

La plupart des gens que je fréquente gagnent à être méconnus.

-=-

Dieu a fait le monde en cinq jours. Le sixième, il a fait le con.

-=-

Elle a l'air cruche, mais c'est le genre de cruche dans laquelle je me transvaserais volontiers.

-=-

L'ennui avec les cérébraux, c'est qu'ils passent leur vie à se dire qu'ils le sont.

-=-

Les crêpes, c'est comme les Français : elles retombent toujours du même côté.

-=-

Offrir une tournée à un facteur ne manque pas d'à-propos.

-=-

On a trop tendance à fabriquer des autos avant des autoroutes et des gosses avant des écoles.

-=-

L'an dernier j'étais encore un peu prétentieux, cette année je suis parfait.

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Je me demande si la mort vaut vraiment le coup d'être vécue.

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Il avait une voix à vous dégoûter de vos oreilles.

-=-

La devise des Kennedy : ne pas se laisser abattre.

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L'Uruguay est un patelin inimportant, connu seulement des joueurs de Scrabble à cause de ses trois U.

-=-

Il n'existe pratiquement aucune différence entre un Anglais en érection et un Italien impuissant.

-=-

Tout n'est pas cirrhose dans la vie, comme dit l'alcoolique.

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Il était si vieux qu'il avait l'air d'un oubli.

-=-

Tel un curé excommunié, il n'en a cure.

-=-

Mesdames, vaut mieux une chiée de types qui posent leur pantalon en votre honneur, qu'un seul qui vous le fait repasser.

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samedi 4 mai 2024

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Georges Brassens

Le gorille

C'est à travers de larges grilles,

Que les femelles du canton,

Contemplaient un puissant gorille,

Sans souci du qu'en-dira-t-on.

Avec impudeur ces commères

Lorgnaient même un endroit précis

Que rigoureusement ma mère

M'a défendu de nommer ici.

Gare au gorille …...


Tout à coup la prison bien close

Où vivait le bel animal,

S'ouvre on ne sait pourquoi, je suppose

Qu'on avait dû la fermer mal.

Le singe en sortant de sa cage dit

‘’ C'est aujourd'hui que j' le perds ‘’

Il parlait de son pucelage,

Vous aviez deviné, j'espère !

Gare au gorille…...


Le patron de la ménagerie

Criait éperdu ‘’ Nom de nom !

C'est assommant, car mon gorille

N'a jamais connu de guenon ! ‘’

Dès que la féminine engeance

Sut que le singe était puceau,

Au lieu de profiter de la chance

Elle fit feu des deux fuseaux.

Gare au gorille …...


Celles-là mêmes qui naguère

Le couvaient d'un œil décidé,

Fuirent prouvant qu'elles n'avaient guère

De la suite dans les idées,

D'autant plus vaine était leur crainte

Que le gorille est un luron

Supérieur à l'homme dans l'étreinte

Bien des femmes vous le diront.

Gare au gorille …...


Tout le monde se précipite

Hors d'atteinte du singe en rut,

Sauf une vieille décrépite

Et un jeune juge en bois brut.

Voyant que toutes se dérobent

Le quadrumane accéléra

Son dandinement vers les robes

De la vieille et du magistrat.

Gare au gorille …...


‘’ Bah ‘’, soupirait la centenaire

‘’ Qu'on pût encore me désirer

Ce serait extraordinaire

Et pour tout dire, inespéré ‘’.

Le juge pensait, impassible

‘’ Qu'on me prenne pour une guenon,

C'est complètement impossible ‘’.

La suite lui prouva que non.

Gare au gorille …...


Supposez qu'un de vous puisse être

Comme le singe obligé de

Violer un juge ou une ancêtre,

Lequel choisirait-il des deux ?

Qu'une alternative pareille

Un de ces quatre jours m'échoit

C'est j'en suis convaincu, la vieille

Qui sera l'objet de mon choix.

Gare au gorille …...


Mais par malheur, si le gorille

Au jeu de l'amour vaut son prix,

On sait qu'en revanche il ne brille

Ni par le goût, ni par l'esprit.

Lors au lieu d'opter pour la vieille

Comme aurait fait n'importe qui

Il saisit le juge à l'oreille

Et l'entraîna dans un maquis.

Gare au gorille …...


La suite serait délectable,

Malheureusement je ne peux

Pas la dire et c'est regrettable,

Ça nous aurait fait rire un peu

Car le juge au moment suprême

Criait ‘’ Maman ‘’, pleurait beaucoup

Comme l'homme auquel le jour même

Il avait fait trancher le cou.

Gare au gorille …...

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samedi 27 avril 2024

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Edmond Rostand

Cyrano de Bergerac

Tirade des nez

Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !

On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…

En variant le ton, par exemple, tenez :

Agressif :

Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,

Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse.

Amical :

Mais il doit tremper dans votre tasse

Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap

Descriptif :

C'est un roc ! … c'est un pic ! … c'est un cap !

Que dis-je, c'est un cap ? … C'est une péninsule !

Curieux :

De quoi sert cette oblongue capsule,

D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?

Gracieux :

Aimez-vous à ce point les oiseaux

Que paternellement vous vous préoccupâtes

De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?

Truculent :

Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,

La vapeur du tabac vous sort-elle du nez

Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?

Prévenant :

Gardez-vous, votre tête entraînée

Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ?

Tendre :

Faites-lui faire un petit parasol

De peur que sa couleur au soleil ne se fane.

Pédant :

L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane

Appelle Hippocampelephantocamélos

Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os.

Cavalier :

Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?

Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode.

Emphatique :

Aucun vent ne peut, nez magistral,

T'enrhumer tout entier, excepté le mistral.

Dramatique :

C'est la Mer Rouge quand il saigne.

Admiratif :

Pour un parfumeur, quelle enseigne.

Lyrique :

Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?

Naïf :

Ce monument, quand le visite-t-on ?

Respectueux :

Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,

C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue.

Campagnard :

Hé, ardé, c'est-y un nez ? Nanain,

C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain.

Militaire :

Pointez contre cavalerie.

Pratique :

Voulez-vous le mettre en loterie ?

Assurément, monsieur, ce sera le gros lot.

Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot :

Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître

A détruit l'harmonie, il en rougit, le traître.

Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit

Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit.

Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,

Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres

Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot.

Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut

Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,

Me servir toutes ces folles plaisanteries,

Que vous n'en eussiez pas articulé le quart

De la moitié, du commencement d'une, car

Je me les sers moi-même, avec assez de verve,

Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

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samedi 20 avril 2024

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Babouillec

( Sujet déjà proposé il y a longtemps, mais cette fois plus documenté )

Née en 1985 Hélène François, Baboulliec, est une autiste très déficitaire qui ne peut verbaliser.

Après l’avoir retiré d’un IME pour s’occuper d’elle, sa mère a pu observer au cours de gestes du quotidien que sa fille savait lire et écrire, mais seulement par l’intermédiaire des lettres de l’alphabet en papier qu’elle sait agencer pour communiquer.

Babouillec est sidérale, sidérante, et emplie d’images poétiques riches, denses, et fulgurantes.

Quelques extraits de ses textes :

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Je suis Babouillec très déclarée sans parole, seule,

enfermée dans l’alcôve systémique, nourricière souterraine de la lassitude du silence, j’ai cassé les limites muettes et mon cerveau a décodé votre parole symbolique

-=-

Eloïse se souvient de son début de vie très chaotique, comme balancée par-dessus bord sans avoir pied et sans savoir nager.

Une forme de cauchemar surréaliste.

C’est certainement là que commence sa drôle d’histoire, cette naissance sans fond.

Un corps qui ne sait pas nager dans une société raz-de-marée, aux vagues déferlantes qui lui tombent sur la gueule.

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Penser dans le silence est-ce un acte raisonnable ?

J'ai traversé de longues années coupée du monde du dire.

Impossible pour moi d'entrer dans une relation avec les codes établis.

Un mutisme s'est emparé de mon corps.

Mon intelligence mentale est enfermée dans ce corps du silence

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L’autisme n’est pas une jungle, mais un désert édulcoré.

Je le sillonne chaque jour pour trouver la sortie.

Aride est mon parcours.

Je plonge dans le cosmos tous feux éteints

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Ca fait des étincelles dans la boîte à penser,

ça fait péter l’adrénaline

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Je suis née un jour de neige, d’une mère qui se marre tout le temps.

Je me suis dit, ça caille, mais ça a l’air cool la vie.

Et j’ai enchaîné les galères

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Les minorités sont comme les étoiles dans le ciel, elles font briller le noir

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Démarrer l’écriture d’une vie sans fin, comme la vitesse de la lumière à 3600 à l’heure, une vie qui peut péter à chaque seconde.

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J’ai vite compris mes limites,

j’héberge une rature indélébile,

une défaillance sporadique

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Sortir de mon état mental est ma seule préoccupation mon cerveau est KO,

j’ai trop de mémoire à gérer, j’ai besoin d’un petit nettoyage de neurones

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A voir :

Forbidden di sporgersi et Dernières nouvelles du cosmos

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Maria Montessori

1870 - 1952

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Maria Montessori est un médecin à l’origine du principe pédagogique qui porte son nom.

Afin d’aboutir à la formation d’adultes responsables, indépendants, et capables d’adaptation,

la pédagogie Montessori repose sur ces principes :

le libre choix de l’activité,

l’autodiscipline,

le respect du rythme individuel,

l'apprentissage par l’expérience.

Elle avait une jolie formule : ‘’ L’enfant est un roi qui marche vers l’aurore ‘’

Le film ‘’ La nouvelle femme ‘’ sur Maria Montessori est sorti en salle le 13 mars dernier.

Bande annonce

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Sur la même thématique :

Libres enfants de Summerhill

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samedi 13 avril 2024

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Stephen Moysan

Mixages poétiques de divers auteurs anciens ou contemporains, et créations


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Là où la cupidité règne, elle réside,

L’argent qui corrompt tout, la laisse intacte,

Plus elle est insupportable, plus on l’ignore,

Celle du monde n’est pas à dimension humaine.

Elle n’a pas de frontière, elle est internationale,

Chargée d’une idée, elle devient révolutionnaire,

Les riches exagèrent leur bonne volonté

Plus que les pauvres leur misère.

-=-

Nous nous amusions comme des fous

Et ce soir-là, je t’ai dit :

Je peux t’emprunter un bisou

Je te le rendrais, promis.

Je pensais que pour te séduire

Il fallait te faire rire,

Mais à chaque fois que tu riais

C’est moi qui tombais amoureux.

-=-

Quand les nantis volent les démunis

On appelle ça les affaires,

Quand les démunis se défendent

On appelle ça la violence.

C’est de l’enfer des pauvres

Qu’est fait le paradis des riches,

Vaincre la misère n’est pas geste de charité,

C’est acte de justice.

-=-

Qui cherche la sagesse est un sage

Qui pense l’avoir trouvée est un fou,

N’estimez pas les belles paroles

Mais les belles preuves.

Que vos choix reflètent vos espoirs

Et non vos peurs !

Croire en quelque chose

Et ne pas le vivre, c’est malhonnête.

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Un vent léger,

Tard le soir,

La danse des ombres.

En regardant le ciel

Je ne sais plus

Pourquoi j’étais en colère.

Nuit des étoiles filantes -

Moi aussi, sur Terre,

Je ne suis que de passage

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Dans le lit

Blottis dans le non-dit

Je caresse un rêve.

Mes doigts amoureux

Lisent en braille

La poésie de son corps.

Posant ma main

Sur sa poitrine

J’entends battre le cœur du monde.

-=-

Mon amour, je ne t’offrirai pas de fleurs,

Pas de sentiments qui s’ouvrent et se fanent,

Non, pour nous, aucune épine au cœur

Plutôt de la complicité et de la tendresse.

Je t’aime sans déraison,

Une grande passion finit par un grand abandon,

Mais je t’aime à ma façon

Si haut, que s’en arrête la course des nuages.

-=-

Son cœur est un univers d’amour

Sous les lois de la relativité.

Elle n’a besoin que d’une seconde de son temps

Pour me donner un instant éternel.

Elle m’a offert une nuit

D’un rêve éveillé.

Pourquoi faut-il quand le jour se lève

Que les étoiles regagnent le fond du ciel.

-=-

De fil en aiguille

Envie d’en découdre

Avec le nœud politique

Pour faire la maille.

Quand l’absurdité

N’est pas un obstacle,

Le législatif c’est du droit

Qui va de travers

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Tahar Ben Jelloun

Au lieu qu’elles soient

Un grand espoir pour l’humanité

La nature crée des différences

La société en fait des inégalités.

Cela devrait nous être évident

Ce qui nous empêche de vivre

Les uns avec les autres

C’est la bêtise, pas nos particularités.

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Samedi 6 avril 2024

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Jacques Prévert

Quand la vie est un collier

Quand la vie est un collier

chaque jour est une perle

Quand va la vie est une cage

chaque jour est une larme

Quand va la vie est une forêt

chaque jour est un arbre

Quand va la vie est un arbre

chaque jour est une branche

Quand va la vie est une branche

chaque jour est une feuille

Quand va la vie c'est la mer

chaque jour est une vague

chaque vague est une plainte

une chanson, un frisson

Quand va la vie est un jeu

chaque jour est une carte

le carreau ou le trèfle

le pique, le malheur

Et quand c'est le bonheur

les cartes de l'amour

c'est le cul et le cœur.

-=-=-

Le tendre et dangereux visage de l’amour

Le tendre et dangereux

visage de l’amour

m’est apparu un soir

après un trop long jour

C’était peut-être un archer

avec son arc

ou bien un musicien

avec sa harpe

Je ne sais plus

Je ne sais rien

Tout ce que je sais

c’est qu’il m’a blessée

peut-être avec une flèche

peut-être avec une chanson

Tout ce que je sais

c’est qu’il m’a blessée

blessée au cœur

et pour toujours

Brûlante trop brûlante

blessure de l’amour.

-=-=-

Voyages

Moi aussi

comme les peintres

j’ai mes modèles

Un jour

et c’est déjà hier

sur la plate-forme de l’autobus

je regardais les femmes

qui descendaient la rue d’Amsterdam

Soudain à travers la vitre du bus

j’en découvris une

que je n’avais pas vue monter

Assise et seule elle semblait sourire

A l’instant même elle me plut énormément

mais au même instant

je m’aperçus que c’était la mienne

J’étais content.

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Samedi 30 mars 2024

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Jacques Prévert

Chanson de l’oiseleur

L’oiseau qui vole si doucement

L’oiseau rouge et tiède comme le sang

L’oiseau si tendre l’oiseau moqueur

L’oiseau qui soudain prend peur

L’oiseau qui soudain se cogne

L’oiseau qui voudrait s’enfuir

L’oiseau seul et affolé

L’oiseau qui voudrait vivre

L’oiseau qui voudrait chanter

L’oiseau qui voudrait crier

L’oiseau rouge et tiède comme le sang

L’oiseau qui vole si doucement

C’est ton cœur jolie enfant

Ton cœur qui bat de l’aile si tristement

Contre ton sein si dur si blanc.

-=-=-

LE BONHOMME DE NEIGE

Dans la nuit de l'hiver

galope un grand homme blanc

c'est un bonhomme de neige

avec une pipe en bois

un grand bonhomme de neige

poursuivi par le froid

il arrive au village

voyant de la lumière

le voilà rassuré.

Dans une petite maison

il entre sans frapper

et pour se réchauffer

s'assoit sur le poêle rouge,

et d'un coup disparait

ne laissant que sa pipe

au milieu d'une flaque d'eau

ne laissant que sa pipe

et puis son vieux chapeau.

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La vie n’a pas d’âge

La vie n’a pas d’âge

La vraie jeunesse ne s’use pas

On a beau l’appeler souvenir,

On a beau dire qu’elle disparaît,

On a beau dire et vouloir dire que tout s’en va,

Tout ce qui est vrai reste là.

Quand la vérité est laide,

C’est une bien fâcheuse histoire.

Quand la vérité est belle, rien ne ternit son miroir.

Les gens très âgés remontent en enfance

Et leur coeur bat là où il n’y a pas d’autrefois.

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Sketchs et stand-up (-18)

Elena Nagapetyan :

Impro avec le public - Une milf

Virginie Fortin : Mes sentiments

Jérôme Commandeur : César 2023 - César 2016

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samedi 23 mars 2024

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Victor Hugo

Les Tuileries

(1847)

Nous sommes deux drôles,

Aux larges épaules,

De joyeux bandits,

Sachant rire et battre,

Mangeant comme quatre,

Buvant comme dix.

Quand, vidant les litres,

Nous cognons aux vitres

De l’estaminet,

Le bourgeois difforme

Tremble en uniforme

Sous son gros bonnet.

Nous vivons. En somme,

On est honnête homme,

On n’est pas mouchard.

On va le dimanche

Avec Lise ou Blanche

Dîner chez Richard.

On les mène à Pâques,

Barrière Saint-Jacques,

Souper au Chat Vert,

On dévore, on aime,

On boit, on a même

Un plat de dessert !

Nous vivons sans gîte,

Goulûment et vite,

Comme le moineau,

Haussant nos caprices

Jusqu’aux cantatrices

De chez Bobino.

La vie est diverse.

Nous bravons l’averse

Qui mouille nos peaux ;

Toujours en ribotes

Ayant peu de bottes

Et point de chapeaux.

Nous avons l’ivresse,

L’amour, la jeunesse,

L’éclair dans les yeux,

Des poings effroyables ;

Nous sommes des diables,

Nous sommes des dieux !

Nos deux seigneuries

Vont aux Tuileries

Flâner volontiers,

Et dire des choses

Aux servantes roses

Sous les marronniers.

Sous les ombres vertes

Des rampes désertes

Nous errons le soir,

L’eau fuit, les toits fument,

Les lustres s’allument,

Dans le château noir.

Notre âme recueille

Ce que dit la feuille

À la fin du jour,

L’air que chante un gnome.

Et, place Vendôme,

Le bruit du tambour.

Les blanches statues

Assez peu vêtues,

Découvrent leur sein,

Et nous font des signes

Dont rêvent les cygnes

Sur le grand bassin.

Ô Rome ! ô la Ville !

Annibal, tranquille,

Sur nous, écoliers,

Fixant ses yeux vagues,

Nous montre les bagues

De ses chevaliers !

La terrasse est brune.

Pendant que la lune

L’emplit de clarté,

D’ombres et de mensonges,

Nous faisons des songes

Pour la liberté.

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samedi 16 mars 2024

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Olympe de Gouges

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

(1791)

Article premier.

La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits.

Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

- II -

Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la femme et de l’homme.

Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression.

- III -

Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

- IV -

La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui, ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose.

Ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison.

- V -

Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société.

Tout ce qui n’est pas défendu par ces lois, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas.

- VI -

La loi doit être l’expression de la volonté générale, toutes les citoyennes et tous les citoyens doivent concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation.

Elle doit être la même pour tous.

Toutes les citoyennes et tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.

- VII -

Nulle femme n’est exceptée, elle est accusée, arrêtée, et détenue dans les cas déterminés par la loi, les femmes obéissent comme les hommes à cette loi rigoureuse.

- VIII -

La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée aux femmes.

- IX -

Toute femme étant déclarée coupable, toute rigueur est exercée par la loi.

- X -

-Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales.

La femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune, pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la loi.

- XI -

La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

- XII -

La garantie des droits de la femme et de la citoyenne nécessite une utilité majeure. Cette garantie doit être instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de celles à qui elle est confiée.

- XIII -

Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, les contributions de la femme et de l’homme sont égales.

Elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles, elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie.

- XIV -

Les citoyennes et citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes, ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique.

Les citoyennes ne peuvent y adhérer que par l’admission d’un partage égal, non seulement dans la fortune, mais encore dans l’administration publique, et de déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement, et la durée de l’impôt.

- XV -

La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration.

- XVI -

Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.

La Constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la nation, n’a pas coopéré à sa rédaction.

- XVII -

Les propriétés sont à tous les sexes réunis ou séparés, elles ont pour chacun un droit inviolable et sacré.

Nul ne peut en être privé comme vrai patrimoine de la nature, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

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Sketchs et stand-up (-18)

Zouc : Suzanne - Sylvie Joly : Catherine

Lou Trotignon : Genre - Morgane Gadignan : la française des gueux

Antonia de rendinger : Zone érogène

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samedi 2 mars 2024

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Victor Hugo

Bon conseil aux amants

L'amour fut de tout temps un bien rude Ananké.

Si l'on ne veut pas être à la porte flanqué,

Dès qu'on aime une belle, on s'observe, on se scrute ;

On met le naturel de côté ; bête brute,

On se fait ange ; on est le nain Micromégas ;

Surtout on ne fait point chez elle de dégâts ;

On se tait, on attend, jamais on ne s'ennuie,

On trouve bon le givre et la bise et la pluie,

On n'a ni faim, ni soif, on est de droit transi ;

Un coup de dent de trop vous perd. Oyez ceci :

Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,

Etait fort amoureux d'une fée, et l'envie

Qu'il avait d'épouser cette dame s'accrut

Au point de rendre fou ce pauvre coeur tout brut :

L'ogre, un beau jour d'hiver, peigne sa peau velue,

Se présente au palais de la fée, et salue,

Et s'annonce à l'huissier comme prince Ogrousky.

La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.

Elle était ce jour-là sortie, et quant au mioche,

Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,

Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,

Il était sous la porte et jouait au cerceau.

On laissa l'ogre et lui tout seuls dans l'antichambre.

Comment passer le temps quand il neige en décembre.

Et quand on n'a personne avec qui dire un mot ?

L'ogre se mit alors à croquer le marmot.

C'est très simple. Pourtant c'est aller un peu vite,

Même lorsqu'on est ogre et qu'on est moscovite,

Que de gober ainsi les mioches du prochain.

Le bâillement d'un ogre est frère de la faim.

Quand la dame rentra, plus d'enfant. On s'informe.

La fée avise l'ogre avec sa bouche énorme.

As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j'ai ?

Le bon ogre naïf lui dit : Je l'ai mangé.

Or, c'était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,

Jugez ce que devint l'ogre devant la mère

Furieuse qu'il eût soupé de son dauphin.

Que l'exemple vous serve ; aimez, mais soyez fin ;

Adorez votre belle, et soyez plein d'astuce ;

N'allez pas lui manger, comme cet ogre russe,

Son enfant, ou marcher sur la patte à son chien.

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Sketchs et stand-up (-18)

Inès Reg : Hors normes

Nawell Madani : Les secrets du Bled

Alison Wheeler : Le dernier verre -=- Entrée, plat, dessert

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samedi 24 février 2024

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Jean-Marc Jancovici

Le Monde sans fin (extraits)

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Mes forêts sont en train de brûler partout, mes coraux sont en train de crever, mes lacs s'assèchent, beaucoup de mes habitants veulent fuir leur pays.

Pour préserver ce qui peut l'être, vous avez 30 ans pour diviser les émissions de gaz à effet de serre par 3.

Vous pouvez aussi attendre que tout devienne invivable.

-=-

J'entendais parler du réchauffement climatique depuis longtemps.

Je me réfugiais derrière une échéance lointaine, ca devient réel.

-=-

Les émissions de dioxyde de carbone dues au digital sont équivalentes à celles de :

Toute la flotte mondiale de camions...

ou 2 fois la marine marchande mondiale...

ou 2/3 des voitures particulières et utilitaires mondiales...

ou 2,5 fois les émissions de la France.

-=-

Le problème climatique est une affaire de quantité.

La solution est aussi une affaire de quantité.

-=-

Le comportement qu'on a avec les énergies fossiles et les énergies renouvelables me fait penser à cette blague :

- Vous en êtes à combien ?

- Une bouteille de whisky par jour.

- Houlà !

Un mois plus tard...

- Alors ! où en sommes-nous ?

- Ça va beaucoup mieux !.

_Ah ! Racontez-moi ça !

- Je bois une bouteille de whisky et demie par jour, oui, mais attention, maintenant, je bois une orange pressée par semaine en plus.

-=-

Malheureusement, notre vaisseau spatial de 13 000 km de diamètre ne peut pas supporter une pression constante sans avoir des avaries de tous les bords.

Ou on fait un effort qui va nous coûter mais qui évitera la panne, ou on attend la panne.

-=-

On croit souvent que, quand on a des moyens de transport qui permettent d'aller plus vite, on va diminuer nos temps de déplacement pour aller aux mêmes endroits.

Or, on se déplace le même temps par jour en moyenne, mais on a augmenté la longueur des voyages.

-=-

La vitesse à laquelle il faut réformer le système n’est pas compatible avec le maintien d’une liberté individuelle accompagnée du niveau de vie auquel on est habitués aujourd’hui.

-=-

Le nucléaire est un peu comme l'avion de ligne.

Les accidents frappent les esprits et créent un sentiment d'effroi.

-=-

La vitesse à laquelle il faut réformer le système n’est pas compatible avec le maintien d'une liberté individuelle accompagnée du niveau de vie auquel on est habitué aujourd’hui.

-=-

Nous avons bâti un système qui n’est stable que dans l’expansion.

-=-

La mondialisation standardise les villes.

Où est le dépaysement ?

L’avion, désormais, dépayse moins qu’avant et nous transporte plus qu’il nous fait voyager.

Le tourisme est devenu au voyage ce que McDo est à la nourriture.

-=-

L'énergie abondante permet de mettre en route une quantité croissante de machines.

Une machine qui travaille, c'est quelqu'un pour la piloter.

Qu'est-ce qu'un emploi ouvrier ? c'est un serviteur de machine.

Avant la mécanisation, l'outil est un auxiliaire de l'homme.

Avec la mécanisation, c'est l'inverse.

L'homme dictait son rythme à l'outil, avec la machine, c'est l'inverse.

-=-

Une crise est un état transitoire...

Et là, ce n'est pas transitoire...

Les premiers chocs pétroliers étaient un avertissement...

Les ressources commencent à s'épuiser.

-=-

Nous avons construit un monde qui tend à rassembler tous les terriens au même endroit.

C'est un système qui réclame des flux toujours plus titanesques pour exister.

Le système s'enraye si un de ces flux ne peut plus circuler normalement, le flux humain par exemple.

-=-

Aujourd'hui, nous avons un sentiment global d'insécurité.

Dérive climatique

Érosion des ressources

Surpopulation

Pour calmer notre cortex cingulaire (zone du cerveau impactée par les facteurs émotionnels) nous avons plusieurs stratégies pour rendre à nouveau les choses prévisibles.

Le déni : C'est des conneries.

La croyance : La science trouvera bien une solution.

L'humanité s'en sort toujours.

Le greenwashing : J'émets toujours plus mais j'achète des crédits carbone (Je mets un peu d'argent dans des actions censées être vertes). Exemple : "Je suis neutre en carbone depuis 2007."

Le n'importe quoi : La croissance verte, c'est possible.

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Sketchs et stand-up (-18)

Raymond Devos : La survie du squelette

Florence Foresti : Le sommeil et l’hippopotame

Les Nuls : La dernière édition

Bérangère Krief : Une fille ne peut pas faire ça !

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samedi 17 février 2024

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Olivier de Kersauson

(suite et fin)

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Le Monde, comme il me parle (2013)

(extraits)

-=-

S'il n'y a pas un peu de poudre de perlimpinpin, rien ne peut se faire.

Aller sur la mer, c'est aller se promener aux limites de ses capacités et de son savoir.

Risquer. Oui, risquer sa vie.

Pour s'en sortir, il faut un peu de cette poudre.

-=-

Aller au risque, c'est toujours emprunter la voie la plus dure, mais elle emmène quelque part.

Les voies faciles n'emmènent nulle part.

Je le pense et je l'applique.

-=-

La politique c'est le monde de l'imposture.

Leur savoir-faire est dans le faire-savoir.

Ils sont dans leur grande majorité des voleurs d'espoirs de pauvres.

Le problème, aujourd'hui, c'est qu'il y a plus de mauvais hommes politiques que de bons.

~~

Le monde, pour moi, n'a d'intérêt que maritime.

C'est mon monde, un décor magnifique, varié, pas monotone pour peu que vous en ayez la lecture, aussi lisible que les empreintes dans un bois pour un garde-chasse.

~~

La solitude est le seul moment réel de notre vie.

La vie réelle est dans la solitude.

L'émotion est solitaire.

Même le voyage amoureux est un voyage en solitaire.

-=-

Le monde ici me dit clairement que je ne suis qu’un passant.

Alors je pense dans mon for intérieur : il me suffirait d’être ce mouvement-là pour être éternel.

Le bruit du récif m’indique que je suis déjà vaincu.

Ce bruit va continuer, continuer et continuer encore…
Cette respiration n’est pas la mienne, c’est celle du monde. Elle ne me rend que plus dérisoire et vulnérable.

Je n’ai, moi, qu’un tout petit souffle.

-=-

Le temps vient me chercher et m'emmène.

Je ne suis pas suffisamment cultivé pour que ce temps soit défini, mais je suis suffisamment sensible pour savoir qu'il est question de temps (au pluriel), définissables, présents, actifs et dérisoires.

-=-

Dans mon métier de marin, la postérité n’est pas pensable…Il n’y a pas d’autres traces que celles que creuse le sillage.

Et elles disparaissent.

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Océan’s songs (2008)

(extraits)

-=-

Toujours se souvenir que le voyageur est venu pour voir.

Que la seule richesse qui ne s'achète qu'avec du courage, c'est la lenteur.

-=-

Je ne me lasse pas des peintures chères à mon coeur:

les Antilles, la Polynésie et la mer d'Iroise.

Pourtant, je n'ai jamais revendiqué une appartenance quelconque.

-=-

J'ai choisi ce métier pour aller chercher des notes de musique en mer, pour aller danser un soir d'escale à Fortaleza.

Je fais confiance au voyage pour qu'il me conduise dans le tourbillon émotionnel du monde.

-=-

Il ne faut jamais perdre de vue que le voyageur est un corps étranger.

Ne rien solliciter, ne rien demander.

Etre silencieux et paisible.

-=-

Nous, Français, avons colonisé comme on a évangélisé :pour construire un lien.

Eux, ils ont colonisé dans un but de captation qu'ils n'ont jamais caché.

Nous, si.

-=-

J'ai choisi ce métier pour aller chercher des notes de musique en mer, pour aller danser un soir d'escale à Fortaleza.

Je fais confiance au voyage pour qu'il me conduise dans le tourbillon émotionnel du monde.

-=-

Ma pensée ne se repose qu'en mer.

Je ne fuis pas mes semblables.

D'abord pour être honnête, ils ne m'intéressent qu'assez peu pour que je les boude vraiment.

-=-

Ma pensée ne se repose qu'en mer.

-=-

Il m'a toujours semblé indécent de ne pas aller voir partout dans le monde.

Il me fallait partir sur tous les océans, découvrir tous les ports.

Pour moi, c'est vital : puisqu'on est dans le monde, il faut le courir.

-=-

La miséricorde est un principe général de conduite à l'usage de ceux qui ne veulent pas abdiquer devant la lâcheté, le doute et la bêtise.

La miséricorde permet à l'homme flétri de reverdir.

Ma miséricorde est un engrais dont je fais grand usage.

-=-

Tourner autour du monde reste pour moi un inépuisable magasin d'aventures. Une seule chose a compté pour moi: le plaisir d'être en mer...

-=-

La terre ne m'intéresse pas du tout, sauf quand elle est frangée par la mer. Alors elle est belle : un champ de blé agité par les brises marines où se mêlent l'odeur du blé qui est en train de mûrir et l'air frais qui vient de la mer ,

ça , c'est extraordinaire.

-=-

Pour moi, Tabarly, il est aussi éternel que le courage, la force, la droiture.

Il représente tellement de ces valeurs que l'homme qui les incarne ne peut pas avoir disparu.

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samedi 10 février 2024

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Textes

Olivier de Kersauzon

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Promenades en bord de mer et étonnements heureux (2016)

(extraits)

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Le jour où je vais disparaître, j'aurai été poli avec la vie car je l'aurai bien aimée et beaucoup respectée.

Je n'ai jamais considéré comme chose négligeable l'odeur des lilas, le bruit du vent dans les feuilles, le bruit du ressac sur le sable, lorsque la mer est calme, le clapotis.

Tous ces moments que nous donne la nature, je les ai aimés, chéris, choyés.

Je suis poli, voilà. Ils font partie de mes promenades et de mes étonnements heureux sans cesse renouvelés.

~~

C'est très douloureux d'écrire sa vie, de regarder dans le rétroviseur, parce qu'elle se résume à peu.

Elle n'est faite que d'efforts.

Je préfère regarder devant, parce que devant il n'y a que le plaisir, puisque l'effort n'est pas encore fait !

~~

Naviguer, c’est frôler sans cesse le corps onctueux d’une femme qui, dès lors, est interminable.

La mer lamée de mauve, c’est sa peau lascive où la coque s’introduit.

C’est d’un érotisme subtil, onirique, étrange, secret.

~~

La solitude, ça ne m'impressionne pas du tout.

Au contraire, j'aime bien ça, ça ressemble à la vie réelle.

Quand l'instant est grave, important ou difficile, on est seul, toujours.

~~

La mer varie selon l’éclairage, l’heure, la position du soleil, les nébulosités, la force du vent, celle des vagues.

C’est infini.

~~

Je pense que le lever du soleil quotidien est une sanctification de notre chance de vivre.

Je vis tous les jours en me disant : tout bouge encore, tout marche aujourd'hui, pourvu que ça dure.

~~

Pour moi comme pour les gens de ma culture, c'est à dire ceux qui ne sont pas intéressés par le buzz, les autres se comportant comme des témoins assistés, la plupart de nos coreligionnaires vivent à côté du monde.

Ce qui est important pour moi, ce n'est pas le match de foot, c'est que nous soyons le jour du solstice d'hiver, par exemple, dans le Pacifique.

~~

Le passé c'est bien, mais l'exaltation du présent, c'est une façon de se tenir, un devoir.

Dans notre civilisation, on maltraite le présent, on est sans cesse tendu vers ce que l'on voudrait avoir, on ne s'émerveille plus de ce que l'on a. On se plaint de ce que l'on voudrait avoir.

Drôle de mentalité!

Se contenter, ce n'est pas péjoratif.

Revenir au bonheur de ce que l'on a, c'est un savoir vivre.

~~

Je vis dans un monde dont j'ai fixé le décor et la ligne d'horizon, le point de mire, le point de fuite.

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samedi 3 février 2024

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Haroun Tazieff

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Histoires de volcans

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Entre l'aube et le crépuscule, ils virent par quatre fois un énorme dôme d'eau se gonfler soudain sur la surface de la mer et éclater sous la poussée forcenée des gaz, libérant un terrible jaillissement de rocs, de bombes, de scories volcaniques, de sables noirs et d'au, qui fusait pour aller s'écarteler dans le ciel en une gerbe monstrueuse.

~~

Le monde volcanique est sombre: gris, bleu foncé, brun noir.

Les rares notes claires : jaunes, blanches ou ocre, que jettent les dépôts sains abandonnés par les fumerolles, ne font que rendre plus tragique l'ensemble du décor.

Quant aux rouges sombres ou vifs et aux ors de la lave en fusion, l'exaltation qu'ils provoquent est chaque fois suivie d'une vague dépression.

Vingt-quatre heures passées en de tels lieux n'apportent qu'enthousiasme, mais à partir du troisième ou quatrième jour l'animal humain cède peu à peu à un malaise, on a envie de voir de l'eau, des plantes.

~~

Cratères en feu

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L' idée tout naturelle devait leur venir d' essayer d' établir une échelle de l' importance des tremblements de terre qui en reflète l' énergie véritable sur la base des inscriptions de leurs instruments, à l'abri des influences diverses qui tendent tantôt à exagérer les effets d'un séisme, tantôt à les réduire .

~~

En Afrique orientale, les Britanniques ont un nom délicieux pour désigner une espèce particulièrement exaspérante, armée de fortes épines recourbées qui vous retiennent sans pitié par le vêtement ou par la chair.

C'est le “ Wait a bit ” (attends un peu).

Rien à faire en effet que s'arrêter et posément se décrocher (l'énervement conduirait immanquablement au résultat inverse) pour repartir avec prudence.

“ Wait a bit ”, grande institutrice végétale de patience et de sagesse.

~~

Cependant, cette gueule, dont la chaleur me touchait comme un souffle animal, cette gueule me faisait peur.

Penché sur l'embrasement, il n'y avait plus de géologue curieux des phénomène, mais un primitif angoissé : " Si je me laisse aller, je fous le camp..."

Remonté le collet, bouclée la patte de la veste de grosse toile afin qu'une sournoise escarbille ne me pénétrât pas dans le cou. J'enfonçai sur mes derniers cheveux le vieux feutre qui me tenait lieu de casque.

A Dieu vat !

~~

Debout sur le sommet du cône grondant, avant même de retrouver mon souffle coupé par la rude escalade, je plongeai mon regard dans le cratère.

~~

Ça sent le soufre !

~~

Au long de ce dernier quart de siècle, des groupes de pression trop puissants, ont corrompu trop de décideurs politiques, trop de parlementaires, trop de hauts fonctionnaires, davantage soucieux de leurs profits personnels et de leur carrière que de l'intérêt du pays.

~~

L’odeur du soufre

~~

il est impossible aujourd'hui, à moins de débilité mentale, d'accorder à l'ONU la moindre confiance, sinon dans l'art de dépenser des fortunes pour rien et d'entretenir des milliers de parasites.

~~

La Terre va t’elle cesser de tourner ?

~~

Courage, honnêteté, rigueur, cela s'apprend. A condition de s'y prendre avant que ne soient enracinés dans le jeune individu les vices qui caractérisent et déterminent notre actuelle décadence.

De nos jours on instruit certes fort bien les gosses, mais on ne les éduque pas.

Ni à la maison, ni à l'école, moins encore à la télévision.

Si l'on se décidait à les éduquer vraiment, ce qui n'a rien de sorcier, on sauverait l'humanité des catastrophes qu'elle se fabrique.

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Sketchs et Stand-up (-18)

Elsa Barrère : Je m’embrouilles avec tout le monde !

Marina Cars : Sortir avec un moche !

Lilia Benchabane : Handicapée méchante

Paul Mirabel : Bienvenue à Marrakech

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samedi 20 janvier 2024

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Antoine de Saint-Exupéry

Pilote de guerre

(extrait)

Aux heures de paix, on sait où trouver chaque objet.

On sait joindre chaque ami.

On sait aussi où l'on ira dormir le soir.

Mais voici la guerre.

Je survole donc des routes noires de l'interminable sirop qui n'en finit plus de couler.

On évacue, dit-on, les populations, ce n'est déjà plus vrai, elles s'évacuent d'elles-mêmes.

Il est une contagion démente dans cet exode.

Car où vont-ils ces vagabonds ?

Ils se mettent en marche vers le Sud, comme s'il était, là-bas, des logements et des aliments, comme s'il était, là-bas, des tendresses pour les accueillir.

Mais il n'est, dans le Sud, que des villes pleines à craquer, où l'on couche dans les hangars et dont les provisions s'épuisent.

Où les plus généreux se font peu à peu agressifs à cause de l'absurde de cette invasion qui, peu à peu, avec la lenteur d'un fleuve de boue, les engloutit.

Une seule province ne peut ni loger ni nourrir la France !

Où vont-ils ?

Ils ne savent pas !

Ils marchent vers des escales fantômes, car à peine cette caravane aborde-t-elle une oasis, que déjà il n'est plus d'oasis.

Chaque oasis craque à son tour, et à son tour se déverse dans la caravane.

Et si la caravane aborde un vrai village qui fait semblant de vivre encore, elle en épuise, dès le premier soir, toute la substance.

Elle le nettoie comme les vers nettoient un os.

L'ennemi progresse plus vite que l'exode.

Des voitures blindées, en certains points, doublent le fleuve qui, alors, s'empâte et reflue.

Il est des divisions allemandes qui pataugent dans cette bouillie, et l'on rencontre ce paradoxe surprenant qu'en certains points ceux-là mêmes qui tuaient ailleurs, donnent à boire.

Nous avons cantonné, au cours de la retraite, dans une dizaine de villages successifs.

Nous avons trempé dans la tourbe lente qui lentement traversait ces villages :

‘’ Où allez-vous ? – On ne sait pas ‘’.

Jamais ils ne savaient rien, personne ne savait rien, ils évacuaient.

Aucun refuge n'était plus disponible.

Aucune route n'était plus praticable.

Ils évacuaient quand même.

On avait donné dans le Nord un grand coup de pied dans la fourmilière, et les fourmis s'en allaient,

laborieusement,

sans panique,

sans espoir, sans désespoir.

Comme par devoir.

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Sketchs et Stand-up (-18)

Valérie Lemercier : Nutella

Florence Foresti : Myriam - L'adultère

Ahmed Sylla : Waze

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samedi 13 janvier 2024

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Jean Giono

Les vraies richesses (1936)

Quand le soir vient, je monte du côté de Belleville.

À l'angle de la rue de Belleville et de la rue déserte, blême et tordue, dans laquelle se trouve La Bellevilloise, je connais un petit restaurant où je prends mon repas du soir.

Je vais à pied.

Je me sens tout dépaysé par la dureté du trottoir et le balancement des hanches qu'il faut avoir pour éviter ceux qui vous frôlent.

Je marche vite et je dépasse les gens qui vont dans ma direction.

Mais quand je les ai dépassés, je ne sais plus que faire, ni pourquoi je les ai dépassés, car c'est exactement la même foule, la même gêne, les mêmes gens toujours à dépasser sans jamais trouver devant moi d'espaces libres.

Alors, je romps mon pas et je reste nonchalant dans la foule.

Mais ce qui vient d'elle à moi n'est pas sympathique.

Je suis en présence d'une anonyme création des forces déséquilibrées de l'homme.

Cette foule n'est emportée par rien d'unanime.

Elle est un conglomérat de mille soucis, de peines, de joies, de fatigues, de désirs extrêmement personnels.

Ce n'est pas un corps organisé, c'est un entassement,

il ne peut y avoir aucune amitié entre elle, collective, et moi.

Il ne peut y avoir d'amitié qu'entre des parties d'elle-même et moi, des morceaux de cette foule, des hommes ou des femmes.

Mais alors, j'ai avantage à les rencontrer seuls et cette foule est là seulement pour me gêner.

Le premier geste qu'on aurait si on rencontrait un ami serait de le tirer de là jusqu'à la rive, jusqu'à la terrasse du café, l'encoignure de la porte, pour avoir enfin la joie de véritablement le rencontrer.

...........

De tous ces gens-là qui m'entourent, m'emportent, me heurtent et me poussent, de cette foule parisienne qui coule, me contenant sur les trottoirs devant La Samaritaine :

Combien seraient capables de recommencer les gestes essentiels de la vie s'ils se trouvaient demain à l'aube dans un monde nu ?

Qui saurait orienter son foyer en plein air et faire du feu ?

Qui saurait reconnaître et trier parmi les plantes vénéneuses les nourricières comme l'épinard sauvage, la carotte sauvage, le navet des montagnes, le chou des pâturages ?

Qui saurait tisser l’étoffe ?

Qui saurait tirer les sucs pour faire le cuir ?

Qui saurait écorcher un chevreau ?

Qui saurait tanner la peau ?

Qui saurait vivre ?

Ah ! c'est maintenant que le mot désigne enfin la chose !

Je vois ce qu'ils savent faire : ils savent prendre l'autobus et le métro.

Ils savent arrêter un taxi, traverser une rue, commander un garçon de café.

Ils le font là tout autour de moi avec une aisance qui me déconcerte et m'effraie.

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Sketchs et Stand-up (-18)

Doully : un moment de honte n’est pas si vite passé

Florence Foresti : les taupes models

Thomas VDB : Fumeurs vs non fumeurs

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samedi 6 janvier 2024

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Aldous Huxley

Le Meilleur des mondes

(extraits)

~~

La civilisation n'a pas le moindre besoin de noblesse ou d'héroïsme.

Ces choses-là sont des symptômes d'incapacité politique.

~~

Ce ne sont pas les philosophes mais bien ceux qui s'adonnent au bois découpé et aux collections de timbres, qui

constituent l'armature de la société.

~~

Et c'est là, dit sentencieusement le directeur , en guise de contribution à cet exposé, qu'est le secret du bonheur et de la vertu :

aimer ce qu'on est obligé de faire.

Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper.

~~

Comme il est difficile de prendre un ton persuasif quand on crie à pleine voix.

~~

Plus les talents d'un homme sont grands, plus il a le pouvoir de fourvoyer les autres.

~~

Savoir s'il est plus noble en esprit de subir les coups et les flèches de la fortune adverse, ou de prendre les armes contre

un océan de malheurs, et, en leur tenant tête, d'y mettre fin ?

Mais vous ne faites ni l'un ni l'autre.

Vous ne subissez ni ne tenez tête.

Vous abolissez tout bonnement les coups et les flèches.

~~

On ne peut avoir une civilisation aimable sans une bonne quantité de vices aimables.

~~

On croit les choses parce qu’on a été conditionné à les croire.

~~

Dès que l’individu ressent, la communauté est sur un sol glissant.

~~

Les mots peuvent ressembler aux rayons X :

si l’on s’en sert convenablement, ils transpercent n’importe quoi.

On lit, et l’on est transpercé.

~~

Un homme peut prodiguer les sourires et n'être qu'un scélérat.

~~

Les détails, comme chacun le sait, conduisent à la vertu et au bonheur.

Les généralités sont, au point de vue intellectuel, des maux inévitables.

~~

A mesure que diminue la liberté économique et politique,

la liberté sexuelle a tendance à s'accroître en compensation.

~~

Le bonheur est un maître exigeant, surtout le bonheur d'autrui.

~~

On ne peut pas faire de tragédies sans acier.

E on ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale

~~

Les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s'abstenant de le faire.

Grande est la vérité, mais plus grand encore, du point de vue pratique, est le silence au sujet de la vérité.

~~

Dans une traduction, les tons seulement sont entendus, et non leurs harmoniques.

~~

Discours

(En 1961 à la California Medical School de San Francisco)

Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et

créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir.

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Sketchs et Stand-up (-18)

Doully : pas de panique

Pierre Desproges : les cons, la guerre et les impôts

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samedi 23 décembre 2023

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Milan Kundera

Extraits de '' L'insoupçonnable légèreté de l'Etre '''

Pour Sabina, vivre dans la vérité, ne mentir ni à soi-même ni aux autres, ce n'est possible qu'à la condition de vivre sans public. Dès lors qu'il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons bon gré mal gré aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n'est vrai.

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Il avait derrière lui sept années de vie avec Tereza et voilà qu'il constatait que ces années étaient plus belles dans le souvenir qu'à l'instant où il les avait vécues.

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On ne pourra jamais déterminer avec certitude dans quelle mesure nos relations avec autrui sont le résultat de nos sentiments, de notre amour ou non-amour, de notre bienveillance ou haine, et dans quelle mesure elles sont d'avance conditionnées par les rapports de force entre individus.

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Soudain, il se sentit mal à l'aise à l'idée qu'il la voyait si peu depuis deux ans et qu'il n'avait même plus l'occasion de serrer longuement ses mains dans les siennes pour les empêcher de trembler.

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En son for intérieur, elle lui reprochait toujours de ne pas l'aimer assez. Elle considérait que son amour à elle était au-dessus de tout reproche, mais que son amour à lui était une simple condescendance.

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Ce sont précisément les questions auxquelles il n'est pas de réponse qui marquent les limites des possibilités humaines et qui tracent les frontières de notre existence.

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Mais un événement n'est-il pas au contraire d'autant plus important et chargé de signification qu'il dépend d'un plus grand nombre de hasards ?

Seul le hasard peut nous apparaître comme un message, pour qu'un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s'y rejoignent dès le premier instant.

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Tant que les gens sont plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n'en est qu'à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs, mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d'autre dans la partition de chacun.

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La vraie bonté de l'homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu'à l'égard de ceux qui ne représentent aucune force.

Le véritable test moral de l'humanité, le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu'il échappe à notre regard, ce sont les relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux.

Et c'est ici que s'est produite la faillite fondamentale de l'homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent.

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Tomas se répète le proverbe allemand : einmal ist keinmal, une fois ne compte pas, une fois c’est jamais.

Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout.

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Si nous sommes incapables d'aimer c'est peut-être parce que nous désirons être aimés, c'est à dire que nous voulons quelque chose de l'autre, l'amour, au lieu de venir à lui sans revendications et ne vouloir que sa simple présence.

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Cette gentillesse lui crevait le cœur, elle tourna son visage vers l'écorce de l'arbre et éclata en sanglots.

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Elle s'interrompit, puis elle ajouta :

" Devant c'était le mensonge intelligible, et derrière, l'incompréhensible vérité. "

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Et c'est pour cela qu'il est si dangereux de changer l'animal en machine animée et de faire de la vache un automate à produire du lait :

l'homme coupe ainsi le fil qui le rattachait au Paradis, et rien ne pourra l’arrêter ni le réconforter dans son vol à travers le vide du temps.

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... mais on peut avec raison reprocher à l'homme d'être aveugle à ces hasards et de priver ainsi la vie de sa dimension de beauté.

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Sketchs / Stand-up (-18)

Florence Foresti : Isabelle Adjani

Muriel Robin : La réunion de chantier

Ben : 7 minutes pour apprendre à lire

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samedi 16 décembre 2023

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Simone Signoret

Extraits de ‘’ La nostalgie n’est plus ce qu’elle était ‘’

Le secret du bonheur en amour, ce n’est pas d’être aveugle mais de savoir fermer les yeux quand il le faut.

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Ça n'est pas un bon truc de venir là avec un gros ouvrage philosophique sous le bras et de le déposer sur la table de maquillage pour faire croire qu'on s'en fout du cinéma, alors qu'on crève de trac et d'envie d'en faire.

Ça vexe les saltimbanques qui n'ont pas fait de philo et ça fait sourire les intellectuels qui ont voulu devenir saltimbanques, ce qui ne veut pas dire qu'en devenant saltimbanques ils sont devenus idiots.

Je le sais, je l'ai fait une fois, le truc du gros bouquin... pas deux !

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Montand, il est formidable dans les grandes circonstances. S'il y a le feu, c'est lui qui trouve l'eau ; et si vous perdez votre sang, il saura vous faire un garrot. Il est l'homme des grandes occasions.

Disons que dans les petites occasions, il lui arrive d'être un peu difficile, pour ne pas dire pénible.

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...… Non, et c'est peut-être pour cela qu'elle était plus sensibilisée.

De toute façon, elle faisait toujours les choses pas comme les autres.

A peu près à la même époque, elle s'est aperçue que la brosse à dents qu'on venait d'acheter était made in Japan.

On est retourné chez le marchand de couleurs qui portait un béret basque et était certainement un militant des Croix de Feu.

Très polie, ma mère lui dit : " je voudrais échanger cette brosse à dents, parce que, voyez-vous, elle est fabriquée au Japon

‘’Ah oui, et alors ? " fait le marchand.

" Vous comprenez, monsieur, lui expliqua ma mère, les Japonais viennent de signer un pacte avec les Italiens et les Allemands et toute marchandise japonaise, la moindre brosse à dents, ce sont des armes pour le Japon, l'Italie et l'Allemagne, des pays fascistes ".

A ce moment là, j'aurais donné la terre entière pour ne pas être à côté !

Mais le type reprenait : " Vous voulez donc une brosse à dents française ? ‘’

‘’ Non, je ne suis pas chauvine. Je veux seulement une brosse à dents qui ne soit ni allemande, ni italienne, ni japonaise ".

On a dû s'accommoder d'une brosse à dents anglaise.

Ma mère considérait qu'elle n'avait pas perdu sa journée et je pense aujourd'hui qu'elle avait parfaitement raison, mais quand on a douze ou treize ans, on est terriblement gêné.

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Elle prit donc ses deux petits garçons sous le bras, un minimum de paquets, pour une fois, mais dont un contenait néanmoins un petit éléphant fait d'ouate enrobée d'un crochetage de laine gris : joujou artisanal s'il en fut, dans lequel elle avait dissimulé un vieux revolver de mon père qu'elle s'était refusée à livrer à la mairie en 40.

Elle n'avait pas la moindre intention de s'en servir, mais, pas plus qu'on n'achète de brosses à dents à l'ennemi, on ne lui rend les armes.

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Quand j'étais petite, on me racontait comment les chemineaux laissaient des signes mystérieux sur les portes des fermes auxquelles ils avaient frappé, à l'intention de leurs copains qui viendraient derrière eux.

‘’ Ici on donne … ici on est méchant … ici on donne contre du travail … ‘’ disaient les croix, les bâtons ou les losanges gravés au canif.

Il y a a sûrement plein de signes invisibles tracés sur la porte de la « roulotte ».

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C'est à l'hôtel d'Angleterre (de Leningrad) qu'Essenine s'était ouvert les veines et avait écrit le dernier poème de sa vie. C'était en 1925.

Assis par terre dans le salon de notre appartement princier, après un dernier verre et juste avant d'aller se coucher, l'un des guides interprètes dit que c'était peut-être sur cette moquette-là que le sang d'Essenine avait coulé.

Et tous quatre, en russe et en chœur, récitèrent le poème du jeune fou dont les derniers vers disent :

Dans cette vie mourir n'est pas nouveau,

Mais vivre n'est certes pas chose plus neuve.

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Sketchs / Stand-up (-18)

Florence Foresti : Britney Spears

Muriel Robin : L’addition

Ben : Sketch complet

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samedi 9 décembre 2023

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Bouddha

La bienveillance

Que tous les êtres soient remplis de joie et de paix.

Que tous les êtres, partout,

Les forts et les faibles,

Les illustres et les insignifiants,

Les misérables et les puissants,

Les grands et les petits,

Les subtils et les grossiers,

En vue ou dans l’ombre,

À proximité ou à mille lieues,

Étant ou dans l’attente d’être :

Que tous soient remplis d’une joie durable.

Qu’aucun être n’en trompe un autre,

Qu’aucun être nulle part n’en méprise un autre,

Qu’aucun être sous l’emprise de la colère ou du ressentiment.

Ne souhaite jamais le malheur d’un autre.

Tout comme la mère fait de sa vie un rempart

pour protéger de la souffrance son enfant, son unique enfant,

Laisse grandir en toi un amour sans bornes de toutes les créatures.

Laisse ton amour couler et sillonner l’Univers,

Dans toute sa hauteur, sa profondeur et sa grandeur,

Un amour sans limites, sans haine et sans hostilité.

Puis, debout ou en mouvement,

Assis ou couché,

Tant que tu es éveillé,

Lutte pour cela en fixant ton esprit sur un point ;

Ta vie t’apportera le paradis sur terre.

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Montaigne

La vie n’est en soi ni bien ni mal : c’est la place du bien et du mal selon que vous la leur faites.

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Nelson Mandela

Il n’y a aucune passion à vivre petit, à vivre une vie qui est à mille lieues de celle que vous êtes capable de vivre.

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Sketchs / Stand-up (-18)

Caroline Vigneaux : ( au festival du rire de Liège )

Antonia de Rendinger : Travail, famille poterie

Omar et Fred : SAV des émissions

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samedi 2 décembre 2023

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Temps calme

Parti très loin

Dans mes pensées

Je me suis perdu.

À le suivre des yeux

Un papillon me ramène

À moi même.

Au bord du lac,

Pêcher plus de silence

Que de poissons.

Chaude après-midi

Lourdeur du temps -

Le poids d’acier

Du ciel bleu métal.

Être en sueur

Comme un poisson

Sorti de l’eau.

Dans l’herbe sèche

Lentement la limace lèche

L’ombre d’un nuage.

Témoignage

Chemin de nuit

Que nul n’emprunte

Sauf les ombres.

Le long de la plage,

Clôture barbelée,

Du sable s’est évadé.

Assassin en herbe

Piétinant la pelouse

Le voleur de fleurs.

Nuit dehors

Mes rêves envolés

Avec le hibou

Qui m’a réveillé,

Sous la voie lactée,

Un nuage passe :

- Éclipse d’étoiles,

Au rythme du vent,

Les feuilles des arbres

Applaudissent.

Triste constat

À fuir le malheur

On peut faire

Le tour du monde.

À mettre nos crimes

Bout à bout

On mesure les ténèbres.

Même à reculons

Ceux qui vivent

Avancent vers la mort.

Sortie de bar

Si haut et pourtant

Aux pieds de la fourmi

Commence le ciel.

Pleines à ras bord

Les poubelles

Festins de mouches.

Ici - L’ivrogne a l’esprit

Vif comme une limace,

Et la répartie baveuse.

Six heures

Instant délicieux

À une heure matinale

Entre le jour et la nuit,

En prenant son café

Manger des yeux

Un croissant de lune,

Manque de bol

Au petit déjeuner

Moucheron qui boit la tasse.

Pause café

Prendre son temps

Au petit déjeuner

Délice du matin.

Ne rien faire -

Mais patiemment

Le faire bien.

Toucher du doigt

Que le bonheur est

À portée de main.

Sur la plage

Chaleur du matin

Le soleil a mis

Le feu aux nuages.

Je pense au futur

Et le présent est

Déjà passé.

Dans chaque vague

Un peu de sable

Du temps qui s’écoule.

S’il vous plait

Ciel d’automne -

La pluie a

Le gout des nuages.

Mort de faim de vivre

Jusqu’à l’ivresse

J’ai soif d’autre chose.

Donnez-moi à boire

Ce qui réchauffe le cœur :

Des mots d’amour.

Éloge du Bref

Ciel et mer

Ne font qu’un

À l’horizon.

Voir fleurir

Les cerisiers

Ma gourmandise.

Petit à petit

Un poème grandit

À rester petit.

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Sketchs / Stand-up (-18)

Alexandra Pizzagali : Les femmes enceintes

Jérôme Commandeur : Le Vélib’, c’est has been !

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samedi 25 novembre 2023

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André Pieyre de Mandiargues

Fleur du Japon

Fille en fièvre dans un drap d’eau

S’ouvre se ferme s’épanouit

Comme une fleur japonaise.

Le jeu simule une treille

Tout autour de la peau qui luit

Tout au long de la peau complice

Feuilles rouillées feuilles mortes

Sous la chute des soupirs.

Pétales vains papillonneries

Entre deux gouffres de sommeil

Les ailes dorées des caresses

Ne remuent que poussière

Leurs grâces caduques

Ne nous arrêteront plus.

Mais les eaux brunes du regard

Où dort le bruit de la mer

La terre fauve au fond des yeux

À la lisière de la personne

Aux bords glacés de l’être

Et de la nuit de tous les temps.

Perdre pied gagner l’air

Dans la nuit des bois de la mer.

Une autre vie à d’autres tempes

Dans le noir de toute la vie

Une autre vie obscurément

Sève ruisselant vers la rose

Glace qui casse au printemps

Tourterelles envolées

Dans la crasse d’un ciel de suie.

Puis le sang reflue en ce corps

Qui se croyait le cœur du monde.

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Sketchs / Stand-up (-18)

Blanche Gardin : Vie privée, vie privée

Isabelle Nanty / Paul Mirabel : Jésus adolescent

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samedi 18 novembre 2023

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Paul Verlaine

Puisque l'aube grandit.

Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore,
Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien
Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore,
Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,

C'en est fait à présent des funestes pensées,
C'en est fait des mauvais rêves, ah ! c'en est fait
Surtout de l'ironie et des lèvres pincées
Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait.

Arrière aussi les poings crispés et la colère
A propos des méchants et des sots rencontrés;
Arrière la rancune abominable ! arrière
L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés !

Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière
A dans ma nuit profonde émis cette clarté
D'une amour à la fois immortelle et première,
De par la grâce, le sourire et la bonté,

Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,
Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,
Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses
Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin ;

Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,
Vers le but où le sort dirigera mes pas,
Sans violence, sans remords et sans envie :
Ce sera le devoir heureux et gais combats.

Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,
Je chanterai des airs ingénus, je me dis
Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute ;
Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.

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Sketchs / Stand-up (-18)

Laura Laune : Winnie l’ourson

Blanche Gardin : La borne à buzzer

Jérôme Commandeur : Les gens moches

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samedi 11 novembre 2023

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Boris Vian

J’suis snob

J´suis snob... J´suis snob

C´est vraiment l´seul défaut que j´gobe

Ça demande des mois d´turbin

C´est une vie de galérien

Mais lorsque je sors avec Hildegard

C'est toujours moi qu'on r'gard'

J´suis snob... Foutrement snob

Tous mes amis le sont

On est snobs et c´est bon

Chemises d´organdi, chaussures de zébu

Cravate d´Italie et méchant complet vermoulu

Un rubis au doigt... de pied, pas çui-là

Les ongles tout noirs et un très joli p´tit mouchoir

J´vais au cinéma voir des films suédois

Et j´entre au bistro pour boire du whisky à gogo

J´ai pas mal au foie, personne fait plus ça

J´ai un ulcère, c´est moins banal et plus cher

J´suis snob... J´suis snob

J´m´appelle Patrick, mais on dit Bob

Je fais du ch´val tous les matins

Car j´ador´ l´odeur du crottin

Je ne fréquente que des baronnes

Aux noms comme des trombones

J´suis snob... Excessivement snob

Et quand j´parle d´amour

C´est tout nu dans la cour

On se réunit avec les amis

Tous les vendredis, pour faire des snobisme-parties

Il y a du coca, on déteste ça

Et du camembert qu´on mange à la petite cuiller

Mon appartement est vraiment charmant

J´me chauffe au diamant, on n´peut rien rêver d´plus fumant

J´avais la télé, mais ça m´ennuyait

Je l´ai r´tournée... d´l´aut´ côté c´est passionnant

J´suis snob... J´suis snob

J´suis ravagé par ce microbe

J´ai des accidents en Jaguar

Je passe le mois d´août au plumard

C´est dans les p´tits détails comme ça

Que l´on est snob ou pas

J´suis snob... Encor plus snob que tout à l´heure

Et quand je serai mort

J´veux un suaire de chez Dior!

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Sketchs / Stand-up (-18)

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Standards rétros

Sylvie Joly : Catherine

Didier Bénureau : Moralès

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Tragi-comédie

Alexandra Pizzagali : Cocue

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samedi 4 novembre 2023

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Sophocle

De tous les prodiges de ce monde

De tous les prodiges de ce monde

Le plus grand est l'homme.

Sur les abîmes de la mer,

Sur les vagues et dans les tempêtes

Soulevées par le vent du sud,

Il s'aventure et il chemine.

La plus puissante des déesses,

La Terre impérissable, infatigable

Il la fatigue chaque année

Du va-et-vient de ses charrues,

Il la brise sous les pas des mulets.

Le peuple étourdi des oiseaux,

L'engeance des fauves voraces,

Les habitants de l'océan, il sait

Les capturer dans les nœuds des filets.

Et dans ses pièges il enveloppe

Les bêtes errantes des montagnes

Et courbe sous le joug la crinière

Du cheval et l'inépuisable taureau.

Paroles, pensées agiles, lois civiques

Tout cela il a appris à le forger lui-même

A se garder des flèches du gel et de la pluie

Et à prévoir les lendemains imprévisibles.

La mort seule échappe à ses pièges

Bien qu'il ait su se prémunir

Contre les redoutables maladies.

Mais cette ruse et ce savoir

Qui dépassent notre espérance

L'entraînent tour à tour vers le bien et le mal.

Forte sera sa cité

S'il respecte serments et dieux

Mais morte sera sa cité

S'il laisse le crime croître en lui.

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Sketchs / Stand-up (-18)

Alexandra Pizzagali : Les femmes et les enfants d’abord

Guy Bedos : chagrin fiscal

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samedi 28 octobre 2023

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Jean de la Fontaine

La Montagne qui accouche

Une Montagne en mal d'enfant

Jetait une clameur si haute,

Que chacun au bruit accourant

Crut qu'elle accoucherait, sans faute,

D'une Cité plus grosse que Paris :

Elle accoucha d'une Souris.Quand je songe à cette Fable

Dont le récit est menteur

Et le sens est véritable,

Je me figure un Auteur

Qui dit : Je chanterai la guerre

Que firent les Titans au Maître du tonnerre.

C'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ?

Du vent.

Le Geai paré des plumes

Un Paon muait ; un Geai prit son plumage ;

Puis après se l'accommoda ;

Puis parmi d'autres Paons tout fier se panada,

Croyant être un beau personnage.

Quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué,

Berné, sifflé, moqué, joué,

Et par Messieurs les Paons plumé d'étrange sorte ;

Même vers ses pareils s'étant réfugié,

Il fut par eux mis à la porte.

Il est assez de geais à deux pieds comme lui,

Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui,

Et que l'on nomme plagiaires.

Je m'en tais ; et ne veux leur causer nul ennui :

Ce ne sont pas là mes affaires.

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Sketchs / Stand-up (-18)

Emy : Confidences

Redouanne : La vie c’est dingue, la vie c’est fou !

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samedi 21 octobre 2023

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Paul Verlaine

Écoutez la chanson bien douce

Écoutez la chanson bien douce

Qui ne pleure que pour vous plaire.

Elle est discrète, elle est légère :

Un frisson d'eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère?),

Mais à présent elle est voilée

Comme une veuve désolée,

Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile

Qui palpite aux brises d'automne,

Cache et montre au cœur qui s'étonne

La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,

Que la bonté c'est notre vie,

Que de la haine et de l'envie

Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire

D'être simple sans plus attendre,

Et de noces d'or et du tendre

Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste

Dans son naïf épithalame.

Allez, rien n'est meilleur à l'âme

Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage,

L'âme qui souffre sans colère,

Et comme sa morale est claire !

Écoutez la chanson bien sage.

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Sketchs(-18)

Caroline Vigneaux : Féministe et avocate

Alex Vizorek : On va parler d’art

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samedi 14 octobre 2023

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José-Maria de Heredia

Les conquérants

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

Guillaume Apollinaire

L'adieu

J’ai cueilli ce brin de bruyère

L’automne est morte souviens-t’en

Nous ne nous verrons plus sur terre

Odeur du temps brin de bruyère

Et souviens-toi que je t’attends

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Sketchs(-18)

Laura Laune : Prof en CAP

Alex Vizorek :Revue de presse

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samedi 7 octobre 2023

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Sully Prudhomme

(1839-1907)

Un songe

Le laboureur m'a dit en songe : " Fais ton pain

Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème."

Le tisserand m'a dit : "Fais tes habits toi-même."

Et le maçon m'a dit : " Prends la truelle en main."

Et seul, abandonné de tout le genre humain

Dont, je traînai partout l'implacable anathème,

Quand j'implorai du ciel une pitié suprême,

Je trouvais des lions debout sur mon chemin.

J'ouvris les yeux, doutant si l'aube était réelle ;

De hardis compagnons sifflaient sur leurs échelles.

Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés.

Je connus mon bonheur, et qu'au monde où nous sommes

Nul ne peut se vanter de se passer des hommes,

Et depuis ce jour-là, je les ai tous aimés.

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Sketchs(-18)

Constance : Mademoiselle Kresselle

Florence Foresti : L’adultère

Fernand Raynaud : Le racket

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samedi 30 septembre 2023

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Gérard de Nerval

La ballet des heures

Les heures sont des fleurs l'une après l'autre écloses

Dans l'éternel hymen de la nuit et du jour ;

Il faut donc les cueillir comme on cueille les roses

Et ne les donner qu'à l'amour.

Ainsi que de l'éclair, rien ne reste de l'heure,

Qu'au néant destructeur le temps vient de donner ;

Dans son rapide vol embrassez la meilleure,

Toujours celle qui va sonner.

Et retenez-la bien au gré de votre envie,

Comme le seul instant que votre âme rêva ;

Comme si le bonheur de la plus longue vie

Était dans l'heure qui s'en va.

Vous trouverez toujours, depuis l'heure première

Jusqu'à l'heure de nuit qui parle douze fois,

Les vignes, sur les monts, inondés de lumière,

Les myrtes à l'ombre des bois.

Aimez, buvez, le reste est plein de choses vaines ;

Le vin, ce sang nouveau, sur la lèvre versé,

Rajeunit l'autre sang qui vieillit dans vos veines

Et donne l'oubli du passé.

Que l'heure de l'amour d'une autre soit suivie,

Savourez le regard qui vient de la beauté ;

Être seul, c'est la mort ! Être deux, c'est la vie !

L'amour c'est l'immortalité !

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Sketchs(-18)

Tania Dutel : Ma mère dit .......

Florence Foresti : Lendemain de soirée

Alex Metayer :Les pâtes à la Boudoni

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samedi 23 septembre 2023

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Arthur Rimbaud

Comédie en trois baisers

Elle était fort déshabillée,

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres penchaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,

Mi-nue, elle joignait les mains.

Sur le plancher frissonnaient d’aise

Ses petits pieds si fins, si fins.

Je regardai, couleur de cire

Un petit rayon buissonnier

Papillonner, comme un sourire

Sur son beau sein, mouche au rosier.

Je baisai ses fines chevilles.

Elle eut un long rire tris-mal

Qui s’égrenait en claires trilles,

Une risure de cristal…

Les petits pieds sous la chemise

Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! »

La première audace permise,

Le rire feignait de punir !

Pauvrets palpitants sous ma lèvre,

Je baisai doucement ses yeux :

Elle jeta sa tête mièvre

En arrière : « Oh c’est encor mieux !… »

‘’ Monsieur, j’ai deux mots à te dire… »

Je lui jetai le reste au sein

Dans un baiser, qui la fit rire

D’un bon rire qui voulait bien…

Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres penchaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

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Sketchs (-18)

Antonia de Rendinger : Vive le nombril

Isabeau de R : La leçon de jardinage

Raymond Devos : La survie du squelette

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samedi 16 septembre 2023

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Rudyard Kipling

(1865 / 1936)

Si (Tu seras un homme mon fils)

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,

Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,

Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre

Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,

Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter des sots,

Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles

Sans mentir toi-même d'un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,

Si tu peux rester peuple en conseillant les rois

Et si tu peux aimer tous tes amis en frère

Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître

Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;

Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,

Penser, sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,

Si tu peux être brave et jamais imprudent,

Si tu sais être bon, si tu sais être sage

Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite

Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête

Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis

Et, ce qui est mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un homme, mon fils.

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Sketchs (-18)

Florence Foresti : La fille douée en amour

Blanche Gardin : La télévision / réfugiés climatiques

Pierre Desproges : A quoi reconnaître un con

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samedi 9 septembre 2023

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Stéphane Moysan

Illustrateur et poète de Douarnenez

Début de l’été

Fatigués du métro

Ils s’entassent

Sur la plage.

Le chant des sirènes

N’attire

Que des naufragés.

Une foule allongée

En code barre

Le prix des vacances.

Messe de midi

Au chant du clocher

Les ombres s’enterrent.

Place de l’église

Trop de monde

À la terrasse des cafés.

Brune, blonde ou rousse

Il les aime toutes !

Le soiffard.

Le soleil

À trop le regarder

On plonge

Dans l’obscurité.

À lui tourner le dos

On fait face

À son ombre.

Il est pourtant

Sans côté sombre

Le soleil.

Les reflets

Comme un reflet

Dans les yeux du pêcheur

La couleur de la mer,

En cette fin de soirée,

Il a offert à son fils

Le meilleur anniversaire,

Heureux de l’avoir attrapée

Dans son seau d’eau

L’enfant repart avec la lune.

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Sketchs (-18)

Maude Landry : Stand-upà Montreux

Jamel Debbouze : La circoncision

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samedi 2 septembre 2023

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Classique et triste, mais si beau !

Océano Nox - Victor Hugo

Oh ! combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Dans ce morne horizon se sont évanouis ?

Combien ont disparu, dure et triste fortune ?

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Sous l’aveugle océan à jamais enfoui ?

Combien de patrons morts avec leurs équipages ?

L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages

Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots !

Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée,

Chaque vague en passant d’un butin s’est chargée,

L’une a saisi l’esquif, l’autre les matelots !

Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !

Vous roulez à travers les sombres étendues,

Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus

Oh ! que de vieux parents qui n’avaient plus qu’un rêve,

Sont morts en attendant tous les jours sur la grève

Ceux qui ne sont pas revenus !

On s’entretient de vous parfois dans les veillées,

Maint joyeux cercle, assis sur les ancres rouillées,

Mêle encore quelque temps vos noms d’ombre couverts,

Aux rires, aux refrains, aux récits d’aventures,

Aux baisers qu’on dérobe à vos belles futures

Tandis que vous dormez dans les goémons verts !

On demande: ‘’ Où sont-ils ? Sont-ils rois dans quelque île ?

Nous ont’ ils délaissés pour un bord plus fertile ? ‘’

Puis, votre souvenir même est enseveli.

Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire.

Le temps qui sur toute ombre en verse une plus noire,

Sur le sombre océan jette le sombre oubli.

Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.

L’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue ?

Seules, durant ces nuits où l’orage est vainqueur,

Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,

Parlent encore de vous en remuant la cendre

De leur foyer et de leur cœur !

Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,

Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre

Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond,

Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne,

Pas même la chanson naïve et monotone

Que chante un mendiant à l’angle d’un vieux pont !

Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ?

O flots ! que vous savez de lugubres histoires !

Flots profonds redoutés des mères à genoux !

Vous vous les racontez en montant les marées,

Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées

Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous !

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Sketchs

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Nicole Ferroni : Wonder Woman

Pierre Desproges : La fête des enfants

Antonia : La dictée revue et corrigée

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samedi 26 août 2023

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Jacques Prévert

Florilège de textes cours

(troisième et dernier volet)

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Il est terrible le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d'étain

Il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

~~

Et toi vieille cloche qui vendais des crayons

et qui trouvait dans le vin rouge et dans tes rêves sous les ponts

d'extraordinaires balivernes des histoires d'un autre monde.

~~

J'aime celui qui m'aime,

Est-ce ma faute à moi,

Si ce n'est pas le même

Qui m'aime à chaque fois.

~~

Si notre amour voulait partir

Nous ferions tout pour le retenir

Que serait notre vie sans lui :

une valse lente sans musique

un enfant qui jamais ne rit

un roman que personne ne lit

la mécanique de l'ennui

Sans amour, sans vie !

~~

Vous je ne vous regarde pas, ma vie non plus ne vous regarde pas

J'aime ce que j'aime et cela seul me regarde et me voit

J'aime ceux que j'aime, je les regarde, ils m'en donnent droit.

~~

Le bonheur, en partant, m'a dit qu'il reviendrait.

Que quand la colère hisserait le drapeau blanc, il comprendrait.

Le temps du pardon et du calme revenu, il saurait

retrouver le chemin de la sérénité, de l'arc-en-ciel et de l'après.

Le bonheur, en partant, m'a promis de ne jamais m'abandonner

De ne pas oublier les doux moments partagés,

Et d'y écrire une suite en plusieurs volumes reliés,

Tous dédiés à la gloire du moment présent à respirer.

~~

Dis donc camarade Soleil

tu ne trouves pas que c'est plutôt con

de donner une journée pareille à un patron ?

~~

Jadis

les arbres étaient des gens comme nous

mais plus solides

plus heureux

plus amoureux peut-être

plus sages

C'est tout.

~~

Les gens très âgés remontent en enfance

et leur cœur bat

là où il n'y a plus d'autrefois.

~~

Quand on n'était pas sage, on allait au coin avec une queue d'artichaut dans la bouche pour bien comprendre l'amertume de la faute.

~~

Mais un jour le vrai soleil viendra

un vrai soleil dur qui réveillera le paysage trop mou

et les travailleurs sortiront

ils verront alors le soleil

le vrai le dur le rouge soleil de la révolution

et ils se compteront

et ils se comprendront

et ils verront leur nombre

et ils regarderont l'ombre et ils riront

et ils s'avanceront

une dernière fois le capital voudra les empêcher de rire

ils le tueront

et ils l'enterreront dans la terre sous le paysage de misère et profits de poussières et de charbon ils le brûleront ils le raseront et ils en fabriqueront un autre en chantant

un paysage tout nouveau tout beau

un vrai paysage tout vivant

ils feront beaucoup de choses avec le soleil

et même ils changeront l'hiver en printemps.

~~

Nous allions à Pornichet dans la Loire Inférieure.

La mer, je courais après elle,

elle courait après moi,

tous les deux, on faisait ce qu'elle voulait.

C'était comme les contes de fée,

elle changeait les gens.

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Sketchs (-18)

Geremy Credeville : les soirées films en couple

Laura Laune : attention à ce qu’on dit aux enfants

Paul Mirabel : ma pire anecdote de honte

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samedi 19 août 2023

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Jacques Prévert

Florilège de textes cours (suite)

La terre aime le soleil,

et elle tourne

pour se faire admirer

et le soleil la trouve belle

et il brille pour elle.

Et quand il est fatigué

il va se coucher,

et la lune se lève.

~~

Comme ils sont ridicules et blêmes vos rayons

lorsque la lumière de celle qui aime l'amour

rencontre la lumière de celui qui aime l'amour.

~~

Deux amoureux humains

deux rescapés

s'approchèrent d'un peuplier

sur son cœur ils gravèrent

leurs cœurs et leurs noms enlacés

et furent épargnés.

~~

Le bonheur, en partant, m'a fait de grands signes de la main,

comme des caresses pleines de promesses sur mes lendemains.

Il m'a adressé ses meilleurs vœux sur mon destin qui s'en vient,

et je crois en lui bien plus qu'en tous les devins.

~~

Le bonheur est un ange aux ailes fragiles, un colosse aux pieds d'argile,

Il a besoin d'air, de lumière, de liberté et d'une terre d'asile,

Je veux être son antre dès ses premiers babils,

Pour peu qu'il me le permette, le bonheur n'est jamais un projet futile.

~~

Le bonheur est parti

on le demande ailleurs

mais la terre est trop petite pour un trop grand malheur.

Le bonheur en partant

a dit qu'il reviendrait.

Toujours, ils l'attendaient.

~~

Les enfants qui s’aiment s’embrassent debout

contre les portes de la nuit.

Et les passants qui passent les désignent du doigt

mais les enfants qui s’aiment

ne sont là pour personne.

Et c’est seulement leur ombre

qui tremble dans la nuit

excitant la rage des passants

leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie.

Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne

Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit

Bien plus haut que le jour

dans l’éblouissante clarté de leur premier amour.

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Sketchs (-18)

Constance : La bonne sœur

Blandine Lehout : L’amour c’est mieux à deux

Pierre Desproges : Les rues de Paris ne sont plus sûres

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samedi 12 août 2023

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Jacques Prévert

Florilèges de textes courts

Au loin déjà la mer s'est retirée

mais dans tes yeux entrouverts

deux petites vagues sont restées

démons et merveilles

vents et marées

deux petites vagues pour me noyer.

~~

Et ta robe en tombant

sur le parquet ciré

n'a pas fait plus de bruit

qu'une écorce d'orange.

~~

La fermeture éclair a glissé sur tes reins

et tout l'orage heureux

de ton corps amoureux

au beau milieu de l'ombre

a éclaté soudain.

~~

La pointe de ton sein

a tracé tendrement la ligne de ma chance

dans le creux de ma main.

~~

Trois allumettes, une à une allumées dans la nuit

la première pour voir ton visage tout entier

la seconde pour voir tes yeux

la dernière pour voir ta bouche

et l'obscurité toute entière pour me rappeler tout cela

en te serrant dans mes bras.

~~

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là

et tu marchais souriante

épanouie, ravie, ruisselante

sous la pluie.

~~

La vraie jeunesse ne s'use pas.

On a beau l'appeler souvenir,

On a beau dire qu'elle disparaît,

On a beau dire et vouloir dire que tout s'en va ....

~~

C'était tout petit Pornichet, un peu sauvage,

mais il y avait le facteur,

des pêcheurs,

des marchands de cœur à la crème,

et même une fois, un cirque est arrivé avec quelques pauvres animaux savants et un clown

~~

Nous allions à Pornichet dans la Loire Inférieure.

La mer changeait les gens.

A peine arrivés, ils n'avaient plus la même couleur,

ni la même façon de parler.

Ils étaient remis à neuf,

on aurait dit des autres.

~~

Arbres

chevaux sauvages et sages

à la crinière verte

au grand galop discret

dans le vent vous piaffez

debout dans le soleil vous dormez

et rêvez.

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Sketchs (-18)

Tania Dutel : séance chez l’esthéticienne

Marina Rollman : l’addiction au sport


Pierre Desproges : Les piles


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samedi 5 août 2023

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Richard Bohringer

Ca me fait penser à Roland.

J'aime faire la route avec lui.

Il a des grands silences.

Moi, je remonte le fil de sa nuit.

A petits pas, à petits mots.

Sans rien presser pour rien casser.

Il est fragile, Roland.

Roland, c'est un beau souvenir.

On a fraternisé.

Fraternisé pour la vie.

Mon frère l'acteur.

Le païen !

L'éructant !

Mon miel en colère.

Celui qui a des paillettes d'or dans les mirettes.

~~

Je veux écrire pour être avec les autres.

Ceux que j'ai connus.

Ceux que je vais connaître.

Ceux que je ne connaîtrai jamais.

Je veux écrire pour être meilleur humain.

Pour éviter la disgrâce.

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Sketchs

Laura Laune : La prof

Doully : Qu’est-ce qu ‘elle a ma voix

Paul Mirabel : ma pire anecdote de honte

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samedi 29 juillet 2023

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Julos Beaucarne

Textes dédiés à sa femme Loulou assassinée dans le métro en 1975

Sans vous commander, je vous demande d’aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches.

Le monde est une triste boutique,

les cœurs purs doivent se mettre ensemble pour l’embellir,

il faut reboiser l’âme humaine.

Je resterai sur le pont,

je resterai un jardinier,

je cultiverai mes plantes de langage.

Il n’est de vrai que l’amitié et l’amour.

Je suis maintenant très loin au fond du panier des tristesses.

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Chanson Pour Loulou

T'es partie su' l'coup d'une heure

En février, à la chandeleur

Et l'hiver a repris vigueur Au fond d' mon cœur

Je suis resté seul sur le pont

Avec mes deux p'tits moussaillons

Il paraît qu'on t'a vue passer

Dans les pays de l'autre côté

Il paraît qu'on t'a vue passer

Dans les pays de l'autre côté

Ceux qui l'ont dit en ont menti

Car quand le soir est doux ici

Je sens ton sourire qui revient

Et la caresse de ta main

Je sens ton sourire qui revient

Et la caresse de ta main

Je sens qu' tu es tout contre moi

Que ta fraîcheur pénètre en moi

Que tu me dis dedans l'oreille

Des mots d'amour doux comme le miel

Pourtant des fois, quand j'y pense pas

Je m' dis que j' te reverrai pas

J' t'entends alors rire aux éclats

De l'autre côté de la paroi

J' t'entends alors rire aux éclats

De l'autre côté de la paroi

Il est des amis du Québec

Qui te parlent parfois le soir

En même temps t'es à Carpentras

À Methamis et à Java

La mort fait voyager son monde

Tu vas plus vite que le son

T'es partout sur la Terre ronde

T'es devenue une chanson

T'es partout sur la Terre ronde

T'es devenue Une chanson

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Sketchs (-18)

Blanche Gardin : la vie éternelle

Nawell Madani - Etre en couple

Ahmed Sylla - Les accros du téléphone

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samedi 22 juillet 2023

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Jacques Prévert

Bain de soleil

La salle de bains est fermée à clef

Le soleil entre par la fenêtre

et il se baigne dans la baignoire

et il se frotte avec le savon

et le savon pleure

il a du soleil dans l'œil.

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Robert Desnos

Le Capitaine Jonathan

Le Capitaine Jonathan

Etant âgé de dix-huit ans

Capture un jour un pélican

Dans une île d'Extrême-orient.

Le pélican de Jonathan

Au matin, pond un œuf tout blanc

Et il en sort un pélican

Lui ressemblant étonnamment.

Et ce deuxième pélican

Pond, à son tour, un œuf tout blanc

D'où sort, inévitablement

Un autre, qui en fait autant.

Cela peut durer pendant très longtemps

Si l'on ne fait pas d'omelette avant.

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Paul Verlaine

Femme et chatte

Elle jouait avec sa chatte,

Et c’était merveille de voir

La main blanche et la blanche patte

S’ébattre dans l’ombre du soir.

Elle cachait – la scélérate ! –

Sous ces mitaines de fil noir

Ses meurtriers ongles d’agate,

Coupants et clairs comme un rasoir.

L’autre aussi faisait la sucrée

Et rentrait sa griffe acérée,

Mais le diable n’y perdait rien…

Et dans le boudoir où, sonore,

Tintait son rire aérien,

Brillaient quatre points de phosphore.

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Sketchs (-18)

Thaïs : Les sites de rencontre

Elodie Poux : Vivre sans enfants

Ahmed Sylla : MDR 2018

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samedi 15 juillet 2023

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Alfred Jarry

Faustroll plus petit que Faustroll

( autre extrait )

Le docteur Faustroll (si l’on nous permet de parler d’expérience personnelle) se voulut un jour plus petit que soi-même, et résolut d’aller explorer l’un des éléments, afin d’examiner quelles perturbations cette différence de grandeur apporterait dans leurs rapports réciproques.

Il choisit ce corps ordinairement liquide, incolore, incompressible et horizontal en petite quantité ; de surface courbe, de profondeur bleue et de bords animés d’un mouvement de va-et-vient quand il est étendu ; qu’Aristote dit, comme la terre, de nature grave ; ennemi du feu et renaissant de lui, quand il est décomposé, avec explosion ; qui se vaporise à cent degrés, qu’il détermine, et solidifié flotte sur soi-même, l’eau, quoi ! Et s’étant réduit, comme paradigme de petitesse, à la taille classique du ciron, il voyagea le long de la feuille d’un chou, inattentif aux cirons collègues et aux aspects agrandis de tout, jusqu’à ce qu’il rencontrât l’Eau.

Ce fut une boule, haute deux fois comme lui, à travers la transparence de laquelle les parois de l’univers lui parurent faites gigantesques et sa propre image, obscurément reflétée par le tain des feuilles, haussée à la stature qu’il avait quittée. Il heurta la sphère d’un coup léger, comme on frappe à une porte : l’œil désorbité de malléable verre « s’accommoda » comme un œil vivant, se fit presbyte, se rallongea selon son diamètre horizontal jusqu’à l’ovoïde myopie, repoussa en cette élastique inertie Faustroll et refut sphère.

Le docteur roula à petits pas, non sans grand’peine, le globe de cristal jusqu’à un globe voisin, glissant sur les rails des nervures du chou ; rapprochées, les deux sphères s’aspirèrent mutuellement jusqu’à s’en effiler, et le nouveau globe, de double volume, libra placidement devant Faustroll.

Du bout de sa bottine, le docteur crossa l’aspect inattendu de l’élément : une explosion, formidable d’éclats et de son, retentit, après la projection à la ronde de nouvelles et minuscules sphères, à la dureté sèche de diamant, qui roulèrent çà et là le long de la verte arène, chacune entraînant sous soi l’image du point tangent de l’univers qu’elle déformait selon la projection de la sphère et dont elle agrandissait le fabuleux centre.

Au-dessous de tout, la chlorophylle, comme un banc de poissons verts, suivait ses courants connus dans les canaux souterrains du chou…

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Sketchs(-18)

Bérengère Krief - Une Fille Ne Peut Pas Faire Ca

Tania Dutel - #MeToo

Pierre Desproges - QI 130

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samedi 8 juillet 2023

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Alfred Jarry

De l'habitude et des contenances du docteur Faustroll

( extrait )

Le docteur Faustroll naquit en Circassie, en 1898 (le xxe siècle avait -2 ans), et à l’âge de soixante-trois ans.

À cet âge-là, lequel il conserva toute sa vie, le docteur Faustroll était un homme de taille moyenne, soit, pour être exactement véridique, de (8 × 1010 + 109 + 4 × 108 + 5 × 106) diamètres d’atomes ; de peau jaune d’or, au visage glabre, sauf des moustaches vert de mer, telles que les portait le roi Saleh ; les cheveux alternativement, poil par poil, blond cendré et très noir, ambiguïté auburnienne changeante avec l’heure du soleil ; les yeux, deux capsules de simple encre à écrire, préparée comme l’eau-de-vie de Dantzick, avec des spermatozoïdes d’or dedans.

Il était imberbe, sauf ses moustaches, par l’emploi bien entendu des microbes de la calvitie, saturant sa peau des aines aux paupières, et qui lui rongeaient tous les bulbes, sans que Faustroll eût à craindre la chute de sa chevelure ni de ses cils, car ils ne s’attaquent qu’aux cheveux jeunes. Des aines aux pieds par contraste, il s'engainait dans un satyrique pelage noir, car il était un homme plus qu’il n’est de bienséance.

Ce matin-là, il prit son sponge-bath quotidien, qui fut d’un papier peint en deux tons par Maurice Denis, des trains rampant le long de spirales ; dès longtemps il avait substitué à l’eau une tapisserie de saison, de mode ou de son caprice.

Pour ne point choquer le peuple, il se vêtit, par-dessus cette tenture, d’une chemise en toile de quartz, d’un pantalon large, serré à la cheville, de velours noir mat ; de bottines minuscules et grises, la poussière y étant maintenue, non sans grands frais, en couche égale, depuis des mois, sauf les geysers secs des fourmilions ; d’un gilet de soie jaune d’or, de la couleur exacte de son teint, sans plus de boutons qu’un maillot, deux rubis fermant deux goussets, très haut ; et d’une grande pelisse de renard bleu.

Il empila sur son index droit des bagues, émeraudes et topazes, jusqu’à l’ongle, le seul de ses dix qu’il ne rongeât point, et arrêta la file d’anneaux par une goupille perfectionnée, en molybdène, vissée dans l’os de phalangette, à travers l’ongle.

En guise de cravate, il se passa au cou le grand cordon de la Grande-Gidouille, ordre inventé par lui et breveté, afin qu’il ne fût galvaudé.

Il se pendit par ce cordon à une potence disposée à cet effet, hésitant quelques quarts d’heure entre les deux maquillages suffocatoires dits pendu blanc et pendu bleu.

Et, s’étant décroché, il se coiffa d’un casque colonial.

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Sketchs (-18)

La place handicapée : Morgane Cadignan

Les femmes et les enfants d'abord : Alexandra Pizzagali

La vie éternelle : Blanche Gardin

la partouze : Virginie Hocq

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samedi 1er juillet 2023

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Pierre Perret

Lily

On la trouvait plutôt jolie, Lily

Elle arrivait des Somalis Lily

Dans un bateau plein d´émigrés

Qui venaient tous de leur plein gré

Vider les poubelles à Paris

Elle croyait qu´on était égaux Lily

Au pays d’Voltaire et d´Hugo Lily

Mais pour Debussy en revanche

Il faut deux noires pour une blanche

Ça fait un sacré distinguo

Elle aimait tant la liberté Lily

Elle rêvait de fraternité Lily

Un hôtelier rue Secrétan

Lui a précisé en arrivant

Qu´on ne recevait que des Blancs

Elle a déchargé des cageots Lily

Elle s´est tapé les sales boulots Lily

Elle crie pour vendre des choux-fleurs

Dans la rue ses frères de couleur

L´accompagnent au marteau-piqueur

Et quand on l´appelait Blanche-Neige Lily

Elle se laissait plus prendre au piège Lily

Elle trouvait ça très amusant

Même s´il fallait serrer les dents

Ils auraient été trop contents

Elle aima un beau blond frisé Lily

Qui était tout prêt à l´épouser Lily

Mais la belle-famille lui dit nous

Ne sommes pas racistes pour deux sous

Mais on veut pas de ça chez nous

Elle a essayé l´Amérique Lily

Ce grand pays démocratique Lily

Elle aurait pas cru sans le voir

Que la couleur du désespoir

Là-bas aussi ce fût le noir

Mais dans un meeting à Memphis Lily

Elle a vu Angela Davis Lily

Qui lui dit viens ma petite sœur

En s´unissant on a moins peur

Des loups qui guettent le trappeur

Et c´est pour conjurer sa peur Lily

Qu´elle lève aussi un poing rageur Lily

Au milieu de tous ces gugus

Qui foutent le feu aux autobus

Interdits aux gens de couleur

Mais dans ton combat quotidien Lily

Tu connaîtras un type bien Lily

Et l´enfant qui naîtra un jour

Aura la couleur de l´amour

Contre laquelle on ne peut rien

On la trouvait plutôt jolie, Lily

Elle arrivait des Somalies Lily

Dans un bateau plein d´émigrés

Qui venaient tous de leur plein gré

Vider les poubelles à Paris.

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Sketchs (-18)

Les Catacombes – Tania Dutel

L’infirmière – Constance

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samedi 24 juin 2023

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Jacques Prévert

La chanson du géolier

Où vas-tu beau geôlier

Avec cette clé tachée de sang

Je vais délivrer celle que j’aime

S’il en est encore temps

Et que j’ai enfermée

Tendrement cruellement

Au plus secret de mon désir

Au plus profond de mon tourment

Dans les mensonges de l’avenir

Dans les bêtises des serments

Je veux la délivrer

Je veux qu’elle soit libre

Et même de m’oublier

Et même de s’en aller

Et même de revenir

Et encore de m’aimer

Ou d’en aimer un autre

Si un autre lui plaît

Et si je reste seul

Et elle en allée

Je garderai seulement

Je garderai toujours

Dans mes deux mains en creux

Jusqu’à la fin des jours

La douceur de ses seins modelés par l’amour.

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Sketchs (-18)

Professeur Rollin: ‘’ la longueur du nom ‘’

Laurie Peret : ‘’ Choisir un prénom ‘’ et ‘’ Noël ‘’

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samedi 17 juin 2023

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Jacques Prévert

Message sur la paix

Vers la fin d’un discours extrêmement important

le grand homme d’Etat trébuchant

sur une belle phrase creuse

tombe dedans

et désemparé la bouche grande ouverte

haletant

montre les dents

et la carie dentaire de ses pacifiques raisonnements

met à vif le nerf de la guerre

la délicate question d’argent.

Les enfants qui s’aiment

Les enfants qui s’aiment s’embrassent debout

Contre les portes de la nuit

Et les passants qui passent les désignent du doigt

Mais les enfants qui s’aiment

Ne sont là pour personne

Et c’est seulement leur ombre

Qui tremble dans la nuit

Excitant la rage des passants

Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie

Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne

Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit

Bien plus haut que le jour

Dans l’éblouissante clarté de leur premier amour

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Sketchs (-18)

Constance : ‘’ Contrôler l’alcool dans les soirées étudiantes '’

Ben : ‘’ Le rasage, moment important du matin ‘’

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samedi 10 juin 2023

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François Cavanna

( 1923 - 2014 )

Pierre Desproges disait de Cavanna qu'il était un des derniers hommes honnêtes et une sorte de Rabelais (un autre François) contemporain.

Il a rédigé en 1995 un texte définissant ses valeurs humaines et intemporelles, et celles de Charlie-Hebdo dont il fut le co-fondateur et animateur. Il a fait ajouter le texte ci-dessous à son testament :

" ... L’exploitation du titre Charlie-Hebdo est concédée par moi à la société Kalachnikof à la condition expresse et incontournable que l’idéal dans lequel fut conçue cette publication (et qui l’anime actuellement) continuera à l’animer.

Cet '' idéal '' porte sur quelques notions de base dont je vais énoncer l’essentiel (énumération non exhaustive) :

Combat pour une démocratie effective, et donc contre toute forme d’absolutisme, de dictature ainsi que leurs conséquences : racisme, xénophobie, sexisme, exclusions, fanatismes religieux, politiques ou chauvins, guerre, militarisme, excitation à la haine collective sous toutes ses formes, culte du chef, atteinte aux libertés publiques.

Défense et illustration du rationalisme et de la pensée féconde, et, en conséquence, dénonciation de toutes les formes d’obscurantisme (religions, sectes, occultismes, fausses sciences, divination, flatteries démagogiques…), de désinformation (publicité…) ou d’abrutissement collectif (sport idolâtre, niaiseries audiovisuelles…).

Promotion d’une écologie active, totale, et non plus seulement « environnementale », considérée comme le nouveau « socialisme » en ce qu’elle prendrait en compte l’ensemble des problèmes de la vie en société sur une planète aux ressources limitées ainsi que la répartition équitable des ressources entre tous les êtres vivants.

Prise de conscience de la misère animale, lutte contre la chasse, la pêche, la corrida, la vivisection, l’abandon, et en général contre toute forme de meurtre, de torture ou de mauvais traitements envers les animaux au même titre qu’envers les humains.

Cette liste, je le répète, n’est pas exhaustive, mais donne une idée de l’esprit qui anime CHARLIE HEBDO. Cet esprit s’exprime par l’humour, cet humour « bête et méchant » qui l’a, depuis l’origine, caractérisé, humour iconoclaste, ne respectant rien, aucun tabou, méprisant le calembour et les effets faciles pour aller au fond des choses, de façon directe, brutale s’il le faut.

Fait à Paris le 19 juin 1995 ... "

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Sketch : Claude Pieplu et Roland Dubillard : '' Le compte-gouttes "

Chronique vidéo de Doully sur France Inter : '' La dame pipi ''

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samedi 3 juin 2023

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Peut-être de Léopold Sedar Senghor ?

Cher frère blanc,

Quand je suis né, j’étais noir,

Quand j’ai grandi, j’étais noir,

Quand je suis au soleil, je suis noir,

Quand je suis malade, je suis noir,

Quand je mourrai, je serai noir.

Tandis que toi, homme blanc,

Quand tu es né, tu étais rose,

Quand tu as grandi, tu étais blanc,

Quand tu vas au soleil, tu es rouge,

Quand tu as froid, tu es bleu,

Quand tu as peur, tu es vert,

Quand tu es malade, tu es jaune,

Quand tu mourras, tu seras gris.

Alors, de nous deux,

Qui est l’homme de couleur ?

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Sketchs(-18)

Nicole Ferroni : agrégée en SVT passée à l'humour

" 1er test de grossesse " et " 6 nouvelles disciplines au JO "

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samedi 27 mai 2023

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Aimé Césaire

Et voici au bout de ce petit matin ma prière virile

Et voici au bout de ce petit matin ma prière virile

Que je n’entende ni les rires, ni les cris, les yeux fixés sur cette ville que je prophétise, belle,

Donnez-moi la foi sauvage du sorcier

Donnez à mes mains puissance de modeler

Donnez à mon âme la trempe de l’épée.

Je ne me dérobe point.

Faites de ma tête une proue et de moi même, mon coeur, ne faites ni un père,

ni un frère,

ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils,

ni un mari, mais l’amant de cet unique peuple.

Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie

Comme le point à l’allongée du bras !

Faites-moi commissaire de son sang.

Faites-moi dépositaire de son ressentiment

Faites de moi un homme de terminaison

Faites de moi un homme d’initiation

Faites de moi un homme de recueillement mais faites aussi de moi un homme d’encensement.

Faites de moi l’exécuteur de ces oeuvres hautes.

Voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme.

Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine ....…

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Sketchs (-18)

Séquence rétro - Fernand Raynaud : '' Le défilé ''

( ne zappez pas toute de suite, super numéro de mime ! )

Antonia de Rendinger : '' dictée revue et corrigée ''

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samedi 20 mai 2023

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Jacques Prévert

Pater noster

Notre Père qui êtes aux cieux

Restez-y

Et nous nous resterons sur la terre

Qui est quelquefois si jolie

Avec ses mystères de New York

Et puis ses mystères de Paris

Qui valent bien celui de la Trinité

Avec son petit canal de l'Ourcq

Sa grande muraille de Chine

Sa rivière de Morlaix

Ses bêtises de Cambrai

Avec son Océan Pacifique

Et ses deux bassins aux Tuileries

Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets

Avec toutes les merveilles du monde

Qui sont là

Simplement sur la terre

Offertes à tout le monde

Éparpillées

Émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles

Et qui n'osent se l'avouer

Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer

Avec les épouvantables malheurs du monde

Qui sont légion

Avec leurs légionnaires

Avec leurs tortionnaires

Avec les maîtres de ce monde

Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres

Avec les saisons

Avec les années

Avec les jolies filles et avec les vieux cons

Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons.

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Sketch (-18)

La maison de Jacqueline - Antonia de Rendinger

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samedi 13 mai 2023

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Pablo Neruda,

Poète, écrivain, homme politique chilien, 12/07/1904 – 23/09/73

Prix Nobel de Littérature en 1971

Décédé en 1973, quelques jours après la destitution et la mort du Président chilien Salvador Allende, par Augusto Pinochet, destitution violente saluée avec enthousiasme et bienveillance (voire participation ?) par Richard Nixon, Henry Kissinger (Prix Nobel de la Paix 1973, la même année ?!) et les républicains américains.

Fille brune, fille agile, le soleil qui fait les fruits

Fille brune, fille agile, le soleil qui fait les fruits,

qui alourdit les blés et tourmente les algues,

a fait ton corps joyeux et tes yeux lumineux,

et ta bouche qui a le sourire de l’eau.

Noir, anxieux, un soleil s’est enroulé aux fils

de ta crinière noire, et toi tu étires les bras.

Et tu joues avec lui comme avec un ruisseau,

qui laisse dans tes yeux deux sombres eaux dormantes.

Fille brune, fille agile, rien ne me rapproche de toi.

Tout m’éloigne de toi, comme du plein midi.

Tu es la délirante enfance de l’abeille,

la force de l’épi, l’ivresse de la vague.

Mon cœur sombre pourtant te cherche.

J’aime ton corps joyeux et ta voix libre et mince.

Ô mon papillon brun, doux et définitif,

tu es blés et soleil, eau et coquelicot.

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Sketch (-18)

" L'homme idéal " par Antonia de Rendinger

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samedi 6 mai 2023

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François Cavanna

Extraits de ‘’ Les doigts pleins d’encre ‘’

… Il y a aussi des animaux qui ne sont ni utiles ni nuisibles parce qu'ils ne servent à rien mais ne détruisent pas les récoltes, comme la cigale et la fourmi.

La fourmi est travailleuse, elle n'arrête pas de porter des bouts de bois sur son dos toute la journée en courant sur ses petites pattes.

Nous devons admirer la fourmi et nous inspirer de la leçon qu'elle nous donne.

La cigale est une grosse feignante qui ne pense qu'à rigoler et à chanter, on l'a appris dans une fable de La Fontaine qu'il fallait réciter par cœur.

Le maître nous a expliqué qu'il fallait comprendre cette fable avec finesse parce que ça fait semblant de parler d'animaux comme la cigale et la fourmi, pour ne pas vexer les gens humains, mais que si tu es instruit, tu comprends que la fourmi, ça veut dire les enfants travailleurs et la cigale les gros paresseux, comme par exemple, les mauvais sujets au fond de la classe.

Ça nous faisait réfléchir profond et on était bien contents d'être des bons sujets ou des moyens sujets, et alors on regardait au fond de la classe tous ces mauvais sujets qui allaient finir misérablement comme la cigale, peut-être même sur l'échafaud …

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… Les pauvres ont un plumier, creusé dans un bloc de hêtre et fermé par un couvercle coulissant qui se coince à tous les coups.

Il y a aussi des plumiers en carton bouilli verni noir avec des fleurs dessus, très jolis, mais ceux-là font gonzesse, on les laisse aux filles.

Les riches ont des trousses en cuir imitation croco que tu dirais du vrai, avec dedans, des petites brides pour tenir en place les crayons et tout le bazar, vachement bien foutues.

Tiens, il y a la bride pour le taille crayon, la bride pour la gomme, la bride pour le compas, si tu te trompes et que tu essaies d'enfiler un truc à une place qu'est pas la sienne, ça marche pas, y a rien à faire.

Finalement être riche, c'est pas tellement marrant, en plus qu'ils ont des beaux habits qu'il ne faut pas qu'ils salissent, des pull-overs avec des dessins dessus, des pantalons de golf que nous on appelle des culottes à chier dedans.

S'ils filent un coup de pied dans un gros caillou pour jouer au foot, crac, ils s'écorchent les belles tatanes en cuir jaune.

Nous, nos affaires, on les bourre en vrac dans nos plumiers, nos tabliers noirs, on n'a pas les jetons de les dégueulasser, ils sont faits juste pour ça, et nos tatanes, c'est des galoches avec la semelle en bois.

Quand tu cavales sur les pavetons, tu dirais la grande guerre, et quand tu loupes le ballon, et que le copain prend ça sur l'os du devant de la jambe, là où qu'il y a juste la peau et pas de viande, qu'est-ce que ça fait mal, la vache ! …

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… Qu'est-ce qu'il a de la veine, Tarzan, de vivre rien qu'au milieu des bêtes, dans une forêt pleine de bananes, de noix de coco, d'ananas et de choses bonnes à manger que t'as juste à tendre la main pour les cueillir!

Et ses copains, les éléphants, les singes, les gorilles, les lions, les tigres, les panthères! quand il est en danger, il gueule de toutes ses forces, il pousse son grand cri de guerre, hop, aussitôt ses copains les bêtes rappliquent de partout et il casse la gueule aux sales types.

Tarzan, c'est le héros qu'on préfère, dans les bandes dessinées. On se dit entre nous que, quand on sera grands, on ira en Afrique, dans la forêt, et on vivra comme Tarzan.

On comprend pas pourquoi nos vieux restent ici, à travailler comme des pauvres cons, dans le froid et dans la pluie, au lieu d'aller manger des bananes et se faire des copains chez les éléphants. En plus, c'est vachement nourrissant les bananes, et plein de vitamines, le maître nous l'a appris ...

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Sketchs (-18)

Paul Mirabel Omar Sy et Fred Testot

'' Je me suis fait racketter " " le licenciement "

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samedi 29 avril 2023

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Jacques Prévert

L'école des beaux arts

Dans une boîte de paille tressée
Le père choisit une petite boule de papier
Et il la jette
Dans la cuvette
Devant ses enfants intrigués
Surgit alors
Multicolore
La grande fleur japonaise
Le nénuphar instantané
Et les enfants se taisent
Émerveillés
Jamais plus tard dans leur souvenir
Cette fleur ne pourra se faner
Cette fleur subite
Faite pour eux
A la minute
Devant eux.

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Thaïs Vauquières (-18)

La voisine des Tuche, confessions intimes : ici

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samedi 22 avril 2023

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Jacques Prévert

Être ange

Être ange

C'est étrange

Dit l'ange

Être âne

C'est étrâne

Dit l'âne

Cela ne veut rien dire

Dit l'ange en haussant les ailes

Pourtant

Si étrange veut dire quelque chose

Étrâne est plus étrange qu'étrange

Dit l'âne

Étrange est

Dit l'ange en tapant des pieds

Étranger vous-même

Dit l'âne

Et il s'envole

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'' La drague '' Sophie Daumier et Guy Bedos ici

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samedi 15 avril 2023

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Extrait de l'émission '' Merci Bernard ! '', '' le championnat d'Europe de la gentillesse '' ici

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samedi 08 avril 2023

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Jacques Villeret dans " Histoires sans paroles " ici

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samedi 01 avril 2023

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Jacques Villeret en ministre interviewé par plusieurs journalistes dont Pierre Desproges dans :

'' La Grande-Bretagne doit sortir de l'Europe à cause de la gastronomie ''

vidéo Ici

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samedi 25 mars 2023

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Pierre Desproges

(extrait du sketch : je ne suis pas n'importe qui !)

C'est vrai que je ne suis pas n'importe qui.

J'ai un quotient intellectuel de 130.

Cela signifie que j'ai un niveau d'intelligence exceptionnel.

C'est important, l'intelligence.

L'intelligence :

c'est le seul outil qui permet à l'homme de mesurer l'étendue de son malheur.

L'intelligence,

c'est comme les parachutes :

Quand on n'en a pas, on s'écrase.

130 !

vous rendez-vous compte ?

Je m'en suis aperçu en passant un test professionnel.

Je voulais quitter ce glorieux métier de la scène,

pour lequel je suis si peu doué,

et devenir cadre à la SNCF.

Cesser de lutter pour les feux de la rampe

et céder enfin à l'appel du rail.

Ne plus mépriser cette voie qui me poussait au train.

A quoi bon ?,

me disais-je,

faire un bras d'honneur aux chemins de fer,

quand on perd son bras de fer sur les chemins de l'honneur ?

J'ai fait le test.

Résultat :

130 !

C'est énorme.

C'était ardu, les questions du test.

(A une femme des premiers rangs.)

Tenez., vous, là, qui devez plafonner à 100 ?

110 ? 90 ? 90 - 60 - 90.

Essayez un peu, pour voir.

Parmi cette liste de mots, cherchez l'intrus :

métastase, Schwartzenberg, chimiothérapie, avenir...

Et ça :

parmi ces quatre prénoms, un seul n'est pas ridicule :

Bernard-Henri, Rika, Pierre, Jean-Edern...

Je ne fréquente plus que des Q.I. de 130.

Je ne suis pas raciste mais en dessous de 130,

c'est pas des gens comme nous.

Je ne donnerais pas ma fille à un 115.

Nous formons un club très fermé,.

que des 130.

Fabius vient, Giscard vient, Pasqua aimerait bien venir.

Notez qu'avec un petit Q.I. de 100-110,

on n'est pas complètement démuni.

Il est à la portée du premier plombier venu de comprendre qu'un kilo de plumes pèse autant qu'un kilo de plomb,

à peu de chose près. ..........

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samedi 18 mars 2023

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Trois petits textes de Cavanna contre la morosité ambiante

ndlr: il aurait eu 100 ans le 22 février dernier

Et, sixièmement, les anges sont des mammifères, bien qu'ils aient des ailes.

La baleine aussi est un mammifère, mais elle cache ses ailes derrière son dos car elle est très modeste.

Si l'on plonge la tête dans la mer, on voit très bien que la baleine vole à l'envers.

L'âne aussi est un mammifère, malgré son vol un peu lourd.

Les anges se moquent de l'âne, mais l'âne les emmerde, car il sait faire bouger ses oreilles.

Les anges ne savent pas faire bouger leurs oreilles.

Seuls, l'âne et l'Éternel savent faire bouger leurs oreilles.

Alors Marie resta toute songeuse en sa demeure, et elle s'interrogea pour savoir si cela signifiait que Dieu la demandait en mariage, et elle se dit qu'alors Dieu était vraiment timide.

Elle se reprocha de ne l'avoir pas un peu aidé au lieu de laisser l'ange tourner comme ça autour du pot,

et elle regretta de s'être fiancée à Joseph, qui était vieux, pas très futé, avait l'haleine forte et n'était nullement dieu.

Après la terrible cuite qu'ils prirent aux noces de Cana, les disciples de Jésus se trouvent confrontés avec ce dilemme sublime qu'on appellera plus tard le pari de Pascal :

Ou bien ce type-là est vraiment le fils de Dieu, ou bien il ne l'est pas,

mais dans tous les cas son pinard tape au moins ses treize degrés, alors y a pas à hésiter.

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samedi 11 mars 2023

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Il suffirait de presque rien

Paroles de Jean-Max Rivière, chanson de Serge Reggiani

Il suffirait de presque rien,
Peut-être dix années de moins,
Pour que je te dise "Je t'aime".
Que je te prenne par la main
Pour t'emmener à Saint-Germain,
T'offrir un autre café-crème.

Mais pourquoi faire ce cinéma ?
Fillette allons regarde-moi,
Et vois les rides qui nous séparent.
A quoi bon jouer la comédie
Du vieil amant qui rajeunit,
Toi même ferait semblant d'y croire.

Vraiment de quoi aurions-nous l'air ?
J'entends déjà les commentaires,

"Elle est jolie, comment peut-il encore lui plaire
Elle au printemps, lui en hiver".

Il suffirait de presque rien,
Pourtant personne tu le sais bien,
Ne repasse par sa jeunesse.
Ne sois pas stupide et comprends,
Si j'avais comme toi vingt ans,
Je te couvrirais de promesses.

Allons bon voilà ton sourire,
Qui tourne à l'eau et qui chavire,
Je ne veux pas que tu sois triste,
Imagine ta vie demain,
Tout à côté d'un clown en train,
De faire son dernier tour de piste.

Vraiment de quoi aurais-tu l'air ?
J'entends déjà les commentaires,
"Elle est jolie, comment peut-il encore lui plaire ?
Elle au printemps, lui en hiver".

C'est un autre que moi demain,
Qui t'emmènera à St-Germain
Prendre le premier café crème.
Il suffisait de presque rien,
Peut-être dix années de moins
Pour que je te dise "Je t'aime"

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samedi 4 mars 2023

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Léo Ferré

La Montagne et la Mer

La marée, je l'ai dans le coeur

Qui me remonte comme un signe

Je meurs de ma petite soeur,

De mon enfant et de mon cygne

Un bateau, ça dépend comment

On l'arrime au port de justesse

Il pleure de mon firmament

Des années lumières et j'en laisse

Je suis le fantôme jersey

Celui qui vient les soirs de frime

Te lancer la brume en baiser

Et te ramasser dans ses rimes

Comme le trémail de juillet

Où luisait le loup solitaire

Celui que je voyais briller

Aux doigts du sable de la terre

Rappelle-toi ce chien de mer

Que nous libérions sur parole

Et qui gueule dans le désert

Des goémons de nécropole

Je suis sûr que la vie est là

Avec ses poumons de flanelle

Quand il pleure de ces temps-là

Le froid tout gris qui nous appelle

Je me souviens des soirs là-bas

Et des sprints gagnés sur l'écume

Cette bave des chevaux ras

Au ras des rocs qui se consument

Ô l'ange des plaisirs perdus

Ô rumeurs d'une autre habitude

Mes désirs dès lors ne sont plus

Qu'un chagrin de ma solitude

Et le diable des soirs conquis

Avec ses pâleurs de rescousse

Et le squale des paradis

Dans le lieu mouillé de mousse

Reviens fille verte des fjords

Reviens violon des violonades

Dans le port fanfare les cors

Pour le retour des camarades

Ô parfum rare des salants

Dans le poivre feu des gerçures

Quand j'allais, géométrisant,

Mon âme au creux de ta blessure

Dans le désordre de ton cul

Poissé dans des draps d'aube fine

Je voyais un vitrail de plus,

Et toi fille verte, mon spleen

Les coquillages figurant

Sous les sunlights cassés liquides

Jouent de la castagnette tant

Qu'on dirait l'Espagne livide

Dieux des granits, ayez pitié

De leur vocation de parure

Quand le couteau vient s'immiscer

Dans leurs castagnettes figure

Et je voyais ce qu'on pressent

Quand on pressent l'entrevoyure

Entre les persiennes du sang

Et que les globules figurent

Une mathématique bleue,

Dans cette mer jamais étale

D'où me remonte peu à peu

Cette mémoire des étoiles

Cette rumeur qui vient de là

Sous l'arc copain où je m'aveugle

Ces mains qui me font du fla-fla

Ces mains ruminantes qui meuglent

Cette rumeur me suit longtemps

Comme un mendiant sous l'anathème

Comme l'ombre qui perd son temps

À dessiner mon théorème

Et sur mon maquillage roux

S'en vient battre comme une porte

Cette rumeur qui va debout

Dans la rue, aux musiques mortes

C'est fini, la mer, c'est fini

Sur la plage, le sable bêle

Comme des moutons d'infini

Quand la mer bergère m'appelle

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samedi 25 février 2023

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Pablo Neruda

(Textes et poèmes courts)

Fille brune, fille agile, le soleil qui fait les fruits,

qui alourdit les blés et tourmente les algues,

a fait ton corps joyeux et tes yeux lumineux

et ta bouche qui a le sourire de l'eau.

Immensité des pins, rumeur brisée des vagues,

contre le crépuscule et ses vieilles hélices

crépuscule tombant sur tes yeux de poupée,

coquillage terrestre, en toi la terre chante !

Toute la nuit j'ai dormi avec toi

près de la mer, dans l'île.

Sauvage et douce tu étais entre le plaisir et le sommeil,

entre le feu et l'eau.

Tu joues tous les jours avec la lumière de l’univers.

Subtile visiteuse, venue sur l'eau et sur la fleur.

Tu passas la blancheur de ce petit visage que je serre

Ici je t'aime.

Dans les pins obscurs le vent se démêle.

La lune resplendit sur les eaux vagabondes.

Des jours égaux marchent et se poursuivent.

Etre arbre. Un arbre ailé. Dénuder ses racines

Dans la terre puissante et les livrer au sol

Et quand, autour de nous, tout sera bien plus vaste,

Ouvrir en grand nos ailes et nous mettre à voler.

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samedi 18 février 2023

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Angélique Ionatos

Le Funambule

Il était gracieux, il était agile

comme un demi-dieu sur son fil d'acier

Et ce fut ainsi qu'un enfant le vit,

un enfant puni ou un fils de pauvre

qui s'était glissé dans l'odeur des fauves

et qui le suivait d'un regard ravi

Spectateur fortuit de ce numéro

l'enfant applaudit à tant de merveilles

mais un somnambule, quand on le réveille

comme un funambule, ça tombe de haut !

De tous ses copains du cirque forain

pas un n'avait dit au vieux funambule

qu'il était aussi parfois somnambule.

Les gens du voyage sont des gens très bien.

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Liberté

Ne nous parlez plus de héros,

ne nous parlez plus de révolution,

dites-nous combien ils restent encore ?

Vous laissez derrière vous des rêves pillés,

des mondes gaspillés,

des soleils brûlés,

Laissez nous créer.

Une arme en amour,

une bombe à lumière,

un fusil à fleurs,

une vie sans barrières,

laissez-nous rêver.

d’un enfant président,

d’un roi sans couronne,

d’un Jésus indien,

d’un Dieu qui pardonne,

même ceux qui l’oublient.

Vous laissez derrière vous

des mères matraquées,

des lunes piétinées,

des hommes qui mouraient

pour la liberté.

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samedi 11 février 2023

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Jacques Prévert

Grasse matinée

Il est terrible

le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim

elle est terrible aussi la tête de l'homme

la tête de l'homme qui a faim

quand il se regarde à six heures du matin

dans la glace du grand magasin

une tête couleur de poussière

ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde

dans la vitrine de chez Potin

il s'en fout de sa tête l'homme

il n'y pense pas

il songe

il imagine une autre tête

une tête de veau par exemple

avec une sauce de vinaigre

ou une tête de n'importe quoi qui se mange

et il remue doucement la mâchoire

doucement

et il grince des dents doucement

car le monde se paye sa tête

et il ne peut rien contre ce monde

et il compte sur ses doigts un deux trois

un deux trois

cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé

et il a beau se répéter depuis trois jours

Ça ne peut pas durer

ça dure

trois jours

trois nuits

sans manger

et derrière ces vitres

ces pâtés ces bouteilles ces conserves

poissons morts protégés par les boîtes

boîtes protégées par les vitres

vitres protégées par les flics

flics protégés par la crainte

que de barricades pour six malheureuses sardines.

Un peu plus loin le bistrot

café-crème et croissants chauds

l'homme titube

et dans l'intérieur de sa tête

un brouillard de mots

un brouillard de mots

sardines à manger

oeuf dur café-crème

café arrosé rhum

café-crème

café-crème

café-crime arrosé sang !...

Un homme très estimé dans son quartier

a été égorgé en plein jour

l'assassin le vagabond lui a volé

deux francs

soit un café arrosé

zéro franc soixante-dix

deux tartines beurrées

et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.

Il est terrible

le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d'étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

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samedi 4 février 2023

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Victor Hugo

(titre inconnu)

Tu me vois bon, charmant et doux, ô ma beauté ;

Mes défauts ne sont pas tournés de ton côté ;

C’est tout simple. L’amour, étant de la lumière,

Change en temple la grotte, en palais la chaumière,

La ronce en laurier-rose et l’homme en demi-dieu.

Tel que je suis, rêvant beaucoup et valant peu,

Je ne te déplais pas assez pour que ta bouche

Me refuse un baiser, ô ma belle farouche,

Et cela me suffit sous le ciel étoilé.

Comme Pétrarque Laure et comme Horace Églé,

Je t’aime. Sans l’amour l’homme n’existe guère.

Ah ! j’oublie à tes pieds la patrie et la guerre

Et je ne suis plus rien qu’un songeur éperdu.

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samedi 28 janvier 2023

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Louis Aragon

Elsa

Tandis que je parlais le langage des vers

Elle s'est doucement tendrement endormie

Comme une maison d'ombre au creux de notre vie

Une lampe baissée au coeur des myrtes verts

Sa joue a retrouvé le printemps du repos

Ô corps sans poids pose dans un songe de toile

Ciel formé de ses yeux à l'heure des étoiles

Un jeune sang l'habite au couvert de sa peau

La voila qui reprend le versant de ses fables

Dieu sait obéissant à quels lointains signaux

Et c'est toujours le bal la neige les traîneaux

Elle a rejoint la nuit dans ses bras adorables

Je vois sa main bouger sa bouche et je me dis

Qu'elle reste pareille aux marches du silence

Qui m'échappe pourtant de toute son enfance

Dans ce pays secret à mes pas interdit

Je te supplie amour au nom de nous ensemble

De ma suppliciante et folle jalousie

Ne t'en va pas trop loin sur la pente choisie

Je suis auprès de toi comme un saule qui tremble

J'ai peur éperdument du sommeil de tes yeux

Je me ronge le coeur de ce coeur que j'écoute

Amour arrête-toi dans ton rêve et ta route

Rends-moi ta conscience et mon mal merveilleux.

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samedi 21 janvier 2023

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Lamartine

Prière de l'indigent

Ô toi dont l'oreille s'incline

Au nid du pauvre passereau,

Au brin d'herbe de la colline

Qui soupire après un peu d'eau ;

Providence qui les console,

Toi qui sais de quelle humble main

S'échappe la secrète obole

Dont le pauvre achète son pain ;

Toi qui tiens dans ta main diverse

L'abondance et la nudité,

Afin que de leur doux commerce

Naissent justice et charité ;

Charge-toi seule, ô Providence,

De connaître nos bienfaiteurs,

Et de puiser leur récompense

Dans les trésors de tes faveurs !

Notre cœur, qui pour eux t'implore,

À l'ignorance est condamné ;

Car toujours leur main gauche ignore

Ce que leur main droite a donné.

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samedi 14 janvier 2023

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Victor Hugo

Printemps

Voici donc les longs jours, lumière, amour, délire !

Voici le printemps ! mars, avril au doux sourire,

Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis !

Les peupliers, au bord des fleuves endormis,

Se courbent mollement comme de grandes palmes ;

L’oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes ;

Il semble que tout rit, et que les arbres verts

Sont joyeux d’être ensemble et se disent des vers.

Le jour naît couronné d’une aube fraîche et tendre ;

Le soir est plein d’amour ; la nuit, on croit entendre,

À travers l’ombre immense et sous le ciel béni,

Quelque chose d’heureux chanter dans l’infini.

Jacques Prévert

Sables mouvants

Démons et merveilles

Vents et marées

Au loin déjà la mer s’est retirée

Démons et merveilles

Vents et marées

Et toi

Comme une algue doucement caressée par le vent

Dans les sables du lit tu remues en rêvant

Démons et merveilles

Vents et marées

Au loin déjà la mer s’est retirée

Mais dans tes yeux entrouverts

Deux petites vagues sont restées

Démons et merveilles

Vents et marées

Deux petites vagues pour me noyer.

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samedi 26 novembre 2022

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Henri-Frédéric Amiel

Envers et contre tous

Montre à tes amis ton cœur et ta bonne foi,

Montre ton front à tous tes adversaires.

Fidèle à ta nature et conforme à ta loi :

Laisse dire les sots, écoute les sincères,

Consulte les sensés et marche devant toi.

Clément Marot

De soi-même

Plus ne suis ce que j'ai été,

Et ne le saurais jamais être.

Mon beau printemps et mon été

Ont fait le saut par la fenêtre.

Amour, tu as été mon maître,

Je t'ai servi sur tous les Dieux.

Ah si je pouvais deux fois naître,

Comme je te servirais mieux !

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samedi 19 novembre 2022

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Henri-Frédéric Amiel

Le Talisman

Il est un feu discret qui se cache en ton âme,

Mais qui tremble et palpite à tous les coups du sort :

C'est l'espoir ! Défends bien cette petite flamme ;

Si la flamme s'éteint, ami, ton cœur est mort.

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samedi 12 novembre 2022

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Jacques Prévert

Alicante

Une orange sur la table

Ta robe sur le tapis

Et toi dans mon lit

Doux présent du présent

Fraîcheur de la nuit

Chaleur de ma vie.

Le cancre

Il dit non avec la tête

Mais il dit oui avec le coeur

Il dit oui à ce qu’il aime

Il dit non au professeur

Il est debout

On le questionne

Et tous les problèmes sont posés

Soudain le fou rire le prend

Et il efface tout

Les chiffres et les mots

Les dates et les noms

Les phrases et les pièges

Et malgré les menaces du maître

Sous les huées des enfants prodiges

Avec des craies de toutes les couleurs

Sur le tableau noir du malheur

Il dessine le visage du bonheur.

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samedi 5 novembre

Gérard de Nerval

Allée du Luxembourg

Elle a passé, la jeune fille

Vive et preste comme un oiseau

À la main une fleur qui brille,

À la bouche un refrain nouveau.

C’est peut-être la seule au monde

Dont le cœur au mien répondrait,

Qui venant dans ma nuit profonde

D’un seul regard l’éclaircirait !

Mais non, – ma jeunesse est finie …

Adieu, doux rayon qui m’as lui, –

Parfum, jeune fille, harmonie…

Le bonheur passait, – il a fui !

Avril

Déjà les beaux jours, – la poussière,

Un ciel d’azur et de lumière,

Les murs enflammés, les longs soirs ; –

Et rien de vert : – à peine encore

Un reflet rougeâtre décore

Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.–

Ce n’est qu’après des jours de pluie

Que doit surgir, en un tableau,

Le printemps verdissant et rose,

Comme une nymphe fraîche éclose

Qui, souriante, sort de l’eau.

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samedi 29 octobre 2022

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Gilles Nicolet

Etreinte d'été

Il faisait une lune absente.

La nuit clignotait

Les éclairs fusaient,

Signaient les documents célestes.

Des étoiles plongeaient sans prévenir,

Rebondissaient même,

Le sol frissonnait de terreur,

Écumait de chaleur

En exhalant ses arômes de mousse coupés de rosée.

Et alors que tout autour de nous,

Invisibles et bruyants,

Mille nocturnes s'attablaient

Ou fuyaient à perdre haleine,

Toi,

Toi insoucieuse et alanguie,

En roulant sur moi tu riais,

Sûre de pouvoir éteindre ce ciel

Et suspendre le temps

À l'instant où tu m'offrirais tes lèvres.

Arthur Raimbaud

La dormeur du val (octobre 1870)

C'est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D'argent. Où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons. ​

Un soldat jeune, lèvres, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort. Il est étendu dans l'herbe sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. ​

Les pieds dans les glaïeuls, il dort.

Souriant comme

sourirait un enfant malade,

il fait un somme

" Nature, berce-le chaudement : il a froid"

Les parfums ne font pas frissonner sa narine,

il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille, il a deux trous rouges au côté droit. ​

Georges Brassens

Les Passantes

(poëme de Antoine Pol)

Je veux dédier ce poème

A toutes les femmes qu’on aime

Pendant quelques instants secrets

A celles qu’on connaît à peine

Qu’un destin différent entraîne

Et qu’on ne retrouve jamais

A celle qu’on voit apparaître

Une seconde à sa fenêtre

Et qui, preste, s’évanouit

Mais dont la svelte silhouette

Est si gracieuse et fluette

Qu’on en demeure épanoui

A la compagne de voyage

Dont les yeux, charmant paysage

Font paraître court le chemin

Qu’on est seul, peut-être, à comprendre

Et qu’on laisse pourtant descendre

Sans avoir effleuré sa main

A la fine et souple valseuse

Qui vous sembla triste et nerveuse

Par une nuit de carnaval

Qui voulut rester inconnue

Et qui n’est jamais revenue

Tournoyer dans un autre bal

A celles qui sont déjà prises

Et qui, vivant des heures grises

Près d’un être trop différent

Vous ont, inutile folie,

Laissé voir la mélancolie

D’un avenir désespérant

A ces timides amoureuses

Qui restèrent silencieuses

Et portent encore votre deuil

A celles qui s’en sont allées

Loin de vous, tristes esseulées

Victimes d’un stupide orgueil.

Chères images aperçues

Espérances d’un jour déçues

Vous serez dans l’oubli demain

Pour peu que le bonheur survienne

Il est rare qu’on se souvienne

Des épisodes du chemin

Mais si l’on a manqué sa vie

On songe avec un peu d’envie

A tous ces bonheurs entrevus

Aux baisers qu’on n’osa pas prendre

Aux coeurs qui doivent vous attendre

Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude

Tout en peuplant sa solitude

Des fantômes du souvenir

On pleure les lèvres absentes

De toutes ces belles passantes

Que l’on n’a pas su retenir.

Jacques Prévert

Le déjeuner du matin

Il a mis le café

Dans la tasse

Il a mis le lait

Dans la tasse de café

Il a mis le sucre

Dans le café au lait

Avec la petite cuiller

Il a tourné

Il a bu le café au lait

Et il a reposé la tasse

Sans me parler

Il a allumé

Une cigarette

Il a fait des ronds

Avec la fumée

Il a mis les cendres

Dans le cendrier

Sans me parler

Sans me regarder

Il s'est levé

Il a mis

Son chapeau sur sa tête

Il a mis son manteau de pluie

Parce qu'il pleuvait

Et il est parti

Sous la pluie

Sans une parole

Sans me regarder

Et moi j'ai pris

Ma tête dans ma main

Et j'ai pleuré.

Les cireurs de souliers de Broadway

Aujourd'hui l'homme blanc

Ne s'étonne plus de rien

Et quand il jette à l'enfant noir

Au gentil cireur de Broadway

Une misérable pièce de monnaie

Il ne prend pas la peine de voir

Les reflets du soleil miroitant à ses pieds

Et comme il va se perdre

Dans la foule de Broadway

Ses pas indifférents emportent la lumière

Que l'enfant noir a prise au piège

En véritable homme du métier

La fugitive petite lumière

Que l'enfant noir aux dents de neige

A doucement apprivoisée

Avec une vieille brosse

Avec un vieux chiffon

Avec un grand sourire

Avec une petite chanson

La chanson qui raconte l'histoire

L'histoire de Tom le grand homme noir

L'empereur des cireurs de souliers

Dans le ciel tout noir de Harlem

L'échoppe de Tom est dressée

Tout ce qui brille dans le quartier noir

C'est lui qui le fait briller

Avec ses grandes brosses

Avec ses vieux chiffons

Avec son grand sourire

Et avec ses chansons

C'est lui qui passe au blanc d'argent

Les vieilles espadrilles de la lune

C'est lui qui fait reluire

Les souliers vernis de la nuit

Et qui dépose devant chaque porte

Au Grand Hôtel du Petit Jour

Les chaussures neuves du matin

Et c'est lui qui astique les cuivres

De tous les orchestres de Harlem

C'est lui qui chante la joie de vivre

La joie de faire l'amour et la joie de danser

Et puis la joie d'être ivre

Et la joie de chanter

Mais la chanson du Noir

L'homme blanc n'y entend rien

Et tout ce qu'il entend

C'est le bruit dans sa main

Le misérable bruit d'une pièce de monnaie

Qui saute sans rien dire

Qui saute sans briller

Tristement sur un pied.